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Après les journées d’ARSINOE : « Comment retrouver dignité et sens de la vie après un abus sexuel ? ».

En tant que thérapeute familial, systémicien, j’apprécie l’association ARSINOE « Autre Regard Sur l’Inceste pour Ouvrir sur l’Espoir » parce qu’elle précise dans sa charte qu’elle « privilégie une approche globale et humaniste de l’inceste, prenant en compte

  • la personne ayant vécu l’inceste,
  • l’auteur d’agression sexuelle
  • le conjoint et plus largement l’entourage familial immédiat ».

Les 4 et 5 juin dernier se sont tenues à ANGERS deux journées d’étude et de réflexion de cette association, animées par des intervenants venus de France, de Belgique, de Suisse, d’Italie, d’Autriche, mais aussi du Canada, du Brésil et du Congo. Le thème de ces journées : Comment retrouver dignité et sens de la vie après un abus sexuel ? concernait cette fois essentiellement l’aide apportée aux personnes ayant vécu des abus sexuels, et, plus que les modèles thérapeutiques présentés au cours de ces deux journées, c’est le témoignage de trois de ces personnes qui ont vécu des abus qui a été le temps fort de ces journées. Je préfère les désigner ainsi plutôt que sous le terme habituel de « victimes » ou même d’ « anciennes victimes », précisément parce qu’elles se sont présentées comme des personnes « vivantes » et non comme des victimes. D’ailleurs, les organisateurs du congrès les ont appelées « grands témoins ». Trois personnes qui ont parlé de leur itinéraire de reconstruction après abus, maltraitance ou autre souffrance.

Sandrine ROCHEL raconte son histoire dans un livre : Survivre à l’enfer, se reconstruire après l’inceste, La boîte à Pandore, 2013. Elle a subi l’inceste de 6 ans à 17 ans, puis elle a pu dénoncer son père à la police. Son père a été condamné, de même que sa mère pour complicité. C’est en réussissant à parler de ce qu’elle subissait qu’elle a commencé à se reconstruire. Sandrine Rochel a rencontré plusieurs psychologues mais n’a jamais trouvé l’écoute qu’elle espérait. Elle s’est ainsi reconstruite toute seule et a créé en 2007 une association « Vivre-Soleil-Renaître » qui vient en aide aux victimes d’inceste, de viol extrafamilial, d’agressions sexuelles (www.vivresoleilrenaitre.org). Loin de s’enfermer dans un passé destructeur, elle cherche à faire de l’histoire passée une force de vie, en valorisant l’estime de soi, le respect, pour parvenir à la maturité et à la plénitude. C’est tout le sens de l’aide qu’elle apporte aux personnes qui la contactent.

Robert COUDRAY se présente comme un « poète ferrailleur » qui expose ses créations fantaisistes dans le village de Lizio, dans le Morbihan. Pratiquement sans moyens financiers, et avec la participation d’un nombre impressionnant de bénévoles, il a réalisé en 2013 un film, un long métrage étonnant intitulé « J’demande pas la lune, juste quelques étoiles ». Ce film, très poétique, raconte l’itinéraire de reconstruction d’un homme qui subit à plusieurs reprises au cours de son existence des violences diverses (dans l’enfance, puis chômage, divorce, accusation d’abus…) et qui parvient à se « remettre en route », même s’il s’agit d’un changement radical de direction. Une histoire de résilience où le héros, en réinventant sa vie, n’est plus « objet », mais « sujet ».

Laurence NOËLLE a connu la maltraitance, l’inceste, la prostitution, la drogue, l’alcool, la dépression, la perte totale de l’estime de soi. Pourtant, elle a su puiser dans ces expériences douloureuses la force et les ressources pour avancer malgré des rechutes. Ce sont diverses rencontres et aussi l’aide de thérapeutes qui lui ont permis de « renaître » et de devenir aujourd’hui une personne rayonnante. Conférencière, formatrice professionnelle d’adultes, elle s’est spécialisée dans les relations humaines et la prévention de la violence. Elle intervient aussi auprès de détenus en milieu carcéral, considérant que les auteurs de délits ou de crimes y compris sexuels ont droit eux aussi à une « deuxième chance ». Elle participe également à des associations de lutte contre la prostitution. On peut lire son témoignage dans son livre « Renaître de ses hontes », Le Passeur, 2013

Dans ces trois parcours de reconstruction à partir de situations différentes de violences subies, sont apparus plusieurs caractéristiques communes. En particulier, comme l’a joliment souligné Laurence Noëlle, ce n’est pas « malgré », ni « à cause de » la violence subie que la reconstruction a été possible, mais bien « grâce à » cette violence et « grâce » aux rechutes successives. Cette vision des choses rejoint tout à fait la notion de « merveilleux malheur », l’oxymore qui a servi de titre au premier ouvrage de référence de Boris Cyrulnik sur la résilience. La violence subie peut être destructrice, mais elle peut aussi servir de tremplin pour rebondir, et s’élever plus haut que jamais. L’autre aspect commun à ces trois témoignages a été la dimension spirituelle, sous forme de rencontres ou de recherche et de réflexion, qui a accompagné, et peut-être permis, leur résilience. Dimension spirituelle plus ou moins religieuse pour certains, plus simplement laïque pour d’autres. Cette dimension spirituelle était au cœur même de ces journées, puisque le titre portait sur la dignité et le sens de la vie des personnes abusées. Et c’était aussi le thème de l’intervention de Michel Fromaget, anthropologue, qui dénonce la vision dualiste classique de l’homme : corps et psychisme (ou âme), modèle à la base de l’esprit scientifique classique, mais qu’il estime fermé puisque n’envisageant aucune réalité en dehors de ces deux ordres, physique et psychique. Et il prône un changement de paradigme, ternaire, en ajoutant à ces deux ordres, une dimension spirituelle, qui dépasse le niveau du rationnel, et qui soit une sorte d’interface avec des valeurs telles que la vérité, la beauté, la dignité, l’amour et, pourquoi pas, Dieu. Ce qui a fait dire, très joliment, à un intervenant africain, que ce colloque évoluait dans une psychologie des hauteurs, ce qui nous changeait de l’habituelle psychologie des profondeurs. Il est vrai qu’au-delà de ce colloque, notre monde contemporain se révèle en grande recherche de spiritualité comme en témoignent les nombreuses propositions de développement personnel. En fait, Fromaget pose ainsi la question philosophique du sens de la vie, de la transcendance de l’être, estimant de façon pratique que la résilience, de même d’ailleurs que la cohésion sociale, sont plus faciles à obtenir dans cette perspective ternaire. Cette dimension spirituelle s’entend dans un sens laïque et non religieux. Heureusement d’ailleurs, si l’on tient compte du fait que la « trichotomie corps, âme, esprit » a été vivement condamnée par l’église catholique qui ne reconnaît que la dualité corps-âme. Mais c’était lors d’un concile à Constantinople, en l’an 869. La distinction entre l’âme et l’esprit n’est pas évidente, et il est possible que « l’esprit », éliminé par ce concile (ou plutôt assimilé à l’âme), s’apparente à « l’âme » (la dimension psychique) dont parle Fromaget, et que ce qu’il nomme « esprit » soit très proche de ce que l’église nomme « âme »…

Pour ma part, dans ma pratique professionnelle, j’ai besoin d’une dimension supplémentaire, puisque je considère l’homme comme un être bio-psycho-social, selon l’expression du Dr Zarifian, ces trois aspects étant en interaction constante les uns avec les autres, et aucun de ces aspects n’ayant une prévalence sur les autres. L’accès à la transcendance de l’être apparaît dans un élargissement du regard, comme le proposent les philosophes stoïciens, Epictète considérant que lorsqu’on ne peut changer le réel, il faut prendre du recul pour changer notre représentation de celui-ci, ou aussi Emmanuel Kant quand il parle de « mentalité élargie ». Elargir sa mentalité, c’est faire effort pour voir une scène d’un autre point de vue que le sien, ce que Kant considère d’ailleurs comme le meilleur remède à la violence. Mais c’est aussi ce que j’ai appris de l’approche systémique en regardant la personne dans son contexte, et les problèmes qu’elle présente comme ayant du sens dans le fonctionnement de ses systèmes d’appartenance. Ni hauteur, ni profondeur, mais élargissement du regard !

Le colloque a permis de découvrir deux approches thérapeutiques, peu connues en France et qui sont en concordance avec la dimension spirituelle. La logothérapie de Victor Frankl et le somatic experiencing de Peter Levine pour la résolution du traumatisme.

Alexander Batthyany, de Vienne, et Aureliano Pacciolla de Rome ont apporté leurs connaissances sur la logothérapie. Victor Frankl (1905-1997) est présenté comme le père de la troisième école viennoise de psychothérapie, aux côtés de Freud et d’Adler avec qui il était en contact. Son travail et ses recherches se sont toujours situés aux confins de la philosophie et de la psychothérapie, avec un intérêt tout particulier pour la problématique des valeurs et du sens. Cette thérapie « existentielle », qui développe plus des principes généraux qu’une pratique concrète, est centrée sur le sens et la valeur de la vie. Elle s’intéresse moins à ce que reçoit la personne qu’à ce qu’elle donne, ce qu’elle partage avec le monde. Elle vise à promouvoir les valeurs du présent, et son objectif est d’aider la personne à retrouver la dignité en valorisant ses propres ressources. Là aussi, c’est la dimension spirituelle, « noétique » de la personne, qui permet de parvenir à une expérience auto-transcendante, et à la réparation du trauma. Certaines notions m’ont paru très proches de ma pratique systémique (la fonction, l’utilité du symptôme, qui lui donne son sens, l’utilisation des compétences, des ressources du sujet, le travail sur l’ici et maintenant plutôt que sur le passé…).

L’intervention du Dr Schittecatte, de Bruxelles, a porté sur les travaux de Peter Lévine. Il décrit le trauma comme une réponse comportementale normale face à une situation anormale. Réponse de survie face à une menace de mort. Réponse physiologique, instinctuelle, de figement ou de sidération. Mais donc aussi comportement adapté qui consiste à « faire le mort, pour supporter l’insupportable ». L’originalité de cette approche est de mettre le corps au centre du travail thérapeutique, qui va aider à la sortie du figement (physique, psychique, émotionnel, cognitif, relationnel), en renégociant l’événement traumatique à partir des réponses motrices. Le dernier livre de P. Lévine : Guérir par delà les mots (interéditions, 2014) est préfacé par M. Schittecatte.

Dans un ouvrage tout récent, « Je suis victime » (éditions Philippe Duval 2015), consacré au traitement des blessés psychiques victimes de catastrophes, Hélène Romano et Boris Cyrulnik, confirment cette définition du traumatisme, comme une blessure psychique provoquée par la confrontation brutale et violente à la mort. La sidération qui en résulte est aussi nommée « agonie psychique » par Ferenczi. Et Cyrulnik insiste sur le rôle de la parole pour dire le vécu du trauma et s’en libérer, sans insister autant que Lévine sur l’intérêt d’une approche corporelle de la réparation.

Mais si le traumatisme est bien provoqué par une menace de mort immédiate, peut-on vraiment considérer l’inceste comme toujours traumatisant au sens premier du terme ?

De ce fait, j’ai moins bien apprécié quelques autres interventions de ces journées.

Les deux parlementaires qui ont ouvert chacune des deux journées se sont félicités de l’actualité législative qui a vu le vote par l’Assemblée Nationale de l’amendement à la proposition de loi sur la protection de l’enfance, amendement qui vise à inscrire l’inceste dans le code pénal. Ce serait, dit-on, un grand progrès. Je ne peux que confirmer mon désaccord que j’ai déjà évoqué plusieurs fois sur ce blog : L’inceste n’est donc plus un tabou. Il est devenu un interdit. Il est devenu simplement un interdit. Mais la loi précise bien que c’est seulement l’inceste sur mineur qui est ainsi interdit. Par voie de conséquence, on peut considérer que l’inceste entre majeurs n’est pas interdit, mais comme l’inceste sur mineur, ce n’est plus un tabou. Certes, le Code Civil n’a pas changé et je ne peux toujours pas me marier, ou me pacser, ni avec ma sœur, ni avec mon fils. Mais, puisque l’inceste est permis, je dois pouvoir maintenant me déclarer en concubinage avec ma sœur ou avec mon fils. En fait ceci n’est qu’une boutade. Je n’ai pas l’intention de faire couple avec mon fils. Par contre, si j’envisageais d’épouser sa copine, qui est majeure, bien sûr, je pourrais alors annoncer officiellement que je forme un couple incestueux avec elle puisque, selon la loi, l’inceste se pratique aussi entre beau-père et belle-fille !!!

Par ailleurs cette proposition de loi comporte peut-être un autre « progrès » intéressant. Progrès qui tient à une règle juridique qui précise que « l’élément constitutif d’une infraction ne peut être en même temps une circonstance aggravante de cette infraction ». La qualification d’inceste ne pourra donc plus être considérée comme une circonstance aggravante. L’auteur d’un viol « par ascendant » pouvait être condamné au maximum à 20 ans de réclusion criminelle. L’auteur d’un viol incestueux devra se contenter de 15 ans maximum. C’est un progrès, mais nous sommes encore loin de ce qui se fait en Belgique, où les viols sont le plus souvent correctionnalisés et où la condamnation est en moyenne de 5 ans de prison (parfois même avec sursis !). En Italie, la moyenne est de 6 à 7 ans.

L’intervention qui m’a le plus heurté a été celle de la responsable de l’association « Stop aux violences sexuelles » qui a commencé en critiquant le terme « abus sexuel » qui figure dans le titre du colloque, considérant que l’usage sexuel d’un enfant étant lui-même interdit, le terme « abus » serait inapproprié. Ce point de vue peut se défendre si l’on se situe à la place d’un enfant victime, si l’on s’identifie à lui, voire si l’on a été soi-même victime. Mais le terme « abus » est un terme actif qui désigne d’abord l’auteur de l’acte abusif. Or, en tant qu’adulte, j’ai tout à fait le droit d’user de ma sexualité (voire de l’user…) et ce n’est que si je m’adresse à des personnes non consentantes, enfants ou personnes fragiles, que je suis coupable d’abus. Le terme d’abus me paraît donc tout à fait approprié pour désigner ce genre de situation, dont les enfants ne sont pas les seuls à être victimes. L’intervenante suggérait de remplacer le mot « abus » par celui d’ « agression ». Mais c’est là une autre forme d’abus, abus de langage cette fois. Le code pénal, depuis 1994, distingue plusieurs formes de délits et crimes sexuels : l’atteinte, l’agression, le harcèlement. Proposer le terme « agression » comme terme générique revient à choisir le terme le plus fort et donc à délibérément aggraver les situations. A défaut d’ « abus », le terme générique pourrait être celui de « violence ». Et toute l’intervention de cette thérapeute, responsable associative militante m’a paru très violente et peu respectueuse des personnes qui ont vécu des situations de violence sexuelle et qui ne présentent pas les symptômes alarmants qu’elle décrit.

J’ai en effet été choqué d’entendre dire que « la violence sexuelle est la situation la plus destructrice qu’un être humain puisse vivre ». Certaines personnes qui ont subi des violences sexuelles ont été psychologiquement détruites, certes, mais la généralisation d’une telle assertion est une violence (ou un abus). D’une part, certaines personnes n’ont pas vécu des violences subies comme un traumatisme destructeur. D’autre part, il existe des personnes qui ont été plus détruites par des violences psychologiques que par des violences sexuelles. J’en cite ici deux exemples.

Le père de Céline a été condamné pour des agressions sexuelles sur ses filles. Lorsque j’ai médiatisé une rencontre entre Céline et son père, elle a pu lui dire tout ce qu’elle avait à lui reprocher, et elle n’a parlé que de l’emprise qu’il exerçait sur elle. Je lui ai fait remarquer qu’elle ne parlait pas des abus sexuels. Elle m’a alors confié que les abus sexuels étaient passés et ne comptaient plus parce qu’ils ne pouvaient plus se reproduire alors qu’elle ignorait encore si son père risquait ou non d’exercer à nouveau son emprise sur elle. Plus que la violence sexuelle, c’est le risque d’emprise psychologique qui continuait à la perturber.

La mère de Josiane avait décidé de la jeter dans une poubelle dès sa naissance. L’accouchement ayant été très difficile, elle a du faire appel à une voisine qui l’a conduite à l’hôpital. Elle a été ainsi obligée de garder cet enfant, qu’elle « oubliait » cependant très souvent en faisant ses courses. A plusieurs reprises, ce sont les gendarmes qui ont ramené Josiane chez elle. Josiane a été rejetée et maltraitée par sa mère, qui, de plus l’a obligée à partir de ses 7 ans à la remplacer dans le lit de son père. Il est clair aujourd’hui pour Josiane que la violence psychologique subie de la part de sa mère a été pour elle bien plus destructrice que la violence sexuelle du père. Et d’ailleurs, elle me confirme que lorsqu’elle cherchait à séparer ses parents, alcoolisés, qui se battaient, c’était surtout pour protéger son père de la violence maternelle.

Je me garderai bien toutefois de généraliser à mon tour : la violence sexuelle peut dans certains cas être très destructrice, la violence psychologique peut pour d’autres personnes être la plus destructrice. Il arrive aussi que la violence physique le soit plus encore et qu’elle aboutisse à la mort (même si c’est parfois « sans intention de la donner »).

Une autre affirmation tout aussi choquante a consisté à dire que les victimes qui ne bénéficient pas de parcours de soins restent des « morts-vivants ». Double abus, double violence. Violence tout d’abord à l’égard de ceux et celles qui ont subi des violences et qui, pour ne pas avoir bénéficié de soins, se voient perçus comme des zombies. Sandrine ROCHEL a été entendue par la police et par la justice lorsqu’elle a porté plainte contre son père. Mais elle m’a dit n’avoir jamais rencontré de psy capable de l’aider, aussi a-t-elle dû se reconstruire toute seule. Je ne sais comment elle a apprécié cette remarque péremptoire de l’intervenante. Abus également à propos du terme « parcours de soins ». J’ai reçu en consultation un certain nombre de personnes qui ont subi des agressions sexuelles, récemment ou dans le passé, qui « vivaient » avec cet événement (et non « survivaient »), mais qui avaient besoin d’un accompagnement momentané, pour faire le point, ou simplement pour « en parler ». Aucun besoin d’un « parcours de soins ». Mais il semble que cette affirmation de la nécessité d’un « parcours de soins » plus ou moins long présente un aspect marchand. L’association « Stop aux violences sexuelles », comme d’ailleurs l’association « Mémoire traumatique et victimologie » déjà citée sur ce blog, propose des parcours de soins aux victimes qui les contactent et vend des formations aux professionnels… Le « parcours de soins » devient ainsi nécessaire pour l’équipe soignante de l’association au moins autant que pour les patients.

C’est en fait le catastrophisme entretenu par ces associations qui me gêne le plus, avec une tendance à interpréter les symptômes psychopathologiques comme causés avant tout par des abus subis. Jean-Jacques a subi à 10 ans des agressions sexuelles de la part de son père qui en avait la garde. Aujourd’hui, à 20 ans, il présente des troubles du comportement et des difficultés sérieuses d’adaptation sociale. Le lien causal paraît évident. Pourtant, il apparaît que sa mère et son beau-père l’ont poussé à accuser le père de viol plutôt que d’agression. Les violences qu’il a exercées sur son beau-père et qui ont amené à une condamnation à un travail d’intérêt général, sont-elles le résultat des abus du père ou de l’influence de la mère et du beau-père ? La pluricausalité doit toujours être envisagée.

Gisèle a vécu une relation incestueuse avec son père de 12 à 20 ans. Soignée depuis quelques années pour des troubles bi-polaires, elle vient me voir, à 60 ans, pour me parler de sa relation avec son père. Peut-on affirmer que les troubles bi-polaires sont exclusivement causés par la relation incestueuse ? C’est possible, mais bien d’autres facteurs peuvent avoir interagi.

J’ai retrouvé cette tendance à la généralisation dans l’intervention du Dr Sabourin. Le Centre des Buttes-Chaumont qu’il a créé avec Martine Nisse est spécialisé dans les soins aux victimes d’inceste. La thérapie systémique de réseau proposée est toutefois incomplète puisqu’elle exclut toujours l’auteur des abus. Dans l’introduction de son propos, M. Sabourin a évoqué un écrit de Niki de Saint Phalle, victime d’inceste à l’âge de 11 ans, dans lequel elle raconte avoir consulté un psychiatre alors qu’elle était âgée de 22 ans et lui avoir montré une lettre de son père qui parlait de la relation incestueuse. Et ce psychiatre a allumé son briquet et brûlé la lettre. Cette histoire, évoquée pour montrer le manque d’écoute d’un professionnel, a évidemment choqué les participants du colloque. Et pourtant, cela se passait en 1952, et à cette époque, la réaction du psychiatre, n’a rien de choquant, puisque l’inceste n’était alors pris en compte par personne, d’ailleurs pas plus que les maltraitances physiques. Niki de Saint Phalle était en fait une précurseure, déjà provocatrice sans doute pour oser parler d’inceste à un professionnel. Sans doute a-t-elle été perturbée par le comportement du psychiatre, et c’est peut-être la raison de son internement en psychiatrie la même année. Mais on peut considérer que c’est non pas « à cause de », mais « grâce à » l’attitude du psychiatre et au séjour en psychiatrie que Niki de Saint Phalle a commencé à peindre et à sculpter, et à faire de ses productions provocatrices un outil de sa résilience, en même temps qu’une lutte féministe. Provocatrice, elle l’était sans aucun doute, ne serait-ce qu’en gardant le nom de son père (alors qu’elle aurait pu prendre le nom de son mari), nom qui n’est pas sans évoquer un phallus, et qui plus est, sanctifié !

J’ai ressenti par ailleurs un léger malaise en écoutant certains thérapeutes intervenant à la tribune, mais aussi d’autres thérapeutes posant des questions dans la salle, qui laissaient entendre qu’ils ou elles avaient aussi vécu des abus dans leur passé. Ce malaise s’est confirmé avec l’intervention d’une thérapeute suisse, par ailleurs théologienne et qui parlait du « pouvoir de la compassion », et en privilégiant la compassion (« souffrir avec », c’est-à-dire comprendre l’autre parce que l’on a vécu soi-même des souffrances analogues) par rapport à l’empathie, qui maintient une plus grande distance. J’ai apprécié de retrouver dans cette approche quelque chose de la « position basse » du thérapeute face à son patient. Mais, malgré un « travail sur soi » approfondi, je n’ai jamais réussi à trouver dans mon histoire personnelle la trace d’une violence ou d’un quelconque abus subi. Et je pense que c’est au contraire l’attitude empathique, et non compassionnelle, qui me permet de rester ouvert à toutes les formes de violence, intra ou extrafamiliales, et aussi bien aux victimes qu’aux auteurs. C’est pourquoi je suis réservé devant les thérapeutes qui ne peuvent s’occuper que de victimes, avec une tendance à diaboliser les auteurs, et qui, peut-être, ont été eux-mêmes victimes de violence dans le passé. Et par contre, je suis très admiratif devant les personnes qui, ayant subi des violences, sexuelles ou non, se montrent capables de cette « mentalité élargie » dont parle Kant, et donc d’aider et des victimes et des auteurs, comme par exemple Laurence Noëlle, ou comme Latifa Benari et son association L’Ange Bleu.

Il est possible d’être thérapeute dans des situations de violence sans avoir été soi-même confronté directement à la violence. C’est aussi le cas, me semble-t-il, des membres de l’association Arsinoé qui ont eu le grand mérite d’organiser ce colloque passionnant.

Michel Suard

Juin 2015

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Published by suardatfs