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L’ AIVI (Association Internationale des Victimes d’Inceste) s’est félicitée dans un document paru sur son site l’an dernier d’une décision ministérielle, dans le cadre du cinquième plan de lutte contre les violences faites aux femmes, décision qui informe sur le caractère médicalement infondé du « syndrome d’aliénation parentale ». Le communiqué ministériel note qu’ « aucune autorité scientifique n’a jamais reconnu un  tel « syndrome », et le consensus scientifique souligne le manque de fiabilité de cette notion. Il n’est reconnu ni par le Manuel Diagnostique et statistique des troubles mentaux (DSM-V), ni par la classification internationale des maladies publiée par l’O.M.S. ».

 

Mais aucune note, ni de cette association, ni d’une quelconque autorité ministérielle, n’a relevé qu’un autre diagnostic, pourtant très couramment utilisé en France, ne figure ni dans le DSM 5, ni dans la classification de l’OMS, à savoir le diagnostic de « perversion narcissique ». Les responsables de l’association des victimes d’inceste pourront donc proclamer que les auteurs d’inceste ne doivent pas utiliser le « syndrome d’aliénation parentale » pour inverser les responsabilités entre l’agresseur et la victime, mais ils continueront sans nul doute à déclarer que ces mêmes auteurs sont des « pervers narcissiques ».

 

Ces deux appellations : « syndrome d’aliénation parentale » et « perversion narcissique » sont toutes deux contestables. Elles décrivent toutefois des situations réelles, même si elles sont statistiquement peu nombreuses. Et elles présentent en outre des liens de parenté qu’il est nécessaire de préciser.

 

Le syndrome d’aliénation parentale (SAP)

 

Le syndrome d’aliénation parentale décrit, dans des situations de divorce très conflictuel, le dénigrement auprès des enfants d’un parent, le « parent aliéné » par l’autre, « le parent aliénant », dans le but de couper les enfants de ce parent aliéné. Ce « syndrome » a été décrit en 1990 par un psychiatre américain, Richard Gardner. Mais il est vrai que  des études scientifiques poussées auraient été nécessaires pour pouvoir caractériser ces phénomènes comme un « syndrome » au sens médical du terme. De plus les termes utilisés, « parent aliénant », et « parent aliéné » sont très déplaisants et inadaptés en ce qu’ils font référence à la folie, ce qui n’a pas lieu d’être, le terme d’aliénation devant être compris dans son sens premier de rupture du lien et non de folie.  Ce n’est d’ailleurs pas le parent dénigré qui est le plus à plaindre dans ces situations, car ce sont les enfants qui  sont les véritables victimes démolies par cette manipulation. Enfin cette opposition « parent aliénant – parent aliéné » laisse entendre que nous sommes en présence d’un parent tout noir face à un parent tout blanc. La réalité relationnelle est toujours beaucoup plus subtile et plus nuancée. Le Dr Paul Bensussan qui a rencontré beaucoup de situations de ce genre lors d’expertises judiciaires et qui a tenté avec d’autres professionnels, sans succès pour l’instant, de donner une place à cette pathologie dans le DSM-V propose une définition plus centrée sur l’enfant victime lui-même. L’aliénation parentale deviendrait ainsi « la condition particulière d’un enfant (habituellement dont les parents sont engagés dans une séparation très conflictuelle) qui s’allie fortement à l’un de ses parents (le parent préféré) et rejette la relation avec l’autre parent (le parent aliéné ou rejeté) sans raison légitime.

 

Et il est possible de distinguer des stades légers ou modérés, marqués par la désaffection, la prise de distance ou l’indifférence à l’égard du parent rejeté, avec par exemple le refus des appels téléphoniques de ce parent, et des stades sévères où les bons souvenirs sont disparus ou niés, avec des distorsions cognitives, des croyances erronées concernant le passé, une dureté des sentiments sans ambivalence ni culpabilité. J’ai eu l’occasion, à la page 65 de ce blog, sous le titre « la parole de l’enfant dans les procédures judiciaires », de présenter une situation où l’enfant présentait tous les symptômes (ou plutôt tous les éléments pour ne pas employer un langage médical) décrits par Gardner dans sa définition des aliénations parentales les plus sévères, et qu’il nomme : la campagne de dénigrement, les rationalisations faibles, l’absence d’ambivalence, le phénomène du penseur indépendant, le soutien au parent aliénant, l’absence de culpabilité, la présence de scénarios empruntés, et l’animosité étendue à l’ensemble du monde de l’autre parent.

 

Alors, s’il ne faut plus parler de « syndrome », de « symptôme », ni d’ « aliénation parentale », reconnaissons au moins qu’il existe des situations conflictuelles dans lesquelles des enfants peuvent être amenés à prendre parti pour l’un ou l’autre de ses parents, soit de lui-même par souci de protéger un parent qu’ils estiment plus fragile, soit, le plus souvent, sous l’emprise ou la manipulation d’un  parent qui veut punir son partenaire dont il se sent abandonné, en le privant de ses enfants. Et dans ces cas d’emprise et de manipulation, la perversion n’est pas très loin.

 

Les allégations d’abus sexuels qui ont pour objectif de priver l’autre parent des contacts avec l’enfant du couple s’apparentent, bien évidemment seulement lorsqu’elles ne sont pas fondées, à l’aliénation parentale lorsque l’enfant est invité à confirmer les accusations et lorsqu’il finit par y croire lui-même.

 

La perversion narcissique

 

Cette appellation proposée initialement par P. Racamier pour désigner d’abord plus un mouvement qu’un diagnostic a été reprise et popularisée en particulier par Marie-France Hirigoyen dans son livre : « Le harcèlement moral, la violence perverse au quotidien », et est devenue dans notre pays une sorte de jugement moral passée dans le langage courant, et qui donne lieu à des présentations dans tous les magazines.  Une humoriste,  Blanche Gardin, n’explique-t-elle pas que toutes les femmes qui ont été larguées l’ont été nécessairement par des « pervers narcissiques » !

 

La perversion narcissique ne figure donc pas dans le manuel diagnostic et statistiques des troubles mentaux. Néanmoins, la perversion, qui au départ, visait essentiellement les troubles de la sexualité, la perversion sexuelle donc, figure dans le DSM-V au chapitre des « paraphilies », c’est-à-dire au chapitre de toutes les déviations sexuelles, de la pédophilie à la zoophilie.  Ce terme de « paraphilie », de même que toutes les appellations en « philie », est en fait une erreur sémantique, la « philia » grecque désignant un sentiment amoureux qui n’a rien de sexuel contrairement par exemple à « éros » comme nous l’avons déjà évoqué à la page 70 de ce blog à propos du sens du mot « pédophilie ». L’homosexualité faisait partie de ces déviations dans un passé récent. Le vocabulaire de la psychanalyse de Laplanche et Pontalis définissait d’ailleurs, en 1967, la perversion sexuelle comme toute relation sexuelle non vaginale. Cette définition qui condamnait donc la relation homosexuelle serait aujourd’hui passible de condamnation pour homophobie.

 

Mais la perversion n’est pas seulement sexuelle. Elle est alors caractérisée par l’emprise, l’assujettissement, l’asservissement de l’autre. Elle n’existe donc que dans la relation avec l’autre, le plus souvent le conjoint, mais aussi les enfants, les voisins, les partenaires professionnels, qui deviennent ainsi le ou les victimes de ce lien pervers qui, selon l’étymologie latine, « met sens dessus dessous, qui anéantit, qui renverse de fond en comble » . Et pour ce faire,  la perversion suppose  un sentiment personnel de supériorité sur les autres. D’où le lien avec le narcissisme. Mais « perversion narcissique » constitue en fait un pléonasme. Il est en effet difficile de concevoir une perversion qui ne soit pas narcissique.  Le narcissisme est une condition nécessaire, mais non suffisante de la perversion. Le narcissique n’est pas nécessairement pervers, alors que le pervers est par définition narcissique. Ce qualificatif, narcissique, est seulement utilisé pour tenter d’aggraver dans l’esprit du public un processus pourtant déjà destructeur en lui-même.

 

Les troubles de la personnalité narcissique figurent d’ailleurs en tant que tels dans le DSM-V. Les personnes porteuses de tels troubles ont un sens grandiose de leur propre importance, en même temps qu’elles sous-estiment et dévalorisent la contribution des autres. Mais  le narcissisme, qui en soi n’a rien de pathologique, ne devient un trouble de la personnalité que lorsque le développement psychologique du sujet a connu dans le passé et particulièrement dans l’enfance, des failles mettant en péril l’estime de soi, d’où le besoin de se survaloriser et d’être admiré par autrui pour avoir le sentiment d’exister. C’est lorsque le manque d’empathie et de sensibilité aux besoins d’autrui évolue vers une exploitation plus ou moins consciente des autres que l’on entre dans le champ de la perversion.

 

Et, comme pour le syndrome d’aliénation parentale, il importe de considérer que ces troubles comportent des degrés divers.  Il faut tout d’abord bien distinguer les actes pervers, dont tout un chacun est capable à un moment ou à un autre de sa vie, de la structuration perverse de la personnalité qui s’inscrit dans une continuité liée à une histoire personnelle qui a connu des perturbations relationnelles plus ou moins précoces. Et dans ce cadre la perversion peut aller jusqu’à une volonté maligne de nuire, avec des violences psychologiques avec par exemple dans certaines violences domestiques l’isolement du conjoint et l’empêchement de contacts avec famille et amis, l’humiliation, le contrôle des activités de l’autre (sorties, dépenses, amis…), la manipulation mentale, à travers des messages contradictoires, parfois même dans la même phrase, pour que l’autre en arrive à se sentir l’unique responsable de ce qui lui arrive, et au final l’accusation de folie.

 

A un degré moindre, la perversion peut ne pas se manifester de manière constante, et être entrecoupée de moments de lucidité, de prises de conscience des dommages imposés à l’autre. Mais ces épisodes positifs dans la relation duelle sont le plus souvent vécus par la victime comme angoissants et déstabilisants, dans la mesure où ils sont rarement durables, et peuvent même être considérés comme un risque de manipulation supplémentaire par la séduction, afin de confirmer, selon l’expression d’A. Eiguer, « une conquête du territoire psychique de l’autre ».

 

Ce sont toujours les victimes de ce type de relation qui vont consulter et qui peuvent décrire ce qu’elles subissent. Les auteurs (qui sont plus souvent masculins que féminins) ne peuvent pas consulter puisqu’ils ont acquis la conviction qu’ils sont supérieurs aux autres et que ces sont les autres qui vont mal, voire qui leur font du mal. Ce ne peut être que s’ils prennent conscience au minimum de leur propre souffrance, de leurs propres failles narcissiques, sans les projeter à tout moment sur l’autre, qu’ils peuvent demander de l’aide. Mais cela suppose qu’ils acceptent de cesser d’utiliser l’autre pour combler leurs propres manques, leurs propres failles narcissiques. Cela suppose donc que s’installe un sentiment de culpabilité durable, la culpabilité étant à l’exact opposé de la perversion, ou pour parler en termes psychiatriques, cela suppose que la névrose l’emporte sur la perversion.

 

Dans le groupe de parole de victimes de violences conjugales que je co-anime au CIDFF du Calvados (et que nous avons présenté sur ce blog aux pages 23-1, 23-2 et 23-3 sous le titre « Prise en charge des victimes et prise en charge des auteurs »), nous rencontrons régulièrement des personnes qui nous parlent de relations de couple très inégalitaires, mais où la femme pourtant apparait plus mature que son conjoint, en dépit d’un niveau intellectuel du conjoint souvent supérieur. Ces femmes ont bien perçu les souffrances anciennes de leur conjoint et ont cru pouvoir se charger de la tâche de le sauver, de le soigner, alors que leurs propres souffrances passées  sont le plus souvent utilisées par le conjoint pour justifier sa domination et la disqualification de l’autre. Ces comportements s’apparentent à l’évidence à la perversion, lien pervers qui se joue à deux, avec la prise de pouvoir de l’un, paradoxalement le plus faible psychologiquement, sur le plus mûr, et la soumission de l’autre qui subit l’emprise, le contrôle et la manipulation, voire occasionnellement la violence physique, jusqu’à ce qu’il (ou elle) parvienne à demander de l’aide. Celui, (ou celle) qui subit cette emprise espère toujours parvenir à changer son partenaire, qui le (ou la) domine. Mais le (ou la) dominant(e) a besoin de l’autre, et de le (ou la) considérer comme un objet, pour continuer à affirmer son sentiment de propriété, de possession. Ce type de relation peut s’installer longtemps dans la durée, et pour sortir de l’emprise, il n’est pas rare que la seule solution soit la rupture du couple, sauf dans les rares cas où l’auteur de l’emprise accepte de s’engager dans un travail thérapeutique sur lui-même, condition essentielle avant une éventuelle thérapie de couple ultérieure.

 

Dans le groupe de responsabilisation d’auteurs de violences conjugales, nous rencontrons des hommes qui ont une obligation judiciaire de participer au groupe. Ils ne sont pas dans le déni des actes violents commis sur la compagne, même si la banalisation des faits de violence est fréquente. Ils acceptent de reconnaître leur responsabilité dans les crises du couple, tout en cherchant à partager cette responsabilité avec la conjointe. Ces hommes ne relèvent pas du diagnostic de perversion et peuvent envisager, lorsque le couple vit toujours ensemble, une amélioration relationnelle durable. Ils sont « immaturo-névrotiques », selon la classification proposée par R. Coutanceau, parfois, plus rarement « immaturo-narcissiques », mais ce ne sont pas des « immaturo-pervers », les moins nombreux de cette classification. Car, paradoxalement, les auteurs de violence psychologique qui relèvent de la perversion parviennent le plus souvent à passer au travers des mailles de la justice. Dans son livre autobiographique « Cris dans un jardin », Marie Murski détaille les 14 ans de violence perverse d’une rare intensité subis de la part de son mari qui n’a eu comme sanction, après le dépôt de plainte, qu’un « rappel à la loi » par le Procureur de la République.

 

L’aliénation parentale et la perversion, qu’on la qualifie ou non de narcissique, sont des phénomènes qui existent, et qui parfois même co-existent, même s’ils ne figurent pas en tant que tels dans les manuels officiels de psychiatrie. Des recherches statistiques sur ces deux types de troubles ont mis en évidence leur présence dans un petit pourcentage de la population. On parle de 3 à 5% de la population générale pour l’un comme pour l’autre de ces dysfonctionnements. Compte tenu de l’imprécision des définitions de ces troubles, ces chiffres n’apparaissent ni fiables ni valides. Sans doute l’aliénation parentale est-elle plus fréquente qu’on  veut bien le dire, et sans doute la perversion,  de toute manière narcissique, est-elle moins fréquente que ne le laissent entendre les magazines d’actualité. Il s’agit néanmoins de troubles graves, et dans les deux cas, les victimes, qu’il s’agisse des enfants dans le cas de l’aliénation parentale, qu’il s’agisse des partenaires, conjugal, familial ou professionnel, dans le cas de la perversion, ont beaucoup de mal à se dégager de l’emprise subie, qui perturbe gravement l’image de soi, c’est-à-dire… le narcissisme.

 

Michel Suard

ATFS Septembre 2017

 

 

 

 

 

 

 

 

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Published by suardatfs - dans violences conjugales