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LES COMPÉTENCES PARENTALES

 

Poser la question des compétences parentales, c’est le signe d’une énorme évolution, voire d’une révolution dans nos modes habituels de pensée, dans le monde socio-éducatif et judiciaire.

1.

Nous avons été éduqués, formés, dans une culture qui visait avant tout à repérer et à stigmatiser les déficiences des parents, les « mauvaises mères » en particulier. Cela se fait encore, et même parfois s’aggrave, lorsque l’on pénalise les parents dont les enfants traînent dans la rue (« quand les enfants délinquent, les parents trinquent… »), lorsqu’on commence à pénaliser les situations de négligences lourdes, ou lorsqu’on envisage de considérer la « mort subite du nourrisson » comme une possible mort par maltraitance.

 

L’attitude de  méfiance à l’égard des parents est donc très ancienne : dans le passé (passé récent et encore aujourd’hui), si un enfant était en difficulté, c’était nécessairement de la faute de ses parents :

J’ai travaillé il y a 40 ans dans un établissement pour enfants (on disait à l’époque enfants débiles moyens, caractériels) où le suivi était de qualité. Il manquait seulement dans les dossiers un dossier « famille ». La famille était inconnue de l’établissement. Normal puisque c’était une mauvaise famille. C’était le règne de ce que Siegi HIRSCH appelle la « parentectomie » : l’enfant souffre de ses parents ; coupons les parents ! Les institutions (ou les familles d’accueil) qui reçoivent ces enfants ne peuvent alors que se considérer comme de meilleurs parents, puisqu’ on leur confie des enfants venant de « mauvais parents », incompétents.

 

On a découvert depuis que des institutions, peuvent aussi être maltraitantes, que des familles d’accueil peuvent être dépassées ou commettre des abus de pouvoir. Le premier congrès de l’AFIREM en 1980 portait précisément sur les violences institutionnelles . On a compris, depuis longtemps déjà, même s’il faut toujours se poser la question délicate et douloureuse du maintien du lien, que le plus souvent, l’enfant placé reste en quête du lien familial et qu’il souffre de tout ce qui lui est renvoyé par les adultes qui l’entourent comme une disqualification de ses parents.

 

Pendant très longtemps, la société n’a vu, n’a voulu voir, que le négatif dans les comportements parentaux. J’ai relu récemment une enquête sociale des années 70 demandée par un juge des enfants. Il était très impressionnant de voir la liste de qualificatifs caractérisant les parents, et qui étaient autant de jugements moraux, tous négatifs, avec comme explication causale la seule hérédité alcoolique.

 

Il est vrai que notre culture judéo-chrétienne reste centrée sur la faute et sur le nécessaire aveu de sa faute pour pouvoir se réparer. Encore aujourd’hui à l’école, on ne comptabilise dans une dictée que les mots mal écrits et jamais les mots bien écrits.

Mon formateur, Guy AUSLOOS raconte comment dans ses débuts de pédo-psychiatre en consultation, il devait remplir les dossiers d’anamnèse qui ne prévoyaient de noter que ce qui avait fait problème dans l’histoire de l’enfant, et jamais ce qui avait bien marché. L’attitude du praticien, qui ne prend en note que les difficultés, entraîne inévitablement une culpabilisation du parent qui fait un lien entre les problèmes pour lesquels il vient consulter et le petit problème d’alimentation au sein qui semble intéresser le praticien.

 

Notre bain culturel psychanalytique va dans le même sens, en renvoyant très souvent les troubles présentés par un enfant à une difficulté relationnelle avec la mère. Je participais il y a un mois à un colloque sur la perversion. Et j’ai entendu encore cette phrase quasi inévitable « ça nous ramène encore à la mère ».

Et même s’il était vrai que la relation à la mère fut déterminante, la culpabilisation et la disqualification entretenue ainsi par les professionnels ne peut qu’aggraver la situation de l’enfant, du parent et de leur relation.

 

2.

Qu’est-ce qui fait qu’on parle aujourd’hui de « compétences parentales » ? puisque cette notion n’apparaît dans nos discours que depuis une dizaine d’années.

(je ne citerai que le livre de Guy AUSLOOS « la compétence des familles » qui date de 1995, et l’étude de la commission sur la parentalité dirigée par le Pr HOUZEL qui a été publiée en 1999 sous le titre : « les enjeux de la parentalité »).

 

Je ne retiendrai que trois facteurs  (il y en a certainement beaucoup d’autres) pour expliquer cette ®évolution.

 

D’une part le nouveau regard porté sur les nourrissons par des pédiatres et des pédo-psychiatres qui nous ont parlé de « compétences » du nouveau-né.

 

Je pense bien sûr à Françoise DOLTO,(vous vous souvenez peut-être de la série d’émissions de télévision intitulée : le bébé est une personne) mais aussi au Pr MONTAGNER. Ces professionnels, en parlant de la compétence des bébés nous ont appris à regarder l’enfant différemment et ont d’une certaine manière rendu les parents plus compétents. Exemple : quand j’étais parent, j’interdisais à mes enfants un certain nombre de comportements qui me paraissaient incorrects, inadaptés voire impossibles pour leur âge. Mes enfants sont devenus parents, et j’ai été choqué au début de constater que mon petit-fils de 4 ans répondait au téléphone. Et j’ai bien dû admettre qu’il le faisait avec compétence et intelligence. Et maintenant, son petit frère, qui n’a pas encore 4 ans, allume seul son ordinateur et met en route un jeu vidéo de poursuite dans lequel il parvient à marquer des points… Cette compétence nouvelle, les enfants l’ont acquise parce que les parents ont considéré qu’ils en étaient capables. N’est-ce pas là d’ailleurs une définition possible de la compétence ? à savoir l’aptitude à considérer que l’autre a des compétences (« il peut le faire ! »…)

 

Deuxième élémentexplicatif de cette évolution: l’évolution des connaissances sur la maltraitance et sur la prévention.

 

Quand nous avons pris collectivement conscience de la réalité des violences faites aux enfants (nous sommes alors dans les années 80), nous avons développé notre corpus de connaissances autour des signes qui permettent de repérer les situations de maltraitance ou de risque, autour des différentes formes de violence (physique, sexuelle, psychologique, négligences), autour des modes de prise en charge (placements, maintien du lien), autour de programmes de prévention, qui n’ont été souvent que des programmes de dépistage, autour de l’évaluation des situations et des programmes de traitement. Nous avons par ailleurs aggravé les sanctions à l’encontre des auteurs, en particulier pour les abus sexuels. Et ce n’est que plus récemment que l’on a commencé à considérer que la meilleure des préventions consistait non pas à éviter la maltraitance, mais à promouvoir la bientraitance. Changement complet de regard.

 

Les études sur la résilience, la promotion de cette notion par Michel MANCIAUX et par Boris CYRULNIK en particulier, nous ont appris aussi à considérer que la répétition de la violence n’était pas inéluctable, et que, contrairement à ce que nous, les professionnels, nous avions cru constater et que nous avons même enseigné parce que nous ne rencontrions que des personnes qui répétaient ce qu‘elles avaient vécu (distorsion cognitive), beaucoup de personnes qui ont connu la violence de la part de leurs parents peuvent devenir des parents tout à fait compétents et non-violents.

 

Pour le troisième volet, je me référerai à ma formation et à ma pratique de systémicien. L’approche systémique m’a appris à me décentrer du diagnostic individuel (la « mauvaise mère », le père absent ou névrosé ou psychopathe…)  pour rechercher à quoi servent les symptômes présentés par tel ou tel dans la famille, pour rechercher en quoi le symptôme permet de maintenir un certain équilibre familial. Cette approche qui consiste à positiver le symptôme et le fonctionnement familial suppose aussi de faire alliance avec l’ensemble du système familial, c’est-à-dire autant avec l’enfant en souffrance qu’avec le parent supposé responsable. (mais sans pour autant dire que la violence est une bonne chose, bien entendu !)

Positiver le fonctionnement familial, cela peut vouloir dire, pour l’assistante maternelle, valoriser le fait que les parents ont fait tout ce qu’il fallait pour que leur enfant soit élevé dans de meilleures conditions que celles dont dispose la famille.

 

Les effets de cette évolution dans le travail social

Valoriser les compétences de la famille, c’est ce que demandent les pouvoirs publics lorsqu’ils imposent aux établissements qui accueillent des enfants d’associer les parents à l’élaboration du projet individuel pour chaque jeune. Les établissements pour handicapés relevant des annexes XXIV de la sécurité sociale avaient cette obligation depuis les années 80. J’ai participé alors aux travaux de la CRISMS qui renouvelait les habilitations accordées à ces structures, et j’ai pu constater comment les établissements contournaient le plus souvent cette obligation en se contentant d’adresser aux familles un document annuel qu’ils avaient juste à signer. La loi de 2002 étend cette obligation à tous les types d’établissements et on voit une évolution lente mais sûre vers une participation plus importante des familles aux réunions de synthèse et à l’élaboration des projets individuels. C’est dire que les établissements commencent à accepter l’idée (inscrite dans la loi) que les parents ont des compétences puisqu’ils peuvent (et doivent) participer à l’élaboration du projet éducatif pour leur enfant.

 

Mais, ce n’est pas encore complètement gagné :

Dans un groupe de supervision, un professionnel me disait récemment sa souffrance de travailler dans une équipe de placement familial spécialisé qui n’aborde les situations des enfants placés que dans le sens d’une coupure avec la famille, voire contre l’avis du magistrat qui a décidé le placement, et alors qu’aucune décision de retrait de l’autorité parentale n’est intervenue. Les parents sont perçus comme uniquement nocifs, et il faut protéger les enfants placés de leur influence : « oubli » des demandes d’autorisation d’opérer…, droits de visite non exercés ou limités dans le temps, avec l’enfant gardé dans les bras de l’éducatrice au cours de la visite chez la mère, et refus de manger la tarte préparée par la mère pour son enfant…

 

3.

L’attitude qui consiste à valoriser les compétences des familles, à voir et à nommer le positif, n’implique pas pour autant un déni de ce qu’il y a de négatif. Il ne s’agit pas de tomber dans la naïveté ou dans l’angélisme.

 

Notre regard de professionnels(mais aussi de citoyen) devrait savoir s’intéresser à la fois aux difficultés, aux manques, aux incompétences, et en même temps aux ressources, aux capacités, aux compétences. Il serait souhaitable que les rapports des travailleurs sociaux (je pense aux Techniciennes de l’Intervention Sociale et Familiale, aux éducateurs d’AEMO) ne soient pas uniquement des réquisitoires soulignant les carences, mais des tentatives pour repérer, à côté des insuffisances, tout ce qui marche bien, ce que la famille sait faire.

 

Je travaille entre autres auprès de criminels sexuels incarcérés. Lors du colloque sur la perversion que j’évoquais plus haut, j’ai eu l’occasion de parler des capacités, des ressources de ces hommes en prison et même de leurs compétences paternelles. J’ai eu droit à une remarque sèche sur le fait que chez ces hommes la fonction symbolique paternelle était devenue impossible du fait de leurs abus. Mais il s’agit là d’une position théorique qui ne tient pas compte de la réalité que j’observe, c’est-à-dire la possibilité (pas pour tous mais pour un certain nombre) de réparer le mal commis, de retrouver une image de père et une fonction parentale compétente, parce qu’ils ont eu cette compétence avant les abus. Mais cela n’enlève en rien la gravité des actes commis qu’il n’est pas question de nier, ni nécessairement de pardonner.

 

Après mon intervention dans ce colloque, j’ai eu la surprise de voir un psychiatre venir me trouver et me remercier chaleureusement. Il a commencé par me dire que dans sa pratique auprès d’auteurs d’abus sexuels, il ne voyait que des monstres, ou des pervers. Il me remerciait parce qu’il se rendait compte que c’était son regard qui les rendait monstrueux ou pervers, et qu’il était possible de modifier ce regard pour les voir autrement, pour voir les compétences des gens derrière les actes abusifs. C’est bien notre regard qu’il faut essayer de changer pour accepter de voir chez l’autre à la fois les incompétences et les compétences, c’est-à-dire le voir comme un être humain.

 

J’ai eu l’occasion de travailler dans un point-rencontre avec un père tellement disqualifié qu’il pensait qu’il n’avait plus le droit d’être père, ou en tout cas d’exercer sa parentalité pour reprendre la terminologie du Pr HOUZEL. Il pensait qu’il n’avait pas le droit de manifester une quelconque autorité sur ses enfants.  C’est notre regard valorisant sur lui et sur ses capacités qui va lui permettre de s’autoriser à intervenir auprès du petit dernier pour qu’il se calme et participe plus activement à l’entrevue.

 

4.

Je terminerai cet exposé en évoquant une situation-limite rencontrée dans ma pratique, et en cherchant comment malgré tout, il importe de ne pas condamner les incompétences mais toujours chercher ce qui peut être de l’ordre de la compétence.

 

Dans un groupe de supervision de T.I.S.F., (qu’on appelait naguère Travailleuses Familiales) on me parlait récemment de la situation suivante : Aline, jeune femme de 21 ans, mise à la porte par sa mère à 18 ans lorsqu’elle s’est retrouvée enceinte. Elle s’est alors réfugiée chez un ami de la famille (48 ans), lui-même divorcé et père de deux enfants majeurs. Elle a séjourné dans une Maison maternelle et a accouché d’une petite Lucie qui a 2 ans aujourd’hui et qui présente un retard du langage et de la motricité. Le couple vit ensemble dans un logement minuscule situé sous les toits (avec un seul vasistas  n’ouvrant que sur le ciel) en haut d’un escalier en colimaçon, tellement étroit qu’il n’est pas possible de descendre avec un couffin ou un porte-bébé. Le couple a donné naissance à un nouvel enfant âgé d’un mois. Le père est très souvent absent et pour de longues périodes (3 mois pour aller faire les vendanges…). La mère ne sort pas de son appartement. C’est une personne limitée qui a du mal à se repérer dans le temps, au point de confondre parfois le jour et la nuit. Eternellement fatiguée, elle a souvent besoin de dormir. Elle est titulaire d’une AAH, Elle bénéficie d’une mesure d’une tutelle, d’une mesure d’assistance éducative. Très dépendante, elle accepte les visites régulières des intervenants sociaux, mais aussi de l’ancienne femme et des enfants de son ami, à qui elle prépare le café, mais qui lui apportent de l’aide, de l’alimentation, des conseils et trompent sa solitude….

 

Difficultés sociales et psychologiques, handicap mental… peut-on parler de compétences, peut-on laisser ces enfants vivre dans de telles conditions ?

 

J’ai posé au groupe la question des compétences de cette mère. La TISF a pu dire que cette femme, qui se vit heureuse avec cet homme qu’elle idéalise, se montre néanmoins capable de s’opposer à lui. Elle s’intéresse aux enfants, et qu’elle prend plaisir à s’en occuper, même si elle a du mal à voir les besoins de  ces enfants, et si la stimulation est insuffisante. Mais le suivi assuré par la PMI permet de constater un éveil positif des deux enfants, et un développement staturo-pondéral normal. Les autres TISF du groupe de supervision ont alors cherché des attitudes professionnelles qui visent à valoriser ce que fait cette femme, à trouver des solutions pour préparer les biberons à la journée, pour donner le biberon au bébé en restant couchée compte tenu de sa fatigue permanente. Et nous avons constaté que cette femme n’était pas foncièrement incompétente, mais que compte tenu de ses limites, intellectuelles, sociales et psychologiques, elle avait besoin d’être autorisée à faire, et qu’il ne fallait surtout pas faire à sa place au risque de la rendre encore plus dépendante.

 

Ne peut-on pas parler dans ce genre de situation de « parentalité partielle » pour reprendre un terme proposé également par le professeur Houzel.

 

Conclusion

 

Quelle que soit la situation de détresse ou de violence vécue par un enfant, et dont les parents sont au moins en partie responsables, nous nous devons, en tant que professionnels, de rechercher ce qui, dans les attitudes parentales, peut être vu comme « compétence », c’est-à-dire comme apport positif pour l’enfant, comme réponse à ses besoins. C’est sur ces ressources qu’il sera possible pour les intervenants de s’appuyer pour apporter de l’aide, une aide empathique et pas seulement du contrôle social, régulateur ou répressif.

 

Mais cela suppose en premier lieu d’acquérir une autre compétence : celle qui consiste à savoir faire la différence entre l’acte commis (violence, rejet, absence, mise en danger…) qui peut être inacceptable, voire impardonnable, et la personne prise dans sa globalité, qui ne peut être réduite à tel ou tel acte, et qui possède ces ressources, ces compétences avec lesquelles nous allons pouvoir travailler.

 

 

Rouen, 16/11/05

Colloque sur « les compétences parentales »

Michel SUARD

Psychologue, thérapeute familial

A.T.F.S. CAEN

 

 

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