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L’enfant dit-il toujours la vérité ? Bien sûr que non. L’adulte non plus d’ailleurs. Le mensonge intentionnel est de pratique courante aussi bien chez l’adulte que chez l’enfant, soit pour se défendre d’une accusation, soit pour obtenir quelque chose, voire pour le plaisir de tromper autrui. Plus courante encore est la déformation involontaire d’un message reçu, d’une image perçue, d’une scène vécue. Ce qui amène à se poser la question de la véracité et donc de l’utilisation des témoignages dans des affaires judiciaires, et tout particulièrement lorsqu’il s’agit de témoignages d’enfants.

Expertises psychologiques systémiques

Plusieurs magistrats ont utilisé ma formation systémique pour me confier des missions d’expertise qualifiées de « systémiques » et formulées par exemple de la façon suivante : un juge des enfants me confie la mission, « après avoir pris connaissance du dossier et s’être entouré de tous renseignements utiles, de procéder à l’examen psychologique de la famille X.., et dans le cadre de l’approche systémique, de veiller notamment à :

1°- Entendre les enfants et les parents ;

2°- Entendre la famille d’accueil et l’éducatrice référente ASE ;

3°- Faire connaître les principaux éléments biographiques et les caractéristiques de chaque personnalité ainsi que les aspects particuliers de l’histoire familiale ;

4°- Procéder à l’analyse approfondie des relations existant entre les deux mineurs et leurs parents, et faire toute remarque sur la problématique familiale ;

5°- Dire si l’un ou l’autre des membres de la famille relève d’une pathologie particulière ;

6°- Faire toute observation utile dans le cadre de l’assistance éducative, notamment en terme de prise en charge la plus adaptée à la problématique familiale. »

Il s’agit bien dans cette expertise de faire un bilan du fonctionnement familial, c’est-à-dire un état des interrelations entre les différents membres de la famille, en incluant les relations avec les services sociaux (dans ce cas précis, les deux enfants étaient placés dans une famille d’accueil). Contrairement aux expertises psychologiques classiques où le psychologue reçoit une personne dans son bureau pour un entretien et éventuellement pour des tests de niveau et de personnalité, ce genre d’expertise dite systémique implique plusieurs rencontres, le plus souvent au domicile des intéressés, avec les différentes personnes concernées, ensemble et séparément ou par petits sous-groupes (les enfants ensemble, la mère et la grand mère ensemble…) de manière à parvenir à une évaluation plus centrée sur les relations interpersonnelles que sur l’intrapsychique de chacun. Il en résulte que le rapport d’expertise, au lieu de présenter classiquement d’abord une analyse des différents éléments suivie d’une synthèse, commence par donner un regard aussi global que possible sur l’ensemble du fonctionnement familial avant de décrire les éléments constitutifs de cette globalité. Ces expertises se situent en quelque sorte à mi-chemin entre l’expertise psychologique traditionnelle et l’enquête sociale ainsi que la mesure judiciaire d’investigation éducative. Ce ne sont évidemment pas des thérapies, toutefois le nombre souvent important de contacts réalisés au cours de ces expertises constitue un accompagnement qui peut parfois amener déjà à certains changements. J’ai réalisé une centaine d’expertises de ce genre depuis le début de ce siècle, ordonnées par une vingtaine de magistrats différents : juges des enfants le plus souvent, mais aussi, juges aux affaires familiales, juge d’instruction, conseillers à la cour d’appel, et même une fois, président de cour d’assises.

Un « faux souvenir »

Dans l’ordonnance citée ci-dessus, que j’ai reçue il y a une dizaine d’années, la demande d’expertise systémique émanait en fait du service de placement familial qui sollicitait du juge des enfants un regard extérieur sur cette situation particulièrement complexe et préoccupante. Les deux enfants placés, un garçon de 10 ans et une fillette de 8 ans, avaient été confiés par le magistrat à une famille d’accueil de l’ASE, après qu’ils aient accusé leur grand-mère et son compagnon d’agressions sexuelles. La maman avait été considérée comme non protectrice dans la mesure où elle confiait ses enfants à leur grand mère alors qu’elle savait que sa mère avait déjà été condamnée pour des agressions sexuelles sur une autre de ses petites filles. Or, récemment, la fillette avait dit à son assistante familiale que lors d’un week-end chez leur mère, le compagnon de la grand-mère était venu les chercher et avait emmené la mère et les enfants au nouveau domicile de la grand mère qui venait de déménager. Elle avait donné de nombreux détails sur la disposition des pièces, sur l’organisation du couchage, la mère ayant dormi dans une caravane dans la cour, sur le menu du samedi soir, sur la soirée devant la télévision, sur les jeux avec des enfants d’une maison voisine… Le frère aîné a d’abord dit que tout cela n’était pas vrai, mais s’est très vite rallié aux propos de sa sœur. Il faut noter que l’accusation d’abus sexuels formulée par les enfants contre la grand-mère datait de deux ans et que l’instruction n’était pas encore close à la date de l’expertise. Le discours de la fillette était suffisamment clair pour être crédible, ce qui avait amené l’ASE à suspendre les visites des enfants chez la mère, décidément non protectrice puisqu’elle avait accompagné ses enfants chez leur grand-mère, mais à demander en même temps une évaluation extérieure.

Sans entrer dans le détail de tous les éléments de l’histoire étonnamment complexe et enchevêtrée de cette famille, je m’attarderai seulement sur le récit de ce week-end chez la grand-mère rapporté par la fillette. L’éducatrice et la psychologue de l’ASE qui ont entendu les deux enfants ont accordé du crédit au discours de la fillette, tout en se posant la question d’une influence possible de l’assistante familiale, elle-même relativement impliquée dans l’histoire familiale. La mère des enfants niait catégoriquement être allée chez sa mère, qu’elle n’avait pas revu depuis 2 ans et avec qui les relations ne pouvaient être que conflictuelles. Or, le récit de la fillette décrivait un week-end sans conflit. Après avoir rencontré l’éducatrice et tous les membres de la famille, y compris la grand-mère et son compagnon, j’ai cru utile de tenter une vérification des propos de la fillette, au risque de déborder de mon rôle d’expert vers un rôle d’enquêteur. J’ai ainsi organisé une rencontre entre la mère et les deux enfants et j’ai proposé aux enfants de me piloter, avec leur mère, pour aller à la maison nouvelle de la grand-mère, située dans un village à une dizaine de kilomètres du domicile maternel. J’avais demandé à la maman de ne donner aucune indication ni aucune aide aux enfants. La fillette de 8 ans s’est révélée une excellente pilote et m’a emmené sans aucune hésitation jusqu’à une maison d’un hameau de cette commune. Mais les volets des différentes maisons du hameau étaient fermés. Il n’y avait à l’évidence aucun habitant dans ce hameau. Le frère et la sœur n’ont pas indiqué la même porte d’entrée de la maison. La grand mère ne pouvait habiter dans cette maison, qui était cependant, la mère me l’a expliqué, l’ancienne maison où son père avait vécu jusqu’à son entrée en maison de retraite 4 ans plus tôt. La grand-mère, séparée de son mari depuis bien longtemps n’avait jamais habité en ce lieu. La maison avait été vidée de ses meubles et était en vente. L’eau et l’électricité étaient coupés depuis longtemps, et seul le tuteur du père (que j’ai contacté et qui m’a confirmé tout cela) possédait les clés de cette maison, qui comportait non pas 3 chambres comme le disait la fillette, mais une seule chambre. Il y avait bien eu une caravane dans le passé dans le jardin. Mais elle n’était plus là depuis longtemps. Une rencontre médiatisée entre la mère et la grand-mère m’a par ailleurs confirmé l’impossibilité qu’elles aient pu passer plus d’un quart d’heure sans s’insulter mutuellement violemment !

J’ai ainsi pu constater que le scénario de ce week-end en famille était une construction complète de la fillette, à laquelle son frère aîné avait fini par adhérer, et qui pouvait avoir été bâti à partir d’éléments entendus ça et là dans l’histoire familiale. La connaissance de la route pour aller à cette maison reste cependant étonnante. Mais je n’ai pas jugé utile de prolonger plus avant ce travail d’enquête. Il me suffisait d’avoir la preuve et donc la certitude que le souvenir évoqué était un faux souvenir, alors qu’habituellement, face à un récit ou un témoignage d’enfant, on ne peut trancher entre réalité, déformation partielle ou construction totale. Je n’ai pas non plus cherché à savoir si ce « faux souvenir » était une création de la fillette elle-même, ou s’il avait été induit par une autre personne. La question d’une possible induction par l’assistante familiale s’est cependant posée. Après cette visite-enquête, j’ai évoqué avec l’assistante familiale l’absence d’électricité dans la maison supposée de la grand-mère. Or, à ma rencontre suivante avec les enfants et leur mère, la fillette a tenu à me confirmer ses propos en me disant se rappeler que pour avoir de l’électricité, l’ami de la grand-mère avait une machine avec une manivelle. Il n’est pas impossible que cette idée d’un générateur ait été proposée aux enfants par l’assistante familiale. De toute façon, il était clair que la grand-mère n’avait pas déménagé dans cette ancienne maison de son ex-mari et qu’elle n’avait pu squatter cette habitation le temps d’un week-end.

Restait à se poser la question du sens, de la fonction d’un tel discours de la fillette. Compte tenu du contexte familial, et en particulier du sentiment qui avait été exprimé par les enfants de l’impossibilité de leur mère de les protéger de la violence de la grand-mère, sentiment renforcé et entretenu par le placement, j’ai fait le choix de faire l’hypothèse que ce scénario raconté par la fillette pouvait être un appel à une meilleure protection de la mère face à toute intervention de la grand mère. Mes deux dernières visites chez la mère en présence des deux enfants ont été ainsi centrées sur les propositions concrètes que la mère pouvait faire à ses enfants pour recréer de la confiance. Tâche réussie par la mère, au point que les deux enfants ont ensuite manifesté le désir de revenir vivre chez leur mère.

Au cours de l’expertise, était tombée l’information selon laquelle l’accusation d’abus sexuels par la grand-mère n’était pas fondée. L’instruction avait établi que les abus subis étaient réels, mais que des éléments matériels concrets prouvaient que le ou les auteurs ne pouvaient être la grand-mère et son ami. Il est donc probable que les enfants aient accusé d’autres agresseurs que les auteurs réels. Par contre, l’inculpation de violences physiques était retenue.

Dans ce premier exemple apparaissent ainsi tout à la fois la déformation de souvenirs réels, la construction de faux souvenirs, sans qu’il soit possible d’évaluer le degré de croyance des enfants à leurs discours. Mais c’est bien seulement si l’on a la preuve que le souvenir évoqué est un faux souvenir que l’on peut se poser la question du sens de cette construction.

La question du « syndrome d’aliénation parentale »

Une deuxième situation permettra d’aborder la question controversée du syndrome d’aliénation parentale. Cette fois, c’est un Juge aux Affaires Familiales qui me confie une mission d’expertise psychologique systémique dans la situation d’une séparation particulièrement conflictuelle, lors d’une demande de la mère de supprimer tout droit de visite au père, et où les propos des deux parents, et de leurs familles, sont parfaitement contradictoires, et où les propos de l’enfant du couple, âgée de 7 ans, viennent conforter ceux de sa mère qui en a la garde. (Cette expertise date aussi de plus de 10 ans).

La mère, appuyée par les témoignages de ses parents et de ses amis, affirme que son ex-ami a, depuis le début de la vie du couple, commis des violences physiques et psychologiques sur elle et sur leur fille, dont il ne s’est jamais occupé : hématomes sur le dos et plaies sur le thorax et sur les cuisses de la mère, traces de strangulation sur les bras du bébé alors âgé d’un an, incendie volontaire de la caravane du couple avec tentative de meurtre sur le bébé et sa mère, menaces d’enlever l’enfant et de l’abandonner au Maroc selon l’un, au Sénégal selon un autre, usage et trafic de stupéfiants, violences « avec du sang » sur la fillette âgée de 6 ans et sa mère lors de deux rencontres fortuites. La psychiatre du CMP que rencontre la mère est convaincue de la réalité des violences conjugales subies par Madame, et de son état de terreur qui explique son désir de protéger son enfant de la violence du père.

La fillette, lors de nos rencontres, confirme les comportements violents du père : « A la poste, une fois, il nous avait très très fort frappées. A la piscine, une fois, il nous a frappées moi et ma maman. Il m’a frappé à la lèvre à la piscine. Maintenant, je suis un petit peu sensible de la lèvre… Tellement qu’il est méchant, on reconnaît bien que c’est lui, à la façon de frapper et de parler ». Elle ne peut dater précisément ces évènements, qui se sont passés « l’année dernière…il y a trois semaines … ou la semaine dernière ».

Si toutes ces informations sont complètement exactes, elles justifient des poursuites pénales contre le père.

Mais pour le père, toutes ces accusations sont fausses. Il nie toute violence sur sa compagne et sur l’enfant. Il évoque seulement le fait qu’il a reçu un jour une gifle de la part de sa compagne. Il n’exclut pas cependant avoir été parfois « dur » à son égard. Il nie tout trafic de stupéfiants. Ses deux sœurs, que j’ai rencontrées, pensent toutefois que lors de leur vie commune nomade, les deux membres du couple ont pu faire usage de drogue. La nouvelle compagne du père, rencontrée également, affirme qu’elle ne supporterait pas un ami qui prendrait des produits toxiques.

En ce qui concerne la tentative de meurtre, le père soutient qu’en fait c’est pour sauver son enfant du risque d’incendie qu’il a jeté une casserole de cire d’abeille en feu par la porte de la caravane et que c’est par accident que la mère a reçu de la cire brûlante sur le pied au moment où elle arrivait. Celle-ci m’a d’ailleurs confirmé que la caravane n’avait pas brûlé contrairement à ce qu’avait compris la psychiatre du CMP.

Enfin, le père confirme avoir rencontré sa fille et sa mère l’année précédente, mais une fois seulement, devant la Poste. Il n’y a pas eu de violence, seulement son désir d’embrasser sa fille (qu’il n’avait pas vue depuis 3 ans) et une réponse de la mère : « tu ne sais pas ce que c’est que l’amour… tu n’as rien à faire ici ». Par ailleurs, selon les sœurs du père, celui-ci s’était montré très heureux de l’annonce de la naissance de sa fille et tout allait bien dans le couple à cette époque, leur frère s’occupait bien de l’enfant et « il faisait tout pour que sa compagne aille bien », demandant à ses sœurs d’aider sa compagne à sortir de sa déprime.

Si la version du père est exacte, nous sommes alors en présence de ce que Richard GARDNER désigne sous le nom de Syndrome d’Aliénation Parentale, processus qui consiste à « programmer » un enfant pour qu’il haïsse un de ses parents sans que cela soit justifié. Mais on ne peut parler de syndrome d’aliénation parentale que si l’enfant n’a pas été victime de violences de la part du parent rejeté.

La notion de « syndrome d’aliénation parentale » est aujourd’hui de plus en plus contestée. Par certains, pour des raisons de principe, idéologiques : l’enfant ne peut être manipulé. Il ne ment pas, il dit la vérité. Mais nous savons que cette position n’est pas tenable. La vérité ne sort pas de la bouche des enfants. D’autres critiques, plus professionnelles, contestent le terme de « syndrome » dans la mesure, tout à fait justifiée, où les différents éléments qui constituent cette entité, les différents « symptômes » n’ont pas été démontrés comme ayant une base scientifique, au sens médical du terme. L’appellation d’ « aliénation » est par ailleurs ambiguë en ce qu’elle évoque la folie. Et surtout, elle présente une vision extrêmement manichéenne : il y aurait dans le couple parental concerné un méchant tout noir, et une victime toute blanche. Les choses ne sont pas aussi simples. Elles sont toujours beaucoup plus complexes. Pourtant, si le nom pose problème, la chose existe bien, avec des degrés divers selon les situations. Paul BENSUSSAN, psychiatre à Versailles, et expert auprès des tribunaux, a tenté de faire inscrire ce syndrome dans la dernière édition du DSM 5, en parlant plutôt de parent rejeté et de parent rejetant. Mais les experts internationaux n’ont toujours pas accepté de considérer ce problème comme relevant de la typologie des troubles psychiatriques.

Dans la situation évoquée ci-dessus, les récits des deux parents et les témoignages des familles et amis sont trop systématiquement contradictoires pour en tirer une quelconque vérité. Et la parole de l’enfant, qui copie celle de la mère, nous dit-elle la vérité sur les comportements du père, ou bien est-elle induite par la mère pour nuire au père ? Aucun élément de preuve sur des faits anciens ne peut venir répondre à cette question. C’est seulement l’analyse du contexte et l’observation des interrelations qui pourra nous orienter dans un sens ou dans l’autre.

Parmi les éléments du contexte, nous savons seulement que la mère n’a jamais porté plainte et n’a quitté son ami qu’à la suite de sa brûlure à la jambe. Cet accident n’a donné lieu par ailleurs ni à enquête, ni à signalement. On peut bien sûr se demander si le jet de la casserole en feu a été fait volontairement ou non en direction de la mère, mais il apparaît plus logique de considérer que c’est pour sauver le bébé du risque d’incendie que le père est intervenu dans la caravane. Or l’enfant, comme sa mère est convaincue que l’intention du père était de mettre le feu à la caravane. L’enfant, alors âgée de 18 mois, peut, comme elle le dit, se souvenir des flammes dans la caravane (même si son père dit qu’elle dormait à ce moment-là), mais l’intentionnalité de l’incendie ne peut qu’avoir été enseigné par la mère.

D’autres éléments apparaissent troublants et évoquent une relation quasi fusionnelle entre la mère et la fille.

Tout d’abord, la mère a fait une reconnaissance anticipée de son enfant, sans que le père le sache, alors que le couple vivait ensemble. Elle explique cette démarche par sa peur de mourir pendant l’accouchement, et pour que, en cas de décès, l’enfant à naître sache plus tard que sa mère l’avait reconnue. Elle n’en a pas parlé à son ami, convaincue qu’il n’aurait pas accepté une telle démarche. De son côté, le père explique qu’il était d’accord avec elle pour ne pas reconnaître l’enfant (il est bien conscient aujourd’hui qu’il a eu tort) de manière à ce que sa compagne puisse bénéficier des allocations pour parent isolé. Mais la reconnaissance anticipée par la mère, sans le dire au père, évoque toujours, quelles que soient les raisons invoquées, un désir, plus ou moins conscient, de garder l’enfant pour soi. La mère vient d’accoucher, très peu de temps avant cette expertise, d’un second enfant né d’une union avec un nouveau compagnon. Là encore, cette petite fille a été reconnue par sa mère seule une semaine avant la naissance. Le père travaille depuis plusieurs mois à l’étranger.

D’autre part, la fillette, qui vient d’avoir 7 ans, est scolarisée à son domicile par sa mère, parce que « maman est une artiste ; alors on fait des voyages ». La mère participe en effet à des troupes théâtrales qui font des spectacles pour les enfants des écoles, mais elle donne aussi des cours de théâtre et de danse, ce qui ne justifie pas une scolarité à la maison, d’autant plus que les grands-parents maternels sont tout proches. Par ailleurs, la mère me précise que « sa fille a beaucoup d’amis qu’elle voit très régulièrement, elle fait de la danse, des arts plastiques, du roller et commencera le poney à Pâques ». Ces activités supposent une présence régulière, et le choix d’une scolarité par correspondance semble bien signifier un lien particulièrement fort entre la mère et l’enfant. La mère parle même de « passion ». (« il m’a fallu beaucoup, beaucoup d’amour, de force et de courage, de passion même, pour ramener mon enfant dans le droit chemin, pour lui faire comprendre que tous les hommes n’étaient pas méchants… et que c’était très mal d’être violent avec les autres »).

La mère m’a expliqué qu’elle n’était pas opposée à des rencontres entre le père et sa fille à condition que ces rencontres soient protégées et encadrées par un professionnel. Mais j’ai pu constater, quand j’ai organisé une telle rencontre, que la maman ne faisait rien pour faciliter cette rencontre.

Le jour de la rencontre, la fillette était sur les genoux de sa mère et refusait de venir dans la pièce voisine où l’attendait son père. La maman se contentait de constater le refus de sa fille. Il a fallu que je lui rappelle que nous étions dans les conditions qu’elle demandait (rencontre en lieu neutre, en présence d’un professionnel, qui avait en outre préparé la rencontre avec l’enfant deux jours plus tôt dans le même local). Et là, tout en maintenant l’enfant sur ses genoux, la maman s’est contentée de demander à sa fille de faire un effort et de venir avec moi. La rencontre elle-même a été très courte et néanmoins très pénible pour l’enfant et pour son père, comme pour moi. Elle avait donc accepté de m’accompagner. Je l’ai prise sur mes genoux, mais, face à son père, elle baissait la tête, les cheveux devant les yeux pour ne pas le voir. Quand il lui a adressé la parole, elle s’est bouché les oreilles pour ne pas l’entendre. Elle a refusé les cadeaux que son père lui avait apportés. Elle pleurait, et je n’ai pas eu d’autre solution que de la ramener à sa mère dans la pièce voisine. Le père pleurait également, désemparé par tant d’opposition. Cette séquence montre à l’évidence que l’enfant n’avait pas été préparée par la mère à accepter la rencontre, mais qu’elle avait été plutôt conditionnée à la refuser. Et l’on retrouve là l’une des caractéristiques essentielles du syndrome d’aliénation parentale, ce que Gardner nomme le phénomène du « penseur indépendant », et que la mère écrit très clairement : « Si ma fille exprime si clairement et si catégoriquement ce qu’elle veut et ne veut pas, c’est qu’elle a librement choisi de le faire ainsi ».

Il est vrai que cette enfant est une petite fille très intelligente, avec une personnalité bien affirmée. « Je suis une tête », m’a-t-elle affirmé dès les premières minutes de ma visite au domicile, tout en précisant aussitôt « c’est maman qui dit que je suis une tête », confirmant ainsi, non sans humour, l’emprise maternelle.

Lors de l’entretien individuel, elle dessine une famille. Il s’agit d’une famille de dauphins de couleur bleu clair, avec elle, sa petite sœur auprès d’elle. Le papa est un orque noir et blanc, qui me paraissait menaçant, mais qu’elle décrit comme protecteur. La maman dauphin vient ensuite et « ils s’en vont au pays des rêves pour ne plus être embêtés par mon autre papa, le méchant ». « J’ai pas envie d’aller avec lui ; j’ai déjà un papa et 2 soeurs et un frère ». Le gentil papa est donc le beau-père, absent actuellement, qui a deux enfants d’une première union et la petite qui vient de naître. Mais quand je demande à la fillette comment s’appellent les deux enfants de son beau-père, elle ignore leur nom et se trompe aussi sur leur âge. Ces deux enfants vivent chez leur mère, et elle a du les voir une fois lors d’un voyage récent en Espagne chez la soeur du beau-père. Mais la fillette pense que les deux enfants vivent avec leur père, et que s’ils ne sont pas avec leur mère, c’est sans doute parce que leur mère est méchante. Pour elle, si des enfants ne sont pas avec un parent, c’est nécessairement que celui-ci est méchant. « Le méchant papa, c’est comme s’il ne comptait pas ». Et quand j’évoque la possibilité que son père ait pu être méchant dans le passé et qu’il ait pu changer, elle déclare que « c’est pas possible qu’il ait changé en une semaine », considérant que la dernière rencontre avec son père en ville, et qui date de l’an passé, venait de se produire.

Pour son avenir, elle envisage de devenir danseuse professionnelle, « mais en danse classique », ou bien écrivain, « pour donner du plaisir, et que ce soit gratuit pour les pauvres, mais pas pour les méchants comme mon papa ; ils ne méritent pas d’avoir du plaisir ». Elle accepte en fin d’entretien de me dessiner « le méchant papa, en scorpion ; c’est comme ça que je le vois ». Il s’agit d’un animal impressionnant, rouge et noir, et elle a « envie que ses crochets se referment et qu’il se mette en boule et qu’on le mette dans un aquarium, dans une cage très loin, loin de la terre des humains pour qu’enfin, il nous laisse tranquille ». Mais curieusement, son attitude pendant la réalisation de ce dessin évoquait plus le plaisir de l’artiste devant sa création que la terreur d’un enfant devant la représentation de son agresseur. Au terme de la séance, elle ajoute « je suis sûr que c’est un vrai menteur », de même qu’elle m’avait dit lors de notre première rencontre « il a tapé maman en cachette pour pas qu’on voie qu’il est méchant ».

C’est manifestement une enfant intelligente, avec une capacité de verbalisation nettement supérieure à la moyenne des jeunes de son âge. Il est incontestable que, après une petite enfance perturbée par des conditions de vie familiale très aléatoires, l’évolution actuelle de l’enfant, son éveil, son ouverture, son aisance, sont à mettre au crédit de la maman qui l’a élevée seule depuis la séparation. Il est toutefois étonnant que compte tenu de ses capacités de mentalisation, elle ait des difficultés de repérage dans le temps et que sa connaissance de la famille de son beau-père soit aussi imprécise. Et par ailleurs, comment peut-elle être sûre que son père est un vrai menteur, si ce n’est parce que sa mère le lui rappelle.

La maman est convaincue que les démarches du père ne sont pas motivées par son amour pour sa fille, mais par le désir de l’embêter, elle. Elle est convaincue qu’il ne supporte pas la séparation, et qu’il veut reprendre son emprise sur elle en utilisant leur enfant. « Personne d’autre que moi et ma fille ne connaît la vérité. Il est très habile pour leurrer son monde, derrière une apparence calme et normale ».

Le lien fusionnel mère-fille apparaît bien ici, de même que dans la reconnaissance anticipée de l’enfant, sans en avertir le père, dans la scolarité par correspondance sans raison valable pour une première année de l’école élémentaire, et dans l’attitude de la mère lors de la rencontre proposée à mon bureau.

Néanmoins, le père reste en partie responsable de la situation. Même s’il n’a pas exercé de violence à l’égard de sa compagne, même si la brûlure de la mère est uniquement accidentelle, et même si, après la séparation, il a dû faire des recherches pour retrouver la mère et l’enfant, il reste qu’il n’a pas été très persévérant dans ses démarches, permettant ainsi à sa fille de l’oublier peu à peu, et de conforter l’image inquiétante entretenue par la mère

Lors de nos entrevues, le père s’est montré plutôt dépendant de sa compagne actuelle. En effet, après la rencontre douloureuse avec sa fille, il se posait la question d’abandonner toute démarche pour voir sa fille, afin de ne pas la faire souffrir davantage. Sa compagne actuelle, qui a bien perçu la souffrance de son ami d’être privé de sa fille, insiste pour qu’il poursuive son action. Mais l’hypothèse envisagée par le père de tout laisser tomber vient en contradiction avec l’idée de la mère selon laquelle le père ne serait pas animé par son amour pour sa fille mais par le désir de nuire à la mère.

Tous ces éléments contextuels et les observations réalisées viennent conforter l’idée que la « parole de cet enfant », qui reproduit et soutient la parole, mais aussi les sentiments, la souffrance de sa mère qui est très probablement entièrement convaincue de la réalité de ce qu’elle avance, ne correspond pas à la réalité. On peut même faire l’hypothèse que ce soit le sentiment d’avoir été, avec sa fille, abandonnée par le père, qui ait amené la mère à projeter sur lui toute sa souffrance, et à entraîner sa fille dans sa colère contre lui, et dans un désir de se venger en le supprimant de leur vie. Au résultat, et que l’on parle ou non de « syndrome d’aliénation parentale », cette fillette est bien sous l’emprise de sa mère, ce qui l’amène à produire des « faux souvenirs » c’est-à-dire des souvenirs parfois seulement déformés, parfois entièrement construits.

A l’époque, j’avais conclu ce rapport d’expertise en ces termes : « Ce couple s’est constitué très tôt et a connu une vie d’aventure et une relation sans doute passionnelle qui a pu devenir conflictuelle avec l’arrivée de l’enfant, acceptée par les deux parents, mais reconnue de manière anticipée par la mère. On peut faire l’hypothèse que des conflits ont surgi en raison du déséquilibre dans le couple. La consommation de toxiques et la violence ne peuvent être exclues de leurs relations.

Actuellement, le père comme la mère semblent avoir acquis une certaine stabilité professionnelle, sociale et familiale, chacun recomposant un nouveau couple avec un nouvel enfant.

Quelles qu’aient été les relations du couple dans le passé, il apparaît aujourd’hui que le père de l’enfant ne présente aucun caractère de dangerosité pour l’enfant.

Il est nécessaire et possible de rétablir des contacts entre l’enfant et son père, à condition que l’image de ce père ne soit pas anéantie par la mère. Cette « mise à mort » du père constitue une forme de maltraitance psychologique qui justifie une mesure d’assistance éducative pour l’enfant, mesure susceptible d’accompagner une décision de rencontres médiatisées père-fille en lieu neutre. »

En conclusion

J’ai présenté ici deux types de faux souvenirs, Faux souvenirs résultant de la créativité de l’enfant, mais d’autant plus difficiles à déceler qu’ils comportent toujours des éléments de réalité, et faux souvenirs appris dans une relation d’emprise de la part d’un adulte, Dans d’autres articles de ce blog, j’ai évoqué des situations où des enfants qui avaient dénoncé des viols subis de la part d’un parent m’avaient révélé avoir déformé la réalité, soit en aggravant la nature des abus (agression réelle mais sans pénétration), soit en désignant un autre agresseur que le véritable auteur du viol, soit en formulant une fausse accusation pour être comme la sœur réellement victime, ou sur instigation d’un adulte (voir en particulier la situation de Jessica à ce sujet dans l’article n° 13 de ce blog)

Mais de même qu’à l’évidence un enfant ne dit pas toujours la vérité, il serait aberrant de conclure de ces situations que l’enfant ne peut produire que de faux souvenirs. Il arrive aussi très souvent que l’enfant dise tout simplement la vérité. Il est seulement très difficile, voire parfois impossible, pour les intervenants médico-psycho-socio-judiciaires (et c’est tout aussi vrai pour les parents), de savoir si les propos de tel ou tel enfant correspondent ou non à la réalité.

Mais cette question de la vérité et de l’authenticité des souvenirs ne concerne pas que les enfants. Le problème se pose dans les mêmes termes pour les adultes. On l’a bien vu à propos de la seconde expertise présentée où les propos des deux parents étaient parfaitement contradictoires, l’enfant n’étant qu’en alliance avec l’un des deux parents. Dans une toute autre situation d’expertise systémique (où je commence toujours par une « introduction-synthèse », j’avais commencé mon rapport ainsi :

« Deux mots me paraissent caractériser ce fonctionnement familial : confusion et emprise. Confusion parce qu’aucun des éléments d’information reçus lors de cette mission ne peut être considéré comme sûr, les versions des uns et des autres (famille mais aussi intervenants extérieurs) étant toujours contradictoires. Emprise parce que la mère impose à cette adolescente les comportements qu’elle seule juge bons, et que la fille tantôt se soumet dans une relation quasi fusionnelle, et tantôt se rebelle avec des épisodes de violences sans doute réciproques. ».

Les tribunaux sont constamment, et par définition, confrontés à ces procédures contradictoires dans lesquelles s’opposent l’avocat de la défense, l’avocat général, l’avocat de la partie civile. Et le rôle des juges est bien de peser le pour et le contre, avant de décider, en leur âme et conscience, ce que sera la vérité qui ne sera qu’une vérité judiciaire.

Pourtant, la question est plus sensible lorsqu’il s’agit de la parole des enfants. Sans doute en raison d’une idéologie rampante de type rousseauiste, selon laquelle l’innocence naturelle de l’enfant ne pourrait que le conduire à dire la vérité de ce qu’il a vu, entendu, perçu, subi. Sans doute aussi parce que depuis moins d’un demi-siècle sont reconnus des droits à l’enfant, et entre autres, le droit à la parole. Si l’expression lui est accordée, peut-être considère-t-on plus ou moins consciemment que cette expression ne peut être que juste. D’où cette sacralisation, soutenue par certains, professionnels et associations, de la parole de l’enfant.

Mais l’enfant est un être humain comme tous les autres, porteur des mêmes valeurs, mais aussi soumis aux mêmes pressions extérieures, et capable des mêmes erreurs cognitives et affectives que tout un chacun.

D’ailleurs, des expériences réalisées dans des laboratoires de psychologie cognitive ont montré comment il était possible de créer des faux souvenirs aussi bien chez des adultes que chez des enfants ne présentant aucun trouble particulier.

Michel Suard

Mars 2016

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Published by suardatfs