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PARCOURS DE VIE

 

Maryline, Lucien et leurs enfants

 

Lors d’un déplacement récent en région parisienne, j’ai rendu visite à un couple que j’avais accompagné pendant les deux dernières années d’incarcération du mari à CAEN et  aussi l’année suivante. Il y a près de 10 ans de cela. Ce couple m’a donné régulièrement de ses nouvelles et je leur ai rendu visite trois fois. Notre toute dernière rencontre a été l’occasion de revenir sur leur histoire, et j’ai éprouvé le besoin d’écrire le souvenir que m’a laissé leur récit ainsi que mes ressentis de ce que j’ai pu partager avec eux.

 

J’ai modifié les noms, les prénoms, les lieux (autres que la prison de Caen), et aussi les dates, afin de préserver leur anonymat.

 

Lucien et Maryline se sont connus dans l’Atelier Protégé où ils avaient été admis à 20 ans. Tous les deux bénéficiaient de l’A.A.H. (Allocation d’Adulte Handicapé), obtenue en raison d’une déficience intellectuelle légère et de troubles de la personnalité.

 

Maryline avait fait toute sa scolarité en IMP puis en IMPro. A peine adolescente, elle avait subi des agressions sexuelles de la part de son frère aîné, et lorsqu’elle en avait parlé à ses parents, ceux-ci avaient banalisé l’affaire et aucune suite n’a jamais été donnée. Maryline en a voulu longtemps à ses parents de ne pas l’avoir protégée. De leur côté, les parents se plaignaient du caractère difficile de leur fille qui s’emporte facilement, bougonne sans arrêt, mais se montre active et s’intéresse à beaucoup de choses.

 

Lucien est le dernier de trois garçons. Son père est mort quand il avait 2 ans. Sa mère a refait sa vie avec un algérien qui s’est montré très gentil avec les enfants, mais qui n’a pas voulu remplacer le père et n’a en fait exercé aucune autorité. Ce sont les deux aînés qui ont assuré l’autorité, le contrôle de la scolarité, mais le plus souvent avec des violences physiques. L’échec scolaire en primaire l’a conduit, après une année difficile en 6ème SES, vers un IMPro avant d’être orienté vers l’Atelier Protégé. Pour fuir cette situation d’échec et les violences du frère, Lucien allait se réfugier souvent chez un oncle alcoolique qui l’a initié très tôt à des consommations excessives d’alcool.

 

Peu après leur rencontre à l’Atelier Protégé, Maryline s’est retrouvée enceinte. Le couple a vécu quelque temps chez les parents de Maryline avant de trouver un appartement indépendant. Lucien continuait à boire plus que de raison. Il a aussi commis quelques délits (vols, vols de voiture), mais n’a jamais eu à faire à la police, contrairement à ses frères aînés qui ont subi plusieurs arrestations. Maryline se plaignait des interventions de la famille de Lucien, ses frères venant souvent boire avec lui dans leur appartement. Le climat était parfois tendu dans le couple, à cause de l’alcool de Lucien, mais aussi de ses absences, pour aller à la pêche, même après la naissance de Cynthia. Certaines disputes ont même amené un voisin à appeler la police pensant que la jeune femme était victime de violences. En fait, les cris de Maryline étaient sa manière de tenter de ramener son ami à un peu plus de sagesse.

 

L’accouchement de Cynthia s’est très bien passé. Elle se développait de manière harmonieuse. Lorsqu’elle a eu 4 mois, un soir où Lucien était particulièrement alcoolisé, le bébé s’est mis à hurler. Les deux parents ne parvenant pas à la calmer ont appelé un médecin qui leur a demandé d’hospitaliser l’enfant. Ils sont allés à l’hôpital le plus proche. L’examen a révélé une fracture de la voûte crânienne ainsi que du tibia gauche, et de plus une déchirure de l’hymen. L’hôpital a interdit aux parents d’approcher du bébé, sans explication, et fait aussitôt un signalement au Parquet de Seine et Marne.

 

Les deux parents sont placés en garde à vue, puis Lucien sera détenu en maison d’arrêt pendant le temps de l’instruction. Au cours de l’enquête, les deux parents ne vont cesser de se contredire, cherchant à mettre en cause des voisins, puis chacun s’accusant ou accusant l’autre, aussi bien en ce qui concerne le viol digital sur le bébé que les fractures constatées. Lucien va finalement reconnaître le viol, mais va très vite se rétracter. Ce mode de défense anarchique, avec des revirements continuels, la mise en avant de versions contradictoires, n’a fait que confirmer les limitations intellectuelles du couple, mais aussi valider la culpabilité du père du bébé.

 

Le procès en Assises, qui intervient deux ans plus tard, ne jugera que les faits de viol et, curieusement, ne retiendra pas la notion de maltraitance physique, dans la mesure où le médecin qui a constaté les faits a considéré que cela justifiait seulement une Interruption de Travail inférieure à huit jours, et où par ailleurs les experts n’ont pas trouvé que le couple était habituellement maltraitant (le viol ne serait donc pas une maltraitance ?). Or, au procès et ensuite tout au long de son incarcération (il a été condamné à 12 ans de réclusion criminelle et au retrait de l’autorité parentale sur sa fille), il a persisté dans la négation du viol. Il m’a un jour dit qu’il avait peut-être accidentellement traversé la couche du bébé avec son doigt, mais qu’il n’avait jamais voulu pénétrer le sexe sa fille. Par contre, il a toujours reconnu lors de nos entretiens avoir heurté la tête de sa fille contre un mur alors qu’il était saoul et qu’il était tombé avec elle. Et il se sentait extrêmement coupable d’avoir ainsi « cassé » sa fille. Mais cette reconnaissance et cette culpabilité ne pouvaient compter pour la justice puisqu’il n’était pas condamné pour cela. Par contre, ne pas reconnaître ce pour quoi on est condamné est considéré comme une forme de mépris pour la victime, souvent comme un  signe de perversion, et a pour conséquence une impossibilité de tout aménagement de peine (permissions de sortie, libération conditionnelle…). Maryline a fait tout ce qu’elle a pu, sans succès, pour éviter l’incarcération de Lucien, et plus tard pour le faire sortir en permission. Elle s’est accusée elle-même pendant l’enquête, et pendant la détention, elle n’a cessé de lui conseiller de reconnaître le viol puisque c’était la condition pour obtenir des permissions. Mais il n’a jamais voulu reconnaître ce qu’il considère ne pas avoir fait, en m’expliquant que, pour sa fille, il ne pouvait pas reconnaître un acte qu’il n’avait pas commis.

 

Plusieurs tentatives de suicide de Lucien en Maison d’Arrêt témoignent à la fois de sa culpabilité d’avoir abîmé ainsi sa fille, et aussi de son malaise en détention.

 

Dès l’enquête, et même si les parents n’ont pas été considérés comme des parents maltraitants, Cynthia a été confiée à un service de placement familial et placée en famille d’accueil. Sa mère n’a eu qu’un droit de visite médiatisé un après-midi tous les quinze jours.

 

Après le séjour en Maison d’Arrêt et la condamnation par la Cour d’Assises, Lucien est arrivé au Centre de détention de Caen. Maryline a décidé de le suivre et a trouvé un petit logement à Caen qui lui a permis de venir rendre visite à Lucien au parloir tous les jours, sauf deux fois par mois quand elle prenait le train et le RER pour aller rendre visite à sa fille. Le jeune couple (ils avaient 25 ans tous les deux) a alors décidé de se marier. Les parents de Lucien et de Maryline se sont déplacés pour le mariage. Le beau-père de Lucien a d’ailleurs été le témoin du marié. Le couple a ensuite voulu et conçu un enfant au parloir. La naissance de ce petit Kevin a été très mal acceptée par la mère de Lucien qui ne pouvait imaginer que l’on puisse avoir des relations sexuelles en prison. Elle considérait donc que cet enfant ne pouvait être de son fils et, de ce jour, elle a rompu tout contact avec le couple. Les parents de Maryline par contre ont continué à recevoir leur fille lorsqu’elle venait voir Cynthia au centre social, et ils se sont déplacés de temps en temps pour un parloir avec Lucien et Maryline.

 

La naissance de cet enfant auprès d’une mère seule, bénéficiaire d’une allocation d’adulte handicapée et d’une mesure de tutelle, mais néanmoins très autonome, a alerté les services sociaux et amené la mise en place d’une mesure d’assistance éducative par le Juge des Enfants.

 

Lucien n’a pas été un prisonnier modèle. Supportant très mal l’enfermement, il était souvent dépressif, et, sous l’effet des médicaments dont il abusait parfois, il pouvait paraître tantôt très abattu, tantôt agité. Il s’est trouvé lié à un groupe de détenus qui ont eu une forte emprise sur lui, et en particulier à un co-détenu nettement plus âgé, Mr B., qui a du lui imposer des relations sexuelles, et qui lui a imposé de laisser sa femme venir s’installer chez Maryline. Maryline a été aussi contrainte par son mari, lui-même contraint par ce codétenu, de faire entrer de l’alcool en détention. Lucien a connu aussi des moments de consommation de drogue introduite en détention par ce groupe d’ « amis ».

 

Le service d’AEMO a pu aider Maryline à mettre dehors cette co-locataire encombrante et, compte tenu de l’inquiétude exprimée par Maryline devant l’état de santé psychique de son mari, lui a conseillé de dire à Lucien de demander à me voir pour une consultation individuelle et plus tard pour un travail psychologique en couple. Lucien voyait un médecin pour son traitement anxiolytique, mais il avait toujours refusé un travail de psychothérapie. Il a néanmoins sollicité un rendez-vous alors qu’il avait déjà passé 7 ans en détention. Après deux entretiens individuels, il m’a paru nécessaire de travailler avec ce couple manifestement très lié. Et Lucien a été très vite intéressé par la mise en place d’entretiens de couple. Kevin, âgé de 2 ans, était à la crèche pendant que Maryline venait au parloir. Mais au bout de 6 mois, après avoir pris contact avec le service d’AEMO, nous avons décidé d’élargir les entretiens : j’ai obtenu l’autorisation de conduire les entretiens en compagnie de l’éducateur d’AEMO et d’associer Kevin à ces rencontres à l’intérieur du Centre de détention. Ce qui nous a permis de constater que Kevin était très en recherche de son père, plaçant sa petite chaise tout près de son père, jouant avec lui et le sollicitant sans cesse. Lucien, de son côté, se montrait très attentif et prévenant avec son fils. Maryline m’a dit son inquiétude un jour parce qu’à la crèche on lui avait dit que Kevin ouvrait les cages des hamsters, en disant « bonjour papa », alors que cet enfant inquiétait souvent pour son mutisme. J’ai tenté de rassurer la maman en interprétant ce comportement comme un désir de faire sortir son père de prison… Au fur et à mesure des entretiens familiaux, Kevin avait de plus en plus de mal à accepter la fin de l’entrevue, tapant du pied pour rester plus longtemps avec son père. Et, à la maison, Maryline nous a signalé que Kevin faisait des cauchemars la nuit, se levant dans son lit, hurlant et appelant son père. Avec les conseils des professionnels du CMP qui suivaient Kevin et sa mère, Maryline parvenait à le calmer en le prenant dans ses bras, en lui parlant, et en lui donnant une photo de son père qu’il gardait dans son lit.

 

Lors d’un des entretiens avec le couple, j’ai souhaité revenir sur l’épisode du diagnostic hospitalier. Je leur ai dit à peu près ceci : « imaginez que nous sommes le soir où vous avez conduit Cynthia à l’hôpital. Imaginez que je suis le médecin ou l’interne, en blouse blanche et qu’il vous dise ceci : mademoiselle, monsieur, je tiens d’abord à vous féliciter d’être venus si vite après le conseil du médecin. Cela n’a pas dû être facile pour vous. Je ne sais pas ce qui s’est passé chez vous avec votre bébé, mais vous avez bien compris qu’il y avait quelque chose de grave. Et vous avez eu néanmoins le souci de protéger la santé de votre enfant. Nous avons en effet trouvé deux fractures, et nous avons constaté aussi que son sexe avait été pénétré. Vous comprenez bien que nous allons être obligés d’en faire part aux autorités qui vont se charger de faire une enquête pour savoir précisément ce qui est arrivé. Nous allons garder votre fille à l’hôpital le temps de l’enquête. Vous allez lui dire au revoir, et je vous propose de revenir demain pour parler, si vous le souhaitez, avec la psychologue de notre service. Peut-être aurez-vous besoin de parler de vos difficultés de jeunes parents avec un nouveau-né ». Lucien m’a dit aussitôt que si on leur avait parlé de cette manière, ils auraient dit toute la vérité. Je n’ai pas éprouvé le besoin de leur demander quelle était cette vérité. Il me suffisait d’avoir la confirmation qu’une absence de jugement a priori, une reconnaissance de la souffrance et de la compétence d’avoir su amener l’enfant à l’hôpital, pouvait libérer une parole authentique et éviter mensonges et faux-fuyants.

 

Le conseiller d’insertion et de probation qui suivait le cas de Lucien avait beaucoup de mal à supporter ce détenu, mais aussi son épouse. Il est vrai que le comportement de Lucien en détention n’était pas exempt de problèmes. Mais il reprochait souvent à Maryline de venir chaque jour voir son mari, alors qu’elle ferait mieux de s’occuper de sa fille. Mais Maryline n’avait droit qu’à deux visites -médiatisées- par mois à sa fille. Et elle a exercé son droit de visite très régulièrement, sauf au moment de l’accouchement de Kevin. (Maryline par contre se plaignait de l’attitude de certains surveillants qui lui ont fait des « propositions » de remplacer son mari !). Le conseiller d’insertion avait un regard tellement négatif sur cette petite famille qu’il m’a dit avoir décidé de faire un signalement au procureur avant la sortie de prison de Lucien afin que le jeune Kevin soit placé hors du milieu familial. Toutefois, le suivi intensif de cette famille, avec un travail en partenariat important (AEMO, crèche, travailleuse familiale, CMP, placement familial 77, thérapeute familial) a permis d’aider la maman et l’enfant sans que soit envisagé un placement même après la sortie à venir de Lucien.

 

L’éducateur du placement familial de Seine et Marne, référent du placement de Cynthia s’est trouvé bien embarrassé le jour où la petite, alors âgée de 8 ans, lui a dit qu’elle aimerait connaître son père. Placée en famille d’accueil à 4 mois, elle voyait sa mère quelques heures tous les 15 jours, mais n’avait jamais rencontré son père. Elle avait du mal à comprendre que son petit frère, Kevin, qu’elle voyait lors des visites de sa mère, vivait avec sa mère alors qu’elle même était placée. Et elle disait parfois à son éducateur que c’était sa mère qui devrait être en prison et non son père. Les relations mère-fille lors des visites étaient d’ailleurs souvent tendues. De plus le retrait de l’autorité parentale enlevait tout droit au père. Et on peut comprendre qu’un éducateur chargé de la protection de l’enfance s’inquiète à l’idée de prendre contact avec un « violeur de bébé ». J’ai suggéré à cet éducateur, que je sentais très réticent, de venir rencontrer Lucien afin qu’il se fasse une idée de la personnalité de cet homme. Cette entrevue l’a complètement rassuré, Lucien ayant pu dire qu’il était prêt à demander pardon à sa fille, tout en prévenant qu’il serait mal à l’aise face à cette enfant.

 

Avec le service d’AEMO, nous avons préparé une demande au Juge des Enfants pour que des rencontres médiatisées soient possibles entre Cynthia et son père. En fait, la première rencontre a eu lieu lors de l’audience dans le cabinet du Magistrat pour enfants qui a donné son accord pour des rencontres ponctuelles. Cinq mois plus tard a pu avoir lieu la première rencontre médiatisée en détention, avec une participation active et intéressée de l’éducateur  qui avait amené Cynthia en voiture. Cette entrevue regroupait Lucien, Maryline, Kevin, 3 ans et Cynthia, 9 ans, avec l’éducateur et moi-même. J’ai gardé des souvenirs assez précis de cette rencontre très riche et émouvante :

 

En entrant dans la salle d’entretien, Cynthia s’est d’abord montrée mal à l’aise, agressive sur un mode ludique avec sa mère. Agitée, énervée, elle lui tirait la langue, mais cherchait un contact très proche, voulant même la porter dans ses bras  (inversant les rôles ?). Puis dès le début de l’entretien, elle a exprimé, à l’oreille de son éducateur, un désir de sortir de la pièce, puis elle a pu dire qu’elle avait peur. « de quoi ? » - « de papa » - « pourquoi ? » « peur que ça se recommence » - « quoi donc ? » - « ca ne se parle pas. ».

Lucien a détendu l’atmosphère en ouvrant son sac contenant des paquets de bonbons, un CD pour Cynthia, des boissons et des pailles pour tout le monde. Nous sommes revenus sur la peur de la récidive exprimée par Cynthia. Lucien a alors assuré que cela ne se reproduirait pas, et a pu dire « je t’ai fait du mal quand tu étais bébé (Cynthia lui dit : oui, à deux ans. Son père corrige : non, tu avais 4 mois). Je n’allais pas bien, j’étais jeune, j’étais impatient, tu criais beaucoup. Je t’ai fait du mal et je le regrette, mais ça ne se reproduira pas ».

 

J’ai souligné le fait que tout le monde avait mûri depuis ces événements douloureux, et que par ailleurs Lucien n’avait aucune envie de retourner en prison.

 

Il a ensuite posé des questions à sa fille sur son école et ses activités. C’est surtout l’éducateur qui a répondu, (en fait Cynthia était scolarisée dans l’IME qu’avait fréquenté sa mère dans le passé) mais Cynthia a écrit son nom et son prénom et a donné la feuille à son père (comme pour confirmer sa filiation ?). Il lui a alors demandé : « j’ai une question à te poser : est-ce que tu m’en veux ? » « Oui, un petit peu » lui a répondu Cynthia. L’éducateur a repris alors ce que Cynthia lui avait dit à plusieurs reprises et encore le matin dans la voiture : « tu en veux aussi à Maman ? » -« Oui un petit peu, mais je les aime tous les deux ».

 

Lucien a insisté sur le fait que cela ne se reproduirait pas.

« Oui, je sais, pour ne pas retourner en prison » lui a répondu Cynthia.

« Non, a repris Lucien, parce que je ne veux pas te perdre. J’ai déjà perdu 9 ans avec to . Je voudrais te demander quelque chose, mais c’est seulement si tu veux ».

« Oui, je veux ! »

« Est-ce que tu veux bien me faire un bisou ? »

« Oui » et l’enfant et le père ont échangé un bisou.

 

Avec l’éducateur, j’ai repris ce qui venait de se passer et nous avons questionné  Cynthia sur ses souhaits. Elle désirait clairement revenir une autre fois pour voir son père, mais avec une petite inquiétude sur son sort à la sortie de prison du père prévue 6 mois plus tard. Elle a paru rassurée par la précision donnée par l’éducateur qui lui a rappelé la décision du Juge des Enfants de la maintenir dans sa famille d’accueil.

 

Et le père s’est autorisé à faire une remarque à sa fille sur le ton désagréable qu’elle utilisait pour parler à sa mère. Cynthia a été tout au long de l’entrevue souriante, vivante et directe, mais avec des jeux de regards avec sa mère qui n’étaient pas toujours tendres. Le sourire de Maryline manifestait plutôt un malaise que Cynthia lui renvoyait comme une agression. Maryline était sans doute en difficulté, pas du tout habituée à ce que la famille soit ainsi réunie au complet. Le père s’est montré tout au long de cette séance étonnant de calme. Posé, adéquat dans ses questions et dans ses réponses, respectueux de la lenteur de sa fille. C’était d’autant plus étonnant que, rencontré la veille pour préparer l’entrevue, il m’avait dit qu’il ne pouvait se concentrer sur cette visite, qu’il n’était pas sûr de pouvoir venir tant il était préoccupé par ses problèmes de viol et de racket subis en détention.

 

Kevin, quant à lui, si souvent remuant lors des parloirs avec ses deux parents, est resté très calme et attentif pendant toute l’entrevue. Il jouait sans faire de bruit, rangeant des cubes dans une boîte avec quelques commentaires parlés, et bien adaptés à ce qu’il était en train de faire, comme s’il avait bien compris qu’il était important de laisser Cynthia et ses parents ensemble.

 

Une autre entrevue a pu être programmée au Centre de Détention, avec un contenu plus ludique : jeux de société, jeux de cartes, auxquels Cynthia et son père ont pris beaucoup de plaisir. Après la visite, Cynthia a pu aller prendre le goûter au domicile de sa mère et découvrir ainsi le lieu où elle vivait depuis plus de 5 ans.

 

L’éducateur m’a appelé un jour, après la seconde visite, pour me dire son inquiétude. Le psychiatre qui rencontrait régulièrement Cynthia au CMP venait de lui faire part d’une demande de Cynthia de ne plus aller voir son père. Cette demande était en complète contradiction avec son attitude et avec les propos qu’elle tenait pendant les visites et sur les trajets de retour avec son éducateur. Il m’a donc semblé qu’il s’agissait là d’une probable adaptation de Cynthia à ce qu’elle avait perçu de ce qu’attendait ce soignant, qui vraisemblablement ne supportait pas cette reprise de contact entre un auteur et une victime. Et nous avons convenu de ne pas donner suite à cette intervention du médecin.

 

Lucien avait posé quelques mois plus tôt une demande de permission de sortie, ce qui a amené le Juge de l’Application des Peines à solliciter une expertise médico-psychologique. J’ai gardé en mémoire quelques morceaux du rapport de cette expertise, qui m’a mis en colère au point que, de façon très inhabituelle, j’en ai fait part au Juge. Le psychologue notait dans son rapport que « cet homme est à ranger dans l’entité nosographique des psychopathes ». Et la psychiatre écrivait  que « le niveau intellectuel est inférieur non seulement à la moyenne, mais même à la norme », et la conclusion le décrivait comme un « débile pervers dangereux ». Etiqueter ainsi une personne, la « ranger » dans une « entité nosographique » me paraît être une entreprise de dépersonnalisation inquiétante de la part d’un professionnel. L’information sur le niveau intellectuel n’a aucun sens puisque lorsque l’on mesure le niveau intellectuel, la norme n’est autre que la moyenne des résultats d’une population donnée. Il s’agit donc là d’un jugement moral porté sur la personne et non pas sur ses aptitudes intellectuelles. Quant au diagnostic final « débile, pervers, dangereux », il est tout aussi destructeur. Et d’ailleurs, même si la déchirure de l’hymen était le résultat d’un acte volontaire et conscient, elle mériterait certes d’être qualifiée d’acte pervers, sans que pour autant la personne présente nécessairement une personnalité perverse. Il est indispensable de toujours distinguer l’acte et la personne. Les experts concluaient toutefois sur la nécessité d’un aménagement de la fin de la peine en vue d’un suivi à l’extérieur après la sortie (les mesures de suivi socio-judiciaire décidées par la loi de 1998 n’existaient pas encore).

 

Une proposition de travail extérieur a ainsi pu être faite à Lucien. L’activité sur un chantier conchylicole aurait pu lui convenir, mais cela nécessitait qu’il fasse le soir, de nuit, 15 km à vélo pour rejoindre le foyer où il devait être hébergé, alors qu’il ne connaissait pas du tout la région. Dès la première journée, cette orientation s’est révélée inadaptée à sa situation. Il a donc dû attendre sa fin de peine pour sortir sans préparation. Je m’étais permis de demander au travailleur social du SPIP de se préoccuper du dossier COTOREP de Lucien, afin qu’il puisse bénéficier de l’A.A.H à sa sortie. Mais  cette demande est restée sans effet. Lucien est sorti sans aucun revenu.

 

Le couple a vécu quelques mois, avec Kevin, dans l’appartement de Maryline. Il a fallu apprendre à vivre à 3. Le couple se voyait presque tous les jours mais n’avait pas l’habitude de vivre ensemble au quotidien. L’humour toujours un peu provocateur de Lucien faisait réagir Maryline qui « prend tout au pied de la lettre » selon l’expression de Lucien. Maryline a du accepter que son mari sorte en ville, ou le matin pour aller à la pêche comme par le passé. Elle a du accepter aussi qu’il passe des moments seul avec Kevin. De son côté Kevin se montrait remuant, à la maison comme à l’école maternelle, au point que l’enseignant se posait la question d’un institut spécialisé pour lui.

 

Les relations se sont toutefois bien améliorées. Nous avons pu organiser une nouvelle rencontre familiale avec Cynthia et son éducateur dans mon bureau. Le projet du couple était de repartir au plus vite dans leur région d’origine où se trouvait la famille de Maryline, ses parents et aussi ses sœurs. Le service d’AEMO a aidé le couple dans ses démarches, les accompagnant en Seine et Marne pour visiter des logements disponibles. Et 6 mois après la sortie de prison, ils ont pu repartir pour construire une nouvelle vie, tout en se rapprochant de la famille et aussi de Cynthia, qui restait dans sa famille d’accueil.

 

Lucien, « débile », mais sans A.A.H., a néanmoins trouvé du travail en milieu ordinaire. Il a travaillé dans une entreprise de terrassement qui construisait une piscine municipale dans une ville voisine. Par la suite, il a travaillé en intérim dans une entreprise de plomberie, et il était très fier de constater que l’employeur l’appelait directement quand il avait besoin de lui.

 

Plusieurs rencontres médiatisées au Centre Social local ont permis de poursuivre la reprise de contacts entre Cynthia et sa famille. La relation était suffisamment confiante pour que l’éducateur laisse les parents et Cynthia sortir quelques heures seuls en ville. Malheureusement, l’éducateur a été muté sur un autre poste et peu après le psychiatre de Cynthia a demandé et obtenu du juge des Enfants une suppression des visites médiatisées, avec le rappel du retrait de l’autorité parentale. Maryline gardait cependant son droit de visite, toujours médiatisé, sur sa fille.

 

Chaque début d’année, j’ai reçu un SMS de Lucien qui me présentait les vœux de la famille. Je leur ai toujours répondu par téléphone et j’ai eu l’occasion à deux reprises d’aller leur rendre visite, une première fois après la naissance de Paul, 6 ans après Kevin, la seconde fois, tout récemment, après la naissance de Laura, qui va bientôt avoir un an. Ils m’avaient invité à déjeuner le midi. Il se trouve que ce jour-là, c’était l’anniversaire de Kevin, 12 ans. Les grands-parents maternels étaient présents.

Lucien préparait le repas pendant que Maryline s’occupait de Laura qui réclame beaucoup les bras de sa mère. Après le repas, elle est allée conduire Kevin à l’école dans leur petite voiture 2 places sans permis. Elève en CM2, il passe en 6ème « normale » l’an prochain.

Lucien n’a plus de travail en intérim. Il n’a plus du tout consommé d’alcool depuis sa sortie de prison. Il s’occupe en bricolant à la maison : il m’a montré ses travaux de peinture et tapisserie dans les chambres des enfants et dans la salle de bains. Il continue à aller de temps en temps à la pêche avec un ami.

Paul va avoir 6 ans. Il va entrer en CP. C’est un enfant très souriant, espiègle, manifestement heureux de vivre. Les deux garçons sont très contents d’avoir une petite sœur.

La naissance de Laura, par césarienne, a été plus difficile que les précédentes. Le couple a décidé de ne pas avoir d’autre enfant.

La mesure d’AEMO, qui avait été maintenue après la sortie de prison du père, vient d’être levée, témoignant de la confiance dans les capacités éducatives de parents, même après la naissance de la petite dernière. Le Juge de Enfants leur a seulement demandé d’aller régulièrement à la P.M.I. pour Laura, ce qu’ils font scrupuleusement.

Une TISF vient plusieurs fois par semaine avec un objectif d’aide aux devoirs pour les enfants, les parents se sentant incapables de soutenir Kevin, mais aussi Paul dans leur scolarité.

Le couple est ensemble depuis 20 ans. Leur mode relationnel n’a pas changé. Ils se plaisent dans leur maison, bien tenue, qui dispose d’un petit jardin clos où peuvent jouer les enfants.

Il reste un sujet de souffrance : Cynthia vient d’avoir 18 ans. Elle est toujours à l’IMPro qu’a connu également sa mère. Depuis qu’elle fréquente un petit copain, elle refuse de voir sa mère et ne va plus non plus chez ses grands-parents.

 

 

Cas sociaux, handicaps, illettrisme, viols, délits, violences, alcoolisme, prison, ruptures familiales, diagnostics mortifères,

Fragilité certes, mais aussi couple marié, stable, uni et fidèle, enfants désirés, en bonne santé, aides sociales acceptées parce que faisant confiance dans les compétences parentales. (Ce couple fait partie des couples qui se sont mariés après la condamnation de l’auteur des abus et dont j’ai parlé dans l’article n°43 sur les mères des enfants victimes, dans la rubrique « inceste »  de ce blog)

Fallait-il 10 ans de prison pour en arriver à ce résultat étonnamment positif ? Peut-être, après tout ! Mais le comportement de Lucien et de sa famille depuis plus de 8 ans qu’il est sorti de prison montre à l’évidence que s’il présente une limitation plus scolaire qu’intellectuelle, si son immaturité est certaine, il n’est cependant ni pervers, ni psychopathe, ni dangereux. Et surtout quel gâchis que cette interdiction des contacts entre « victime » et « auteur » alors que les premiers contacts s’étaient révélés aussi réparateurs.

 

Michel Suard

 juin 2013

 

 

 

 

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