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  • : Le site web de l'association de thérapie familiale systémique - Caen (14)
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JOURNEE D’ETUDES AFIREM

Paris 3/12/10

La pénalisation de l’inceste : quels changements pour les pratiques ?

 

 

 

De la reconnaissance des victimes au risque de victimisation

Expérience auprès d’auteurs incarcérés

 

 

 

En introduction de cette intervention, je m’abriterai derrière les propos d’un philosophe : Alain CUGNO qui a beaucoup réfléchi et écrit sur la question de la Justice et des Prisons. Dans un article récent paru dans la revue Réforme, en mars 2010, qui met en cause le discours sécuritaire actuel, il dit ceci :

 

« …Dès lors nous assistons au déploiement invraisemblable de la notion de ‘dangerosité’, parce qu’elle permet à la fois d’incriminer tous les comportements qui inquiètent, d’où qu’ils proviennent, et de ne jamais avoir à se dire qu’il s’agit de châtier, puisque le but poursuivi est simplement de traiter, voire de soigner. La culpabilité tend ainsi à disparaître du champ, ne crée plus de catégorie spécifique, n’intéresse plus comme telle et le fou, pourvu qu’il soit dangereux, se retrouvera traité judiciairement à peu près comme s’il était délinquant, voire plus sévèrement. Parallèlement, le criminel qui aura fini sa peine – et qui donc, selon l’esprit du droit doit être rendu à la liberté – sera, si un collège d’experts et de magistrats estime qu’il est encore dangereux, maintenu en rétention de sûreté, sans aucune référence à une culpabilité réelle quelconque. La peine se déguise en soin pour masquer qu’on punit et en réinsertion pour faire croire qu’elle est utile. Mais en réalité elle reste bien une peine et des plus terribles.

Or, l’origine de cette pathologie est, me semble-t-il, dans notre incapacité à nous référer à une transcendance capable de nous orienter de telle sorte que nous puissions nous arracher à nos peurs et capable de transformer notre compassion mortifère en amour de la vie afin de nous permettre non de rechercher partout l’absence de risque, mais au contraire les voies pour être davantage vivant.

On peut voir une confirmation de cette hypothèse d’une pathologie de la transcendance dans une autre extension contemporaine du compassionnel : la fascination par la victime. La victimisation est à ce point dominante que la justice ne poursuit plus, aux yeux de l’opinion publique et même du législateur, l’auteur du crime parce qu’il a défié la puissance souveraine mais pour donner satisfaction à la victime et à ses proches. Là encore contre l’esprit du droit, la victime est passée au centre du procès. Mais ce n’est pas tant pour la prendre en charge d’une manière réelle et efficace (c’est-à-dire pour faire en sorte qu’elle cesse d’être une victime et qu’ainsi elle puisse vivre, certes douloureusement, mais autrement qu’en référence à son statut de victime) que pour la payer en fausse monnaie : l’obtention de la peine la plus élevée possible pour l’agresseur. Car il importe que la victime demeure éternellement victime parce que ce statut est celui qui, par la pitié qu’il suscite en nous, nous assure que nous sommes des êtres humains, et non des animaux. Dans l’incommensurable tristesse qui s’empare de nous quand la victime est par exemple un enfant martyrisé par un pédophile, nous percevons que la vie que nous menons n’est pas seulement celle qui ne vit que de pain, mais qu’elle engage des enjeux infinis. Il n’y a pas, effectivement, d’autre origine de l’exigence de justice que le cri de la victime innocente vers l’Absolu, quel qu’il soit : la kénose de la victime innocente doit s’inverser en Toute-Puissance – mais non pas en toute-puissance de la victime elle-même, comme victime, mais en Toute-puissance de ce qui donne la vie et ouvre des possibles dans l’impossibilité même. L’époque contemporaine vient chercher les traces de la transcendance absente dans une sorte de christologie inversée, où la victime est perçue comme toute-puissante, à condition qu’elle demeure victime. Ou, en d’autres termes, l’attente de la Résurrection se convertit en demande d’une augmentation de la sécurité, un alourdissement des peines, un quadrillage plus serré du contrôle, la demande de ‘risque zéro’, bref, en demande d’absence de transcendance…. ».

 

Je vais distinguer, bien que je n’aime pas classer les personnes en catégories, plusieurs « catégories » de victimes d’inceste. Trois catégories, voire un peu plus…

 

1.En premier lieu, les victimes d’inceste détruites physiquement : ce sont celles qui ont été tuées par leur agresseur incestueux ; et les victimes détruites psychologiquement qui errent de CHS en centres de cure. Les psys hospitaliers qui ne rencontrent que ces patientes ont ainsi tendance à considérer que toutes les victimes sont psychologiquement détruites, irrémédiablement détruites.

 

2. Ensuite, en référence au texte d’Alain Cugno, les victimes « non réparées ». qui vont de psychologue en psychiatre sans trouver de réponse à leur mal-être fait d’un mélange de culpabilité qui s’étend à tous les domaines de la vie et d’une colère irrépressible. Certaines ont trouvé dans des associations de victimes le secours qu’elles n’ont trouvé ni dans la justice, ni dans leur entourage, ni en elles-mêmes. J’avais d’abord voulu les nommer des « victimes militantes »,  parce qu’elles revendiquent de rester victimes, parce qu’elles sont convaincues que toutes les victimes sont comme elles et qu’elles réclament toujours plus de répression contre les agresseurs. Mais une collègue, responsable d’un bureau d’aide aux victimes, a trouvé ce terme trop agressif et m’a donc suggéré de parler de victimes « non réparées ».

 

J’ai assisté récemment au Congrès, très militant !,  de l’AIVI, et j’ai pu constater que la loi de février qui introduit l’inceste dans le code pénal était bien considérée comme une victoire de l’association, mais comme une avancée tout à fait insuffisante. Et à côté d’interventions intéressantes et de témoignages émouvants, ce congrès s’est déroulé dans un climat de tension et d’agressivité, contre les pouvoirs publics, contre les psys incompétents, contre la Justice, contre les avocats… Il y a même eu des réactions agressives à l’égard de l’animatrice du Congrès, elle-même une ancienne victime ? : le Dr Catherine  Bonnet.

 

Il reste vrai cependant que ces associations apportent un soutien important à leurs membres et qu’elles parlent aussi au nom des victimes tuées physiquement ou psychologiquement et qui ne peuvent prendre la parole. Mais pourquoi s’appellent-elles « associations de victimes » et non pas « association d’anciennes victimes » ?  Je co-anime un groupe de parole de femmes victimes de violences conjugales. Notre objectif est bien sûr de les aider à repérer en quoi elles ont été victimes (ou en quoi elles sont encore victimes). Mais nous les aidons aussi à envisager l’avenir –et le présent – sans se mettre en position de victime afin que les violences subies deviennent un souvenir et non plus quelque chose qui hante le présent.

 

3. Mais il existe une autre catégorie que je connais bien : les personnes « résilientes ». Elles ont tourné la page, sans oublier ce qu’elles ont subi. Elles se sentent souvent plus fortes qu’avant l’agression. Certaines ont « pardonné » à leur agresseur, d’autres pas. Elles ont construit leur vie indépendamment des abus subis. A vrai dire, pas toujours : certains engagements professionnels, culturels, créatifs, sont en fait l’expression de leur résilience. Et surtout, elles ne veulent plus être considérées comme « victimes ». D’où mon appellation de « personnes » résilientes, et non de « victimes ».  Pour reprendre le texte d’Alain Cugno, « elles ont cessé d’être des victimes et elles peuvent vivre, parfois douloureusement, mais autrement qu’en référence à un statut de victime ».

 

Elles n’ont aucun besoin de se regrouper en associations. Elles ne prennent donc pas la  parole, et ne sont donc pas écoutées. C’est comme si elles n’existaient pas…  (elles peuvent même être condamnées par leurs sœurs militantes).

 

Quelques-unes d’entre elles, qui ont pardonné, ont même recréé des liens familiaux, réguliers ou épisodiques avec l’ex-agresseur, relations sans peur ni ambigüité, sans crainte de récidive, parce que les règles du fonctionnement familial ont été notablement modifiées. Et je dis bien « ex-agresseur » : car tant que les « anciennes » victimes veulent rester victimes, les « ex » agresseurs restent perçus comme des agresseurs potentiels, des récidivistes en puissance, ce qui ne peut qu’entretenir la peur chez la victime et l’empêcher de sortir de son statut de victime.  Et cela entretient également la peur dans l’opinion.

 

Ces « catégories » ne sont évidemment pas fermées. On trouve des situations intermédiaires. J’ai ainsi reçu récemment en consultation une ancienne victime manifestement résiliente, mais qui souffre encore de séquelles des abus subis. Elle demande de l’aide parce que, cadre dans une entreprise, elle se rend compte qu’elle a tendance parfois à se retrouver en situation de soumission, position gênante dans sa situation hiérarchique. Et elle attribue, non sans raison, sa difficulté à son ancienne situation d’emprise.

 

Dans ces trois catégories, on trouve aussi bien

- des personnes qui n’ont jamais rien révélé,

- des personnes qui ont révélé des abus avec un procès qui a condamné l’auteur,

- des personnes qui ont révélé des abus, mais abus classés sans suite.

Autrement dit, le procès ne « répare » pas toujours même s’il officialise le statut de victime. Et la résilience peut survenir même sans révélation ni procès.

 

4. J’ajouterai une catégorie « à part » : celle des fausses victimes, c’est-à-dire celles qui ont accusé à tort, et qui ont peur d’une éventuelle vengeance du condamné à sa sortie de prison. Sur les 50 victimes que j’ai rencontrées lors d’entretiens médiatisés en détention, 6 d’entre elles m’ont confirmé clairement ne pas avoir été victimes (en tout cas pas du père condamné).

 

Les victimes que j’ai rencontrées en prison appartiennent donc à ces deux dernières catégories (3 et 4). Les rencontres médiatisées leur ont permis de se reconstruire. Et il est particulièrement intéressant de constater que l’attitude du condamné, ses propos, ses regrets, l’empathie exprimée pour la victime, le remerciement à la victime de l’avoir dénoncé, font de lui un véritable « tuteur de résilience », qui permet à la victime de se débarrasser de son éventuel sentiment de culpabilité.

 

Nous sommes ici pour parler de la loi de février qui introduit l’inceste dans le code pénal. J’en parlerai ce soir, dans ma seconde intervention. Pour l’instant, j’évoquerai une autre loi de mars 2010, loi « tendant à amoindrir le risque de récidive criminelle », et qui dans son chapitre 3, prévoit l’interdiction systématique des contacts entre l’auteur de délits ou de crimes sexuels et la victime. Cette loi condamne donc le travail que j’ai pu réaliser en prison, et parfois à l’extérieur de la prison. Mais le plus grave, c’est qu’elle punit également les victimes d’inceste qui demandent à revoir leur père, leur beau-père, leur grand-père…, parce qu’elles en ont besoin,  pour comprendre,  pour dire leur colère, voire pour renouer des liens « parce que c’est quand même mon père ». C’est le Juge de l’application des peines qui est chargé d’appliquer cette loi, donc après la sortie de détention, jusqu’à la fin du suivi socio-judiciaire ou de la surveillance judiciaire. J’ai déjà un exemple, avant même le vote de cette loi, d’un refus d’un JAP de répondre positivement à la demande d’une enfant de 12 ans de revoir son beau-père, au prétexte que cela risque de la perturber, mais aussi parce que la demande ne peut pas venir de cette enfant elle-même, qui serait donc nécessairement manipulée, par qui ? par sa mère, ou peut-être par le psychologue, baptisé ironiquement « l’homme de l’art » dans le jugement…. Un tel refus est maintenant validé par une loi !

 

J’ai évoqué la possibilité pour une victime « résiliente » d’avoir à subir une condamnation par d’autres victimes : Une jeune femme qui avait bénéficié d’un entretien  en prison avec son agresseur (ex beau-père) et qui s’était sentie reconstruite après cette unique entrevue, a voulu aller témoigner de son expérience dans une association de victimes. Elle s’est faite jeter. On lui a dit qu’il n’est pas correct de revoir son agresseur….

 

 

 

 

 

Pour ceux qui voudraient plus de détails sur ces entretiens auteurs-victimes, je vous renvoie aux actes des congrès de l’AFIREM (Etats des savoirs sur la maltraitance en 2007 ; La prise en charge de la maltraitance 1999 )    et aussi au blog www.atfs.fr sur lequel figure un certain nombre des communications, conférences et articles que j’ai pu commettre sur ce sujet.

 

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