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La violence physique à l’égard des enfants, mauvais traitements, carences graves, abus sexuels, est un mode de communication, une forme de langage, d’échange inscrit dans un cycle répétitif fait d’appel-provocation, de peur et de réponses violentes, réponses-appels qui induisent à nouveau de la violence.

 

Ces caractéristiques, présentes à l’intérieur du fonctionnement  de la famille maltraitante, se retrouve dans l’échange entre la famille et l »’environnement social, de même que dans la relation et la communication entre les différentes équipes institutionnelles intervenant auprès de la famille signalée pour sa violence.

 

Le Cadre de l’étude

 

L’élaboration de cette réflexion sur la violence familiale et sur les difficultés d’intervention auprès des familles maltraitantes résulte d’une expérience de travail multiple :

-    l’analyse de situations vécues par des travailleurs sociaux, éducateurs, assistantes sociales, assistantes maternelles, lors de stages de formation de ces différentes catégories de professionnels de l’action socio-éducative,

-       l’expertise psychologique d’enfants demandée par des Juges aux Affaires Matrimoniales en vue d’une modification d’un droit de garde ou de visite, en raison – dans certains cas – d’une accusation de mauvais traitements ou d’abus sexuels portée contre l’un des parents ;

-       - la participation à des actions d’information, à des séminaires et des congrès organisés par des associations comme l’AFIREM (Association Française d’Information et de Recherche sur l’Enfance Maltraitée), le CREAI de Basse-Normandie ou Echanger Autrement ;

-       l’apport de personnalités comme Odette MASSON ou Guy AUSLOOS qui ont fortement marqué ma formation à la systémique ;

-       et surtout, au départ, le contact direct avec des familles en difficulté et dont la violence et l’abus sexuel m’ont appris plus que tous les ouvrages et tous les congrès.

 

C’est dans le cadre d’un Service d’Action Educative en Milieu ouvert, chargé d’une mission de protection de l’enfance par les Juges pour Enfants, que j’ai été amené à rencontrer des enfants maltraités, carencés, abusés sexuellement, et à intervenir auprès de la globalité familiale.

 

D’entrée de jeu, il importe de préciser que les motifs du danger encouru par les enfants et qui justifie la décision du juge de faire intervenir un service éducatif ne sont pas uniquement la violence ou les abus sexuels sur les enfants. Le Juge pour Enfants décide une mesure d’assistance éducative dans tous les cas où un mineur est en danger sur le plan de sa santé, de sa sécurité, de sa moralité, ou quand ses conditions d’éducation sont gravement compromises. L’incapacité familiale à assurer l’obligation scolaire des enfants, l’incompétence pour l’élevage des jeunes enfants, la délinquance familiale et la difficulté à respecter les règles, les troubles psychiques d’un ou plusieurs membres de la famille sont numériquement plus importants que les situations de mauvais traitements. Mais les atteintes physiques sur les enfants, quoique statistiquement peu nombreuses, suscitent tellement d’émotion, d’indignation, de peur, qu’il est nécessaire d’y porter un regard à la fois très attentif et distancié, car seule cette attitude peut permettre de rompre le cercle vicieux de la peur et de la violence.

 

Les situations rencontrées qui nourrissent cette étude concernent des violences intra-familiales. Les cas d’enlèvements d’enfants, de tortures, d’agressions sexuelles, qui font le Une des médias, n’arrivent que très rarement dans un service d’A.E.M.O., tout d’abord parce que ces cas sont rarissimes et d’autre part parce qu’ils font d’emblée l’objet d’une intervention pénale.

 

De même, les parents « maltraitants » ou « abuseurs » n’apparaissent que très rarement comme ces bourreaux sadiques décrits par la presse lors des campagnes d’information orchestrées par quelques grandes associations. Il en existe, mais ils sont une infime minorité, et lorsqu’ils sont signalés, ils sont immédiatement inculpés et les enfants confiés à des services de placement spécialisés.

 

L’intervention « en milieu ouvert » concerne des enfants qui peuvent être maintenus dans leur famille, ou bien qui ont besoin d’être momentanément mis à l’abri, en raison du danger de violence familiale, ou encore qui réintègrent leur famille après un séjour en placement familial ou institutionnel.

 

Violence ou suspicion de violences, le danger a été estimé tel par le juge pour enfants qu’une aide éducative pouvait tenter d’améliorer la situation des enfants et leur relation avec les autres membres de la famille (en restant dans la famille ou en étant éloigné). Dans certains cas, en même temps qu’une mesure d’aide est décidée par le juge pour enfants, il arrive que des poursuites pénales soient engagées par le procureur de la République, partenaire constant du magistrat pour enfanrts.

 

 

PREMIERE PARTIE

 

LA VIOLENCE COMME MESSAGE INTRA-FAMILIAL

 

 

Chaque groupe familial vit et s’organise, génère des règles de fonctionnement qui permettent à chacun des membres du groupe de trouver sa place, son individualité, intégrée à l’ensemble. Ces règles de fonctionnement permettent aussi au groupe tout entier de garder sa cohésion, de se maintenir avec ses caractéristiques propres, en fonction de ses mythes particuliers, tout en s’adaptant aux événements et aux stress internes et externes qui vont parcourir son existence. Chaque famille s’identifie par un type de fonctionnement plus ou moins équilibré.

 

Lorsque la machine se grippe, lorsque le groupe familial manque de la souplesse nécessaire pour faire face à des difficultés inattendues ou sans cesse répétées, il arrive que l’un des membres de la famille présente un symptôme, d’ordre psychologique, psychosomatique ou psychosocial, qui porte à la connaissance de l’extérieur le dysfonctionnement que le groupe ne parvient pas à régler par ses propres moyens. Les symptômes tels que dépression, alcoolisme, lombalgies, ulcères, échec scolaire, délinquance, peuvent être regardés comme un mode d’expression, un comportement à valeur de message, une façon de parler quelque chose qui ne peut pas être dit avec des mots.

 

La violence intra-familiale est typiquement la traduction en acte d’une communication verbale impossible.

 

La violence est un symptôme interactionnel

 

Mais si le déprimé ou le fugueur sont assez clairement ceux qui montrent à la famille un dysfonctionnement et qui le « disent » à l’extérieur, le « porteur du symptôme-violence » est plus difficile à désigner. Est-ce l’enfant maltraité ou abusé ? ou bien est-ce le parent, maltraitant ou abuseur ?

 

Depuis que le Dr Silverman a relié l’hématome sous-dural à des coups, le syndrome qui porte son nom est aussi nommé « syndrome des enfants battus ». Dans cette perspective médicale, c’est bien l’enfant qui est désigné comme l’élément symptomatique, atteint d’une « maladie », mais dont l’origine lui est extérieure.

 

Plus récemment, le Dr Hadjiski, dans une recherche importante sur les attitudes des intervenants médico-sociaux face à l’enfant victime de mauvais traitements, définit un syndrome mental du parent maltraitant, fait de délire paranoïaque, projectif et interprétatif. Cette fois, c’est le parent maltraitant qui porte le symptôme.

 

On comprend bien, devant cette apparente opposition, l’attitude ambiguë des intervenants et en particulier des services hospitaliers confrontés à des problèmes de maltraitance. Le médecin est chargé d’apporter des soins à l’enfant affecté d’un « Silverman ». mais il se heurte très vite à l’impossibilité de traiter classiquement la cause de la maladie, puisque cette cause apparaît hors du corps et de l’esprit de l’enfant abîmé. Si, dans une perspective tout à fait linéaire, la cause des coups est attribuée au parent mal-traitant, il reste au médecin soit à considérer que ce parent est malade – mental, bien sûr – soit à renvoyer le traitement vers la justice quitte à se plaindre de l’inefficacité de ses thérapeutiques. C’est insatisfaisant. En fait, les services hospitaliers constatent très vite que l’enfant n’est pas  « malade » au sens classique du terme, et que c’est l’ensemble familial qui est en jeu. Et, si l’on est attentif au jeu familial à l’intérieur duquel naissent les « mauvais traitements » la violence apparaît bien comme un symptôme interactionnel. C’est une communication ratée, impossible, entre au moins deux personnes ; c’est un échange de coups qui remplace un échange de paroles ou un échange d’affection.

 

Et si la violence est bien un symptôme interactionnel, il justifiera une intervention interactionnelle, c’est-à-dire un abord qui tienne compte de toutes les parties en présence dans la famille.

 

La violence est d’abord un appel mal-entendu

 

Qu’est-ce qui se passe dans une famille pour que cette violence apparaisse ?

 

À un tout premier niveau, on peut considérer cette violence comme un « malentendu ». Le massage envoyé par l’un est mal entendu par l’autre, mal compris, mal interprété.

 

Un enfant qui pleure parce qu’il a faim, ou qui ne parvient pas à acquérir la propreté parce que trop jeune, peut être compris par sa mère comme voulant délibérément lui nuire.

Une mère de famille débordée qui ne peut répondre immédiatement à l’appel d’un enfant peut déclencher une crise de larmes chez cet enfant qui a « entendu » que sa mère se désintéresse de lui et l’abandonne.

L’enfant va très vite apprendre qu’il faut pleurer pour faire intervenir sa mère, même si cette intervention est brutale. L’appel devient provocation. Le cycle malentendu-provocation-violence est mis en place.

 

Mais la réponse maltraitante qui se met en place face à un message mal entendu, mal interprété, est d’autant plus violente qu’en fait elle ne s’adresse jamais seulement à l’enfant-émetteur de ce message.

 

Lorsque David salit sa culotte et refuse d’aller sur le pot, sa mère réagit avec violence et le frappe, bien sûr parce que la propreté est pour elle une valuer éducative essentielle, mais si elle frappe si fort jusqu’à provoquer une fracture du crâne, c’est qu’elle ne reçoit aucune aide de son conjoint, qui se désintéresse de l’éducation des enfants et qui se désintéresse aussi d’elle-même.

Il est plus facile, plus lâche aussi, de frapper un enfant qui ressemble à son père, que lepère lui-même. C’est bien au conjoint que s’adressent les coups portés à David.

 

Qui est le troisième ?

 

La relation perturbée parent maltraitant – enfant maltraité n’est jamais exclusive. Les nombreux travaux sur la pathologie de la relation mère-enfant oublient que la relation duelle n’existe pas. Il y a toujours un troisième quelque part. La relation à deux s’adresse toujours à un  tiers, voire n’existe qu’en fonction de ce tiers. Dans l’exemple cité ci-dessus, ce ,’est d’ailleurs pas seulement la mère qui s’adresse au père (à la fois pour l’agresser et lui demander de l’aide) ; David l’appelle aussi par son comportement provocateur. Lui aussi réclame l’intervention de son père. C’est bien l’échange mère-David qui est un message adressé au père.

 

La lecture de telles situations suppose donc de commencer par chercher, dans une interaction à deux partenaires, qui est le troisième personnage concerné, en sachant qu’il peut en exister plusieurs.

 

La mère de David s’adresse aussi à a propre mère qui ne cesse de la dévaloriser dans ses attitudes éducatives, de donner raison à David contre sa mère, en levant les punitions infligées  par la mère, en le comblant de cadeaux. Or, la maman ne parvient pas à se dégager de l’influence de sa propre mère et à lui dire son désaccord. Comme David fait alliance avec la grand-mère grâce aux bénéfices qu’il en tire, c’est David qui prend les coups à la place de la grand-mère.

La situation s’améliorera lorsque le père, prenant enfin sa place, mettra sa belle-mère à la porte.

 

De même l’inceste ne peut être considéré comme une simple relation sexuelle « duelle » entre un père et sa fille. D’autres partenaires sont présents dans le jeu relationnel. Le père peut abuser sa fille parce qu’il est insatisfait  de n’avoir pas trouvé chez son épouse l’image de la mère idéalisée dont il rêvait. Et ce ne pouvait être que sa fille et non quelqu’un d’extérieur, parce que sa fille représente une sorte de double de lui-)même et de sa femme. Mais on peut aussi considérer que la fille, en subissant la relation incestueuse, parle à sa mère, et lui reproche de ne pas tenir sa place, de ne pas jouer le rôle de protection, de tiers, qu’elle devrait jouer. Reproche violent, mais aussi appel à l’aide.

 

Les situations d’inceste permettent de bien voir que la violence faite à l’enfant, ensemble de messages non dits mais agis, pour l’ensemble de la famille, doit rester non-dite. Car lorsque les choses sont révélées, le risque d’éclatement de la famille est certain. Dans une famille où les communications sont gravement perturbées, les liens restent néanmoins suffisamment puissants pour que chacun préfère conserver un  langage crypté, indirect, agi. Le langage verbal, clair et direct, est trop dangereux pour la survie même de l’ensemble familial.

 

La régulation des distances

 

C’est dire que la violence agie sert de lien et de régulateur des distances affectives entre les membres d’une famille, sans doute en menace de rupture, ou qui ont du mal à trouver la bonne distance relationnelle et affective.

 

Les parents de David ont peu de relations affectives : la distance entre eux est maximale.

La mère se rapproche de David, s’occupe de lui à l’excès, lui réclame l’affection que le père oublie de lui donner.

David se rebelle, s’oppose, refuse les soins exigeants de la mère, et manifeste énurésie et encoprésie.

La mère, isolée, réagit par des coups sur David.

Le père « entend », se rapproche de la mère, se solidarise avec elle face à l’enfant, face à la grand-mère envahissante, face aux interventions extérieures.

Le couple va bien.

Mais comme il n’y a plus de problèmes, le père reprend ses distances, s’éloigne de sa femme, qui se rapproche de sa propre mère, qui revient à la charge, s’interpose entre David et sa mère….

 

On peut dire que les appels adressés par l’enfant ne sont pas entendus ou bien sont mal interprétés. L’appel de l’enfant violenté ne s’adresse pas toujours seulement au parent qui frappe, mais peut être dirigé vers l’absent. La violence agie et subie est donc un échange qui s’adresse aux autres membres de la famille et qui marque la force du lien qui les unit.

 

Mais cet échange brutal témoigne aussi de la difficulté à trouver la distance interpersonnelle qui permette à chacun de s’individuer au sein d’un ensemble trop fusionnel. Comme si le corps-à-corps, agressif ou sexuel, était la seule solution trouvée par la famille pour éviter l’éclatement.

 

L’enfant violenté est pris pour un autre

 

Le malentendu sur le sens des messages qu’on s’échange en famille tient aussi au fait que le récepteur attend d’autres messages que ceux envoyés par l’émetteur. Souvent l’adulte attend de l ‘enfant des comportements, des attitudes, des « messages » qu’il n’est pas en mesure ou en âge de manifester.

 

Le beau-père de Lorinda, 9 ans, attend d’elle qu’elle le reconnaisse comme père d’autant plus qu’il lui a donné son nom lorsqu’il a épousé sa mère il y a 5 ans. Il revendique de la part de Lorinda des manifestations d’amour filial qu’elle n’a pas envie de lui donner. Elle dira que cela ne lui est pas possible, car elle ne peut « remplacer Béatrice », la fille qu’il avait eue d’un premier mariage et confiée à sa mère.

Lorinda a bien compris que son beau-père la prend pour une autre, qu’il s’adresse à une autre à travers elle. Elle revendique d’être considérée pour elle-même, mais en acceptant de se faire frapper par ce beau-père qui veut qu’on l’aime, elle s’adresse à sa mère qui ne sait pas la protéger des violences paternelles. Elle va continuer à provoquer son beau-père dans l’attente d’une marque d’intérêt de sa mère.

 

La mère de David attendait de son fils qu’il lui « fasse des câlins », qu’il lui témoigne l’affection dont son mari la privait.

 

L’enfant n’est pas considéré comme un enfant, avec ses besoins d’enfant. Il est pris pour un autre, le plus souvent pour un adulte, chargé de combler les manques affectifs des parents.

 

Certaines exigences éducatives représentent le niveau minimal, socialement acceptable de ce processus. La pression scolaire pour que l’enfant réussisse là où les parents ont échoué, ou pour que l’enfant choisisse la profession à laquelle les parents n’ont pu aboutir, en constitue un exemple.

 

Lorsque les parents ont vécu des échecs affectifs profonds, et qu’ils ont été durement marqués par un sentiment de vide, les enfants sont là pour combler ce vide. On peut alors assister à un renversement complet des rôles familiaux. Le parent est en manque, en quête d’affection ; et l’enfant reçoit la mission – impossible – d’être le confident, le protecteur, et en quelque sorte le parent de ses propres parents . La violence surgit quand l’enfant se montre incapable d’assumer ce rôle impossible.

 

Le pouvoir de l’enfant maltraité

 

Au pire, il peut arriver que les parents, en même temps qu’ils demandent désespérément à leur enfant de les porter, redoutent ce pouvoir que peut prendre l’enfant. Ils attendent de lui qu’il soit plus fort qu’eux, mais il peut devenir pour eux une image mythique de toute-puissance, un danger et même une menace de mort pour eux. Il est vrai que, de toute manière, la naissance des enfants et leur croissance rapproche à chaque instant les parents de leur propre mort. Mais il s’agit là de l’attribution aux enfants de la responsabilité directe de la menace de mort, ou plus précisément de la projection sur l’enfant des tendances agressives, mortifères, niées, de l’adulte. Ce sont là les situations où l’enfant maltraité est le plus en danger, et doit assurément être protégé par un éloignement du milieu familial.

 

Cette idée de l’enfant « dangereux », « menaçant », est intéressante car elle pourra être un guide pour l’intervenant : Lorsque l’enfant aura été repéré à l’extérieur comme subissant des mauvais traitements, lorsqu’il aura été vu par les voisins quémandant du pain ou cherchant de la nourriture dans les poubelles, c’est vrai que le signalement va mettre les parents en danger, non pas en danger de mort, mais en situation de jugement social et en risque de condamnation pénale, voire d’emprisonnement.

 

L’intervenant, chargé d’apporter aide et conseil à l’ensemble de la famille, pourra utiliser cette donnée que parents et enfants sont embarqués dans un jeu pervers où les enfants mettent en danger leurs parents, comme les parents mettent en danger leurs enfants. Ce recadrage de la situation permet d’éviter d’entrer dans le jeu du jugement et de la condamnation qui sont l’affaire de la justice pénale, et qui risquent de fermer la porte à toute intervention d’aide.

 

Cet enfant, vécu comme tout-puissant, chargé de combler les manques affectifs des parents, dont on attend beaucoup et qui fait peur en même temps, il a donc bien un pouvoir – et pas seulement imaginaire – sur ses parents.

 

Après la condamnation pénale de sa mère, David savait lui dire : « si tu me tapes, je le dis aux gendarmes et tu iras en prison ».

 

Mais on constate qu’avant même l’intervention de la Loi, le parent maltraitant se vit comme inférieur à l’enfant et comme impuissant devant lui. C’est bien l’incapacité du parent à obtenir « naturellement » de son enfant le comportement attendu qui l’amène à perdre le contrôle de ses émotions et à frapper. Le jeu de provocation – violence illustre bien ce pouvoir de l’enfant et on voit qu’il passe aussi par la peur ressentie par le parent devant le pouvoir qu’il a lui-même accordé à son enfant.

 

Le plus souvent, c’est l’un des parents qui est l’auteur des violences. Et c’est précisément celui des adultes qui se montre le plus faible, le plus en difficulté sur le plan psychologique, celui qui a le plus peur du pouvoir de l’enfant, qui agit et frappe (et qui frappe l’enfant parce qu’il est trop faible pour s’en prendre à un autre adulte).

 

La violence du parent maltraitant est certainement d’autant plus intense et incontrôlée qu’est grande sa peur, sa faiblesse, son impuissance et son incapacité à verbaliser ses sentiments et ses attentes face à ses enfants et à son entourage.

 

 

*            *

*

 

 

À ce point de l’étude, on peut dire que la violence intra-familiale représente un ensemble ,de messages complexes entre les membres de la famille, messages non verbalisables qui apparaissent dans des structures familiales très fermées, peu perméables aux informations extérieures, où le contrôle des émotions comme des actes est impossible, où les distances physiques et affectives sont dysfonctionnelles tant entre les membres de la famille que dans la relation avec les familles d’origine. Les relations sont souvent établies sur le mode « fusion-rejet » ; mais il ne s’agit pas de la fusion psychotique qui abolit le temps et le mouvement en même temps que la distance ; il s’agit là d’une fusion agie où les sentiments d’impuissance et de vide affectif sont projetés avec violence sur l’autre dont la toute puissance imaginaire fait peur.

 

La peur de sa propre faiblesse provoque et crée une représentation de force et de puissance chez l’autre que seule la violence peut atteindre et supprimer.

 

 

 

DEUXIEME PARTIE

 

LA VIOLENCE, MESSAGE POUR L’EXTERIEUR

 

Il est tout à fait fondamental de remarquer que les nombreuses analyses du fonctionnement  des familles maltraitantes, avec leurs communications inadéquates, ne sont possibles qu’a posteriori, une fois qu’un signalement a permis l’intervention d’un service social, médico-social ou judiciaire. On ne sait pas grand chose du fonctionnement familial avant l’entrée de l’observateur – contrôleur – éducateur.

 

Beaucoup de gens, bien intentionnés, voudraient bien que la toute première intervention puisse avoir lieu avant que ne tombe la première gifle sur la tête de l’enfant. On peut peut-être le rêver dans l’absolu, mais ce que l’on peut comprendre du jeu de la violence intra-familiale montre bien qu’il s’agit d’un mode de communication qui appartient spécifiquement à telle ou telle famille. Et les deux caractéristiques essentielles de ce type d’échanges sont qu’il est non-verbal, et donc qu’on ne peut pas en parler avec des mots, et d’autre part qu’il n’a de sens qu’à l’intérieur de la famille. Il s’agit toujours de structures familiales très repliées sur elles-mêmes, ayant peu d’échanges avec l’extérieur, et qui acceptent mal le regard et l’intrusion d’étrangers.

 

C’est seulement quand la situation n’est plus tolérable à l’intérieur du groupe familial, quand les messages sont par trop distordus, par trop « mal-entendus », par trop violents, dans le huis-clos familial, que l’un des membres de la famille – enfant ou adulte – va porter l’appel à l’extérieur, dans l’environnement social, et que des intervenants sociaux vont pouvoir être autorisés à pénétrer et à essayer de comprendre ce qui se passe. Le symptôme violence est alors devenu  message pour l’extérieur.

 

Toute intervention préalable est impossible et ne serait qu’une atteinte aux libertés fondamentales de notre société démocratique. Seules des actions de prévention sont envisageables à l’adresse d’un large public. La possibilité d’appeler un numéro de téléphone pour un parent « exaspéré » par le comportement difficile ou tyrannique de son enfant est tout à fait intéressante. Les expériences réalisées depuis 1983 le prouvent. De même, toutes les actions éducatives de prévention primaires, visant à aider les couples à mieux accueillir leurs enfants dès la naissance peuvent faire espérer une meilleure communication intra familiale et une diminution des actes de violence. Mais la portée de ces actions reste nécessairement limitée dans la mesure où la famille maltraitante est le plus souvent fermée aux informations de l’extérieur.

 

Si un père de famille frappe son fils à coups de ceinturon, pour quelque raison que ce soit, et si personne n’en parle à l’extérieur, une telle situation – par définition – n’existe pas pour l’intervenant social. L’intervenant n’est concerné qu’à partir du moment où « ça se sait ». Il a fallu pour cela qu’un membre de la famille « parle », c’est-à-dire que la famille se signale à l’extérieur. Dès lors, le socius est interpellé par la situation, quel que soit le mode de signalement. Et il est évident que le plus souvent il ne s’agit pas d’une demande d’intervention, mais d’un ensemble de signes qu’il faudra comprendre et interpréter.

 

Les formes de l’appel

 

Quelles formes prend ce message lorsqu’il s’adresse à l’extérieur de la famille ? Comment la famille s’y prend-elle pour alerter le monde extérieur sur ses problèmes internes ?

 

David, 4 ans, est conduit à la clinique par ses parents pour une fracture, qu’il s’est faite « en tombant de sa chaise ».

 

Muriel, 3 ans, arrive à l’hôpital pour un impetigo. Elle est en fait dans un  état de crasse et de délaissement impressionnant.

 

Danielle, 8 ans, ramasse des croûtons de pain dans la cour de l’immeuble, devant les fenêtres de tous les voisins.

 

Le père de Jacques hurle si fort la nuit contre son fils que les voisins de palier ne peuvent pas ne pas entendre.

 

Les parents de Sébastien l’envoient à  l’école avec des bleus sur le visage et sur les bras.

 

Joëlle mange tous les jours à la cantine avec une telle voracité qu’on ne peut pas ne pas penser qu’elle est privée de nourriture chez elle.

 

Christelle va au commissariat pour dire que son père a abusé d’elle.

 

Céline présente des maux de ventre, des vomissements, au moment des retours de week-end chez son père.

 

Il n’y a pas de raison que le mode de communication de ces familles ave »c l’extérieur soit plus clair qu’à l’intérieur. Les messages restent aussi codés qu’à l’intérieur. Il est en effet difficile d’imaginer que quelqu’un qui a frappé son enfant vienne clairement demander de l’aide, alors que tout le monde autour de lui ne peut que réprouver son attitude. Il s’agit pourtant d’appels à l’aide. Ils sont de même nature que ceux du nourrisson qui appelle sa mère occupé ailleurs, qui entend mal, qui comprend mal le sens des pleurs et qui finit par traduire l’appel par une manifestation de méchanceté à son égard.

 

L’appel à l’aide est mal – entendu

 

Qui sont les premiers récepteurs de ces messages ?

-       le médecin traitant ou plus souvent  un service hospitalier,

-       l’instituteur ou la crèche, ou la puéricultrice de PMI,

-       le voisin de palier

-       ce peut être aussi la travailleuse familiale ou l’assistante maternelle.

 

Il est rarissime qu’un de ces premiers témoins au premier niveau ose aborder les parents pour leur faire part de son inquiétude ou de ses doutes. C’est normal puisqu’il doute, ou puisqu’il a peur des risques de violence sur l’enfant, ou sur lui-même.

 

La famille a lancé – à sa manière, maladroite – un appel à l’aide. L’environnement a mal entendu , et a vu une provocation insolente, insupportable, a eu peur de ce qui apparaît comme une force menaçante, voire toute-puissante. Alors, on banalise ou on ferme les yeux. La famille, parents et enfants, qui ne sait toujours pas exprimer sa souffrance avec des mots, n’a d’autre solution que d’en rajouter. La peur de l’environnement va augmenter et aboutir à des réactions de jugement moral, de punition, d’intervention craintive (c’est-à-dire dans le dos de la famille), de dénonciation anonyme, de placement, autrement dit à une certaine forme de violence.

 

Tout se passe comme si le processus relationnel intra-familial (appel – non-réponse – provocation – peur – violence) se reproduisait à l’identique lorsque les problèmes de la famille sont exportés dans le socius, comme si l’environnement était entraîné malgré lui dans le jeu de la famille. Or, si l’environnement de la famille est pris dans ce cercle vicieux, le cycle infernal de la peur et de la violence ne peut que se poursuivre à l’intérieur de la famille, avec en plus une fermeture du groupe familial aux interventions sociales éventuelles.

 

David a été conduit par ses parents dans une clinique pour une fracture du bras attribuée à une chute. Le médecin n’y croit pas – et il a raison – mais il n’en parle pas ; il renvoie la famille vers le C.H.U.

Le service de pédiatrie reçoit l’enfant, diagnostique immédiatement des mauvais traitements, mais n’en parle pas aux parents. Il alerte l’assistante sociale de l’hôpital.

Celle-ci voit l’enfant et transmet le signalement au service social de prévention DASS.

Personne n’a encore parlé aux parents, qui pourtant savent qu’ils ont cassé leur enfant, et qui savent que l’hôpital est assez compétent pour savoir qu’ils savent.

L’assistante sociale de prévention va voir la famille mais ne connaît pas la situation et n’a aucun mandat officiel pour intervenir. Elle est nécessairement mal à l’aise pour parler à la famille, elle se fait mettre dehors et elle transmet le signalement à l’ASE qui alerte le juge des Enfants.

Le Juge demande une enquête sociale à un service spécialisé; l’assistante enquêteuse peut enfin dire aux parents que l’environnement social pense qu’ils ont maltraité leur fils et qu’une aide peut leur être proposée.

 

Leur premier appel n’a pas été « décodé » en tant qu’appel. Il a provoqué de la peur, de la méfiance dans l’environnement chargé d’aider et de soigner. La famille va réagir par de la méfiance et de la peur. Mais curieusement, c’est seulement aux parents que va être ensuite attribué le diagnostic de personnalité paranoïaque… C’est la répétition de ce type de comportements interactionnels entre la famille et son environnement qui crée des personnalités paranoïaques, méfiantes, persécutées, provocatrices, chez des gens qui, certes, ont des difficultés pour communiquer entre eux et avec l’extérieur.

 

Le jeu de la peur et de la violence

 

Ne pas parler directement avec les parents de ce que l’on sait ou de ce que l’on soupçonne de leur violence à l’égard des enfants, c’est « parler » comme eux. Or, ils savent que l’on sait, etb ils comprennent très vite que l’on a peur, c’est-à-dire qu’ils ont ce pouvoir de faire peur. Et il peut être tentant de jouer avec ce pouvoir inattendu.

 

La mère de Michel la bat parce qu’elle ne supporte pas son regard. Elle a l’impression qu’il la juge et la méprise « Voyez comme il me regarde !… » Fausse interprétation du comportement de l’enfant. Mais Michel a vite compris qu’en regardant sa mère, il pouvait la mettre en difficulté, recevoir des coups, certes, mais aussi se montrer plus fort qu’elle. Et son regard devient réellement menaçant.

 

Le médecin traitant est appelé dans cette famille pour soigner la mère. Au cours de la visite, la mère se fâche contre Michel, crie et le frappe violemment. Le médecin déclare qu’il ne supporte pas cette violence et part précipitamment. Il a montré sa peur ; il aurait pu – comme on le voit souvent – « punir » la famille de lui avoir fait peur en alertant aussitôt le Parquet. Il ne l’a pas fait, confirmant qu’il ne voulait rien voir. Les parents vont pouvoir continuer à jouer  à lui faire peur, essayer avec d’autres intervenants, et ils vont devenir réellement menaçants pour l’enfant et pour l’ensemble social.

 

La peur et la violence se répondent sans cesse dans les relations humaines. Ma peur me rend violent, et peut entretenir la violence de celui qui a le pouvoir de me faire peur. De même, ma violence fait peur à l’autre car elle est le signe caché de ma faiblesse.

 

Peur, méfiance et déni

 

Il arrive que la réaction de peur soit injustifiée : tous les hématomes ne sont pas provoqués par des coups portés par les parents. Or, si l’institutrice de maternelle, qui ne peut pas ne pas voir la bleu sur la figure, ne dit rien à la maman qui vient amener et rechercher son enfant, si elle fait comme si elle n’avait rien vu parce qu’elle a peur des réactions de la mère, elle « dit » en fait par son silence quelque chose comme « j’ai bien vu l’hématome, mais j’ai peur de vous en parler parce que je pense que vous, ou votre mari, avez frappé votre enfant et je crains cette violence tant pour moi que pour votre fille ». Au cas où, devant ce silence, la mère voudrait aider l’enseignante en lui expliquant ce qui s’est passé, il y a de grandes chances pour que cette explication soit interprétée comme une justification a posteriori et comme une confirmation des doutes initiaux, et cela va accroître le sentiment de peur de la maîtresse. La méfiance s’est installée de part ey d’autre, et il deviendra très difficile de connaître une quelconque vérité.

 

C’est une règle quasi constante que de constater que les parents nient avoir frappé leur enfant lorsqu’un des agents du contrôle social – services médico-sociaux, police, justice – leur reproche leur violence à l’égard de leurs enfants. Or, ce déni de la réalité des faits apparaît bien comme directement provoqué par l’attitude des premiers témoins, des premières personnes interpellées par ces situations. Et c’est ce déni qu’il faut combattre en premier pour éviter la récidive, et pour empêcher le cercle familial de se refermer contre tout l’environnement, alors que le fait que la famille se soit signalée à l’extérieur peut être considéré comme une ouverture, une porte d’entrée dans un milieu habituellement clos.

 

Il est certes très difficile de ne pas s’indigner devant la violence faite aux enfants, et il est très difficile de ne pas contre-agresser, de ne pas juger, de ne pas montrer sa peur.

 

Pourtant, si la famille fait bien un appel à l’aide en montrant ses bleus, ou ses fractures, ou sa faim – appel à l’aide indicible et provocateur – l’aide n’est possible que si le monde extérieur tait sa peur, et montre une volonté de compréhension. Il est bien sûr nécessaire de dire sa réprobation, mais à condition de ne pas prendre la place de la justice, et de ne pas témoigner du mépris ou de l’agressivité.

 

Et il est déterminant que ce soit le premier qui a vu ou entendu ou suspecté la violence qui réponde à cet « appel » à l’aide. S’il passe le témoin à un autre (service social, gendarmerie…), sans en informer les parents, il montre sa peur et son impuissance, et le jeu va pouvoir continuer ; le déni est tout prêt.

 

Toute cette argumentation peut paraître en contradiction avec la loi qui énonce dans l’article 62 du code pénal l’obligation faite à tout citoyen de signaler les mauvais traitements.

 

Il est vrai que le Code autorise les signalements anonymes. Mais il n’interdit pas au signaleur de dire aux parents qu’on fait un signalement au Procureur de la République ou au Président du Conseil Général . Le but recherché est bien d’éviter le déni, la méfiance, de faciliter l’accès à l’aide et plus simplement de faire tomber la violence. Et il n’y a pas d’exemple de refus, de fuite ou de déni si une première réponse non agressive est apportée par le premier intervenant au message de la famille.

 

Il faut répondre à l’appel

 

Alors, comment est-il possible de ré&pondre sans contre-agresser, sans avoir peur, à une famille où la violence à l’égard des enfants est ainsi portée à la connaissance de l’extérieur ?

 

Il n’y a pas bien sûr de réponse-type, mais voici quelques exemples de discours élaborés lors de simulations de situations dans des stages de formation :

 

Vous devez être terriblement à bout en ce moment pour en être arrivée à frapper votre fille comme vous l’avez fait avec un manche à balai.

 

Dans les conditions où vous vivez depuis deux ans, comment avez-vous pu tebnir si longtemps sans perdre votre contrôle ?

 

Je suis très embêté. Depuis trois mois, à travers la cloison, j’entends votre garçon qui hurle. Je vous entends crier aussi. Je ne sais pas quoi faire. Peut-être avez-vous des problèmes avec lui, mais je ne voudrais pas me mêler de ce qui ne me regarde pas. Vous pourriez en parler à l’assistante sociale ou à votre médecin. Je préfère vous en parler plutôt que d’alerter le procureur de la république dans votre dos.

 

Vous avez eu le courage d’amener votre enfant à l’hôpital avec une fracture. Les radios, les signes qu’il présente me font penser que les fractures peuvent être provoquées par des coups. Sans doute avez-vous des difficultés pour l’élever. On peut en parler. Mais je suis obligé de par le Loi d’en parler au juge qui fera sans doute faire une enquête et qui trouvera la meilleure solution pour vous aider. C’est plus de sa compétence que de la mienne. Car votre enfant ne sera plus « malade » dès que sa fracture sera consolidée.

 

Madame, Monsieur, votre enfant met toute votre famille en danger. Vos voisins ont signalé au service qu’il allait chez eux pour quémander de la nourriture. C’est comme s’il vous accusait de ne pas le nourrir. Je ne sais pas si c’est vrai. Mais c’est le signe que quelque chose ne va pas entre vous et lui. Qu’est-ce que vous comptez faire ?

 

Afin d’éviter le risque de se trouver en situation d’alliance avec les parents contre l’enfant, il est préférable que de tels propos soient adressés à l’ensemble parents-enfants. C’est bien avec l’ensemble du jeu familial qui inclut la violence qu’il est nécessaire de rechercher un minimum d’alliance si l’on veut éviter les réactions de repli et d’accusation de persécution.

 

Parler devant l’enfant, c’est aussi le remettre à sa place d’enfant, lui enlever un peu de la toute-puissance permise par le jeu familial, et c’est restaurer une partie du pouvoir que les parents doivent conserver.

 

Les tentatives de réponse ci-dessus cherchent à prendre en compte aussi la reconnaissance de la difficulté d’élever un enfant, et la reconnaissance du désir des parents de faire le maximum (le problème étant qu’ils font souvent plus que le maximum !) pour que leurs enfants soient le mieux élevés.

 

C’est en effet en recadrant le symptôme « violence » de façon positive que la porte entr’ouverte par le signalement pourra s’ouvrir plus largement et permettre une aide réelle en vue d’un changement.

 

 

*            *

*

 

 

En conclusion, la première intervention « utile » du premier informé, c’est de dire aux parents de l’enfant – et si possible en présence de l’enfant – qu’on a vu et qu’on est inquiet pour l’enfant et pour la famille. Dire qu’on est inquiet, paradoxalement, c’est montrer qu’on n’a pas peur (alors que ne rien dire équivaut à montrer sa peur). C’est déjà casser le cycle de la peur et de la violence. C’est aussi considérer les parents comme des concitoyens, responsables légaux de l’enfant, envers qui des attitudes de solidarité sont possibles. Dire qu’on n’est pas compétent et qu’il faut s’adresser à quelqu’un d’autre, voire « passer par le juge », ce n’est pas refuser d’aider, c’est dire qu’on a entendu l’appel et que la meilleure aide va être de conduire vers la bonne porte.

 

 

 

 

L’appel à la Loi

 

Parler aux parents n’exclut pas, bien entendu, l’information obligatoire aux autorités. La peur de l’intervention judiciaire empêche souvent bien des gens, et aussi des services, de procéder à un « signalement ». On préfère attendre ou on téléphone à l’assistante sociale. Or, il est sûr qu’une assistante sociale, quelle que soit sa compétence et sa bonne volonté, se trouvera fort démunie pour aller parler avec la famille du coup de fil qu’elle vient de recevoir. Elle n’a aucune autorité, aucun pouvoir pour entrer de force dans la famille et enquêter.

 

Alors que le juge dispose de moyens pour faire vérifier la réalité du danger : il peut commettre des experts pour rechercher quelles démarches permettront d’atténuer le danger. Et surtout, les citoyens mis en cause disposeront de toute la richesse de l’arsenal judiciaire pour que leurs droits soient respectés. Ils bénéficieront des règles générales de la procédure qui mettent chacun à égalité devant le juge pour faire valoir son point de vue. C’est-à-dire que devant le juge, les choses vont être dites, ce qui permet à chacun de se défendre ou de se justifier en utilisant la parole et non plus le passage à l’acte violent. De plus, la Loi est dite par le Juge ; et l’introduction de la Loi est en elle-même un élément « thérapeutique » face à la violence. Pas seulement parce qu’elle amène la peur des gendarmes, « commencement de la sagesse », mais aussi parce qu’elle représente un tiers médiateur dans des relations embrouillées, mal différenciées, en même temps que dans les relations – à risque – entre familles violentes et services sociaux.

 

C’est ce tiers que la famille appelle quand elle se signale à l’extérieur. Le voisin, l’enseignant, le médecin hospitalier peuvent difficilement être ce médiateur. Ils peuvent néanmoins conduire la famille, sans violence, cers la loi et la justice. C’est le Parquet qui appréciera s’il doit entamer des poursuites pénales contre le parent maltraitant ou abuseur.

 

Lorsque nous ne signalons pas ces faits connus à la justice, en fait, nous nous érigeons nous-mêmes en juges sauvages, en condamnant sans jugement et sans possibilité d’appel. En décidant d’intervenir ou de ne pas intervenir, nous prenons la place du procureur. En refusant l’aide dont la famille a besoin, nous ignorons tout le travail dévolu au juge des enfants.

 

La loi est pourtant claire et mérite d’être connue. L’article 62 du code pénal impose la dénonciation des crimes tentés ou consommés (ex : viol, inceste…) ainsi que des sévices infligés sur des mineurs de moins de 15 ans, ce pour toute personne en ayant connaissance. La non-dénonciation de tels faits est une infraction contre l’administration de la justice, passible d’une peine d’emprisonnement de 1 mois à 3 ans et de 360 à 15000 Francs d’amende.

 

L’image froide, répressive, de la Justice fait hésiter à « signaler ». On a peur de faire une trop grande violence à cette famille dont, finalement, on n’est pas très sûr qu’elle soit réellement maltraitante. Mais, si la famille est bien en train d’appeler à l’aide, et si l’intervention judiciaire – avec son double caractère : pénal pour punir crimes et délits ; civil pour venir en aide aux famille en difficulté éducative – est le meilleur moyen légal, social, voire thérapeutique, pour permettre à cette famille de sortir de la violence, pourquoi l’en priver ?

 

La peur de la violence supposée de la justice ne crée-t-elle pas, là aussi, une violence plus grande faite à la famille ?

 

 

 

TROISIEME PARTIE

 

LA VIOLENCE ENTRE INTERVENANTS

 

 

 

Même si l’hypothèse de départ est juste, si l’enchaînement appel – malentendu – provocation – peur – violence – appel – etc… se vérifie, non seulement dans le fonctionnement intrafamilial et dans les premiers contacts entre la famille et les premiers intervenants, mais aussi dans les relations entre les intervenants, il ne saurait être question ici bien sûr de violence ou d’agression physique.

 

Quoique…

 

Le médecin refuse de laisser sortir de l’hôpital le petit Benoît, un nourrisson de 5 mois, parce qu’il ne parvient pas à trouver pourquoi il ne prend pas de poids et parce qu’il juge la mère incapable de s’en occuper. Dans son équipe, certaines personnes, en désaccord complet avec son analyse, se disent prêtes à lui « rentrer dedans ». Des intervenants extérieurs à l’hôpital échangent sur le fait qu’ »on ne peut quand même pas le supprimer ; on est bien obligés de travailler avec lui… ».

 

Certes, il n’y aura pas de passage à l’acte. Mais les violences verbales entre équipiers, entre services, en face à face ou « dans le dos », le désir de tuer, l’élimination plus subtile qui consiste à ne pas transmettre des informations importantes, sont bien des formes de violence qui nécessitent la même analyse que les interactions violentes des familles. Et quand on ne peut verbaliser directement son agressivité, parce qu’on n’a pas été entendu, on peut toujours « signaler » de façon indirecte.

 

La famille J. bénéficie d’une mesure éducative judiciaire suite à un signalement du service social de secteur. Celui-ci est en désaccord avec le mode d’intervention jugé inadéquat de l’équipe spécialisée. Celle-ci n’accepte pas le « jugement ». Le service de secteur fait alors  un nouveau signalement de la famille auprès du tribunal qui considère ce nouvel appel comme une remise en cause de sa première décision…

 

L’enfant fait partie de la famille

 

Le premier malentendu générateur de conflits inter-institutionnels porte sur la manière de concevoir l’intérêt de l’enfant. La controverse oppose ceux qui sont supposés « défendre » la famille, et ceux qui prennent le parti de l’enfant. Malheureusement, il semble que cette incompréhension soit entretenue par les campagnes actuelles pour la promotion du droit de l’enfant. Du moins, lorsque ces campagnes sont comprises, à tort, comme des moyens exclusifs de protéger l’enfant contre ses parents, quand ceux-ci sont considérés comme inaptes. La Convention Internationale des droits de l’Enfant précise pourtant bien dans son préambule que « la famille, unité fondamentale de la Société et milieu naturel pour la croissance et le bien-être de tous ses membres, et en particulier des enfants, doit recevoir la protection et l’assistance dont elle a besoin pour pouvoir jouer pleinement son rôle dans la Communauté ».

 

Curieusement, le malentendu repose sur l’opposition courante entre « enfant » d’un côté, et « famille » de l’autre. Comme si l’enfant, maltraité, ne faisait plus, de ce fait, partie de la famille. Parler de « famille » nécessite d’impliquer autant les enfants que les parents. La famille violente est un groupe familial composé de l’enfant maltraité ou abusé, de ses frères et sœurs, de ses parents (de ses grands-parents…) qui n’a pas trouvé d’autre mode de communication que des interactions où règnent la peur et la violence. Or, parents et enfants participent activement à ces interactions.

 

De même, lorsque l’intervenant a peur de parler au parent, lorsqu’il craint de « signaler » au parquet, lorsqu’il n’ose pas entendre l’appel lancé par le groupe familial : parents et enfants, il fait violence aux parents et à l’enfant. Et lorsque la peur et la violence auront monté de quelques crans de part et d’autre, le placement d’urgence, non préparé, mais devenu inévitable, sera bien violence tant pour l’enfant que pour les parents, sans qu’ait été traité ou même abordé la nature des relations dans la famille.

 

L’opposition courante n’est pas entre « défense de l’enfant » et « défense de la famille », mais entre « défense de l’enfant » et « défense des parents. C’est là qu’est le premier malentendu. Il est peut-être possible de « s’entendre » sur le fait que l’enfant maltraité est un élément de l’ensemble familial noeud du problème et centre de l’intervention. Ce peut être un moyen d’éviter les rivalités entre services.

 

L’alliance à deux contre un

 

Mais cela suppose de lever un autre malentendu porté par l’idée même de « défense ». Ceux qui défendent l’enfant le protègent bien évidemment contre l’agresseur, c’est-à-dire le parent. Ceux qui défendent les parents en difficulté les protègent contre les méchants juges et les méchants signaleurs. Ces alliances d’une équipe avec une partie de l’ensemble familial contre l’autre service allié avec un autre élément du groupe familial témoignent d’une difficulté de prise de la distance émotionnelle nécessaire par rapport au problème, le service voisin étant identifié tout entier à l’un des aspects du problème, et chacun vivant la situation comme dans la crainte d’être dépossédé d’une sorte de pouvoir sur la situiation-problème, voire sur l’enfant lui-même.

 

David a été placé en maison d’enfants après son hospitalisation. Une synthèse réunit le juge, le médecin hospitalier et l’éducateur de la maison d’enfants.

Le médecin au juge : « Vous n’allez quand même pas le rendre à la famille ! »

Le juge : « Je n’ai jamais dit que je le rendrais à ses parents ! »

Le médecin : « Si vous ne prenez pas de mesure de déchéance contre cette mère, c’est que vous avez l’intention de le lui rendre »…

L’éducateur : « Notre petit David, quant à lui, a bien progressé depuis son arrivée »…

 

Le médecin veut prendre la place du juge ; l’établissement, en s’identifiant à l’enfant, se l’approprie et usurpe la place des parents, parce que chacun a un intense désir de « sauver » cet enfant malheureux.. Il ne s’agit jamais de luttes pour le pouvoir, mais plutôt d’un sentiment de compétence pour traiter la situation. C’est-à-dire en même temps un jugement d’incompétence adressé aux autres services qui se trouvent dans le champ de l’intervention. Le jugement est rarement aussi direct que celui du médecin ci-dessus ; il est plus souvent non formulé comme tel, mais bien souvent interprété par le service « victime » du voisin.

 

Il est intéressant de noter que, le plus souvent, le « jugement » porté par le service A sur le service B est alimenté par des informations que le servie A reçoit de la famille elle-même.

 

Madame B. signale à « son » éducateur que « son » assistante sociale lui a demandé à quel rythme il faisait ses visites dans la famille. La prochaine réunion de concertation se révèle très orageuse (et pourtant on ne parle pas de ce « signalement »)…

 

La relation instaurée, l’interprétation des comportements, le discours des membres de la famille (discours adressé aux membres de l’équipe) deviennent la « vérité », qui donc rejette dans l’erreur ou l’incompétence la relation établie entre la famille et tout autre service. Or, la famille maltraitante (qui inclut l’enfant violenté) se trouve dans la situation déjà évoquée de régulation des distances entre les différents intervenants. C’est le « jeu » de la violence intra-familiale qui nous entraîne, nous absorbe et nous fait perdre la distance nécessaire.

 

Quand les intervenants entrent dans la danse

 

Le désir de « sauver » à tout prix cet enfant méchamment battu, c’est lui-même qui nous le transmet. Si seulement ce sentiment de compétence et ce désir du pouvoir sur la situation pouvaient le décharger de son état insupportable de toute-puissance, mais il n’en est rien, puisque au contraire notre envie illusoire de toute-puissance pour le sauver, c’est lui qui nous la donne. Et il est bien difficile de résister à cette force supérieure qui fait de nous des sauveurs…

 

En fait, ce n’est pas bien sûr l’enfant qui a ce pouvoir. Ce n’est pas non plus le parent ou le couple parental, mais bien le « jeu » - infernal – qui fait agir la famille et qui tend à entraîner dans la danse tout intervenant qui s’en approche. La famille connaît son « jeu » mieux que les intervenants sociaux. (Il ne s’agit pas d’une connaissance intellectuelle, réfléchie, mais d’une connaissance implicite et agie). Après avoir testé les différents intervenants, elle saura qui elle peut manipuler à sa guise ; elle verra aussi qui résiste au jeu, c’est-à-dire sur qui elle pourra compter pour envisager un éventuel changement des règles du jeu.

 

On connaît bien les manœuvres des familles pour mettre la zizanie entre différents services qui ne parviennent pas à se coordonner ou même simplement à se rencontrer. Mais on ne voit pas toujours l’aide que telle famille apporte aux intervenants lorsque, comme par hasard, se retrouvent au domicile de la famille deux ou trois intervenants de services différents que les parents ont en quelque sorte « convoqués » pour parler du problème…

 

Les malentendus sont hjien évidemment de même nature entre les membres d’une même équipe qui interviennent séparément dans une même famille.

 

Le psychologue a l’impression de perdre une partie de son pouvoir de soignant-sauveur de l’enfant si ce dernier raconte les mêmes histoires à l’éducateur qui l’accompagne.

 

Il est opportun de prendre des temps où les différent intervenants rencontrent ensemble toute la famille de manière à bien marquer la distance qui sépare la famille de l’équipe sociale, à repréciser aussi la distance qui sépare chaque intervenant en rappelant le rôle de chacun dans la situation. Mais cela ne suffit pas non plus car il faut aussi faire la même chose à l’intérieur du réseau des intervenants.

 

La nécessaire « distance » entre les fonctions

 

Les différentes institutions qui interviennent auprès de situations aussi complexes que celles où des enfants sont maltraités ou abusés se situent à des moments différents du processus d’intervention et ont des fonctions bien spécifiques. Les confusions de rôle, les chevauchements d’intervention, la difficulté à passer le relais représentent d’autres façons de « jouer » comme la famille.

 

Supposons qu’un instituteur ou un voisin, inquiet, informe l’assistante sociale du secteur d’une situation de violence familiale, que l’assistante sociale décide, avec son chef de service ou le responsable de la circonscription, éventuellement avec le concours du médecin de PMI, ou du psychologue, de voir la famille pour évaluer la situation et tente de mettre en place un programme d’intervention auprès de l’enfant et de ses parents. On s’aperçoit dans une telle situation que la même équipe, voire la même personne, va remplir les fonctions de réception du signalement, d’évaluation, de décision d’intervention et de traitement.

Imaginons que l’intervention conduise l’assistante sociale à proposer un recueil provisoire de l’enfant chez une assistante maternelle : l’assistante sociale pourra encore être celle qui supervise le placement familial et peut-être même qui a sélectionné et agréé l’assistante maternelle.

 

Ce qui poserait problème au travailleur social dans une telle situation, ce ne serait pas l’isolement puisqu’il serait entouré d’une équipe pluri-disciplinaire, ce serait l’absence de référence à l’autorité sociale. L’équipe en effet dans ce cas ne crée pas les distances techniques et émotionnelles nécessaires, puisque les fonctions sont mélangées.

 

L’action de l’équipe nécessite la distance que procure la mission confiée par l’autorité du Juge ou du Président du Conseil général.

-       Distance par rapport à la famille de manière à ne pas être absorbé par les interactions de proximité et de violence de la famille ;

-       Distance par rapport à l’autorité mandante : c’est cette autorité qui envoie l’intervenant remplir une tâche de contrôle social et non pas l’intervenant qui vient de son propre chef, de son propre pouvoir ou de sa propre peur ;

-       Distance aussi entre la fonction de « signalement » et la fonction d’intervention « mandatée », pour aider la famille à mieux  éviter les confusions de rôle et les jugements fondés sur la peur entre travailleurs sociaux.

 

Cette nécessité concerne spécifiquement les situations sociales de violence dans des familles que nous avons définies comme liées par des inter-relations sans distance, sans contrôle et qui font peur. Pourquoi en effet rencontre-t-on surtout ce type de relations jugeantes, agressives entre services autour de situations de violence (réelle ou suspectée) familiale si ce n’est enr aison de la peur que fait naître cette violence au plus profond de chacun de nous ?

 

La coordination…

 

Plus qu’ailleurs donc, une coordination entre les services s’impose. Elle nécessite à la fois :

-    un repérage de tous les acteurs qui agissent et interagissent autour de la famille (sans oublier les écoles, les soignants des adultes et ceux qui s’occupent des frères et sœurs)

-       un repérage des différentes fonctions en jeu autour de la maltraitance et une différenciation de ces fonctions. Il semble bien qu’il y ait intérêt à ce que signalement, évaluation, mandat et soin (sanction éventuellement) ne soient pas confondus.

-       Un coordinateur : la loi de juillet 89 confie cette tâche au Président du Conseil Général (les circulaires de 1983 l’annonçaient déjà). Cela va dans le sens de la décentralisation française et aussi de la déjudiciarisation de ces problématiques prônée par différentes instances internationales. C’est peut-être dommage, car, qui mieux que le juge, peut rappeler la Loi qui permet la triangulation des relations, qui crée la distance et autorise le contrôle. De toute façon, lorsque le juge est saisi d’une situation de danger pour un enfant, il semble opportun que ce soit lui qui organise la coordination, éventuellement en chargeant une personne ou un service de cette fonction.

 

Le mérite de cette loi est en outre de permettre aux conseils généraux de se pencher sur ce difficile problème de la répartition des tâches et des fonctions entre les différents services du département, en liaison avec les juges des enfants, de la nécessité d’une coordination interne, d’une supervision des personnes et des équipes, mais aussi de l’opportunité que certaines fonctions soient remplies par des équipes clairement distinctes (en particulier l’évaluation et le traitement).

 

 

Il serait tout à fait vain de penser que des interventions médico-psycho-pédago-sociales, même sophistiquées, puissent changer des attitudes et des habitudes familiales fixées depuis longtemps, parfois depuis plusieurs générations, dans l’enchevêtrement et la violence.

 

Par contre, on peut penser que les intervenants sociaux, du moins s’ils ne sont pas atteints par le « burn out », ont gardé la souplesse d’esprit suffisante pour être capables de changer : Changer les regards portés sur les familles, changer d’attitude, changer de position, changer quelque chose dans les relations avec les services voisins.

 

Améliorer les « distances » entre services, entre chaque service et celui qui le mandate, entre le service et la famille, c’est peut-être la meilleure manière de permettre à la famille de se repérer dans l’environnement social, et de permettre à chacun de mieux s’individuer, et sortir de la fusion familiale.

 

Organiser le « contrôle » du travail dans l’équipe et la coordination entre les équipes permet aussi d’améliorer la capacité de contrôle des affects, et donc de la violence, à l’intérieur de la famille.

 

 

Michel SUARD

psychologue

1990

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