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CONGRES de « PAROLE D’ENFANTS »

VERSAILLES 2008

 

« AUX FRONTIERES DU POSSIBLE »

 

Communication présentée au « Congrès off »

par Michel SUARD, psychologue, thérapeute familial

 

« Il n’y a que mon père qui peut me reconstruire »

 

Je suis déjà intervenu il y a deux ans dans le congrès « off » de Parole d’Enfants qui avait pour thème « Aider l’autre et se réparer ». J’avais présenté une expérience de réparation de la victime d’agression sexuelle intrafamiliale (et en même temps de l’auteur) par l’auteur lui-même, au moyen d’entretiens médiatisés en prison. Réparation réelle obtenue grâce à la mise en mots de ce qui s’est passé et des émotions vécues.

 

Ces entretiens médiatisés, je les conduisais en prison et en dehors de la prison, quand j’étais salarié d’une association de thérapie familiale à CAEN, grâce à une convention passée avec le Centre Hospitalier Spécialisé, gestionnaire du S.M.P.R. Je suis aujourd’hui retraité de mon activité salariée. Mais je continue à travailler, en libéral, entre autres choses pour des suivis d’anciens détenus, obligés ou volontaires.

 

J’étais déjà, je crois, dans le thème du congrès de cette année : « Aux frontières du possible, La place du risque dans nos interventions ». J’avais évoqué dans mes propos les freins rencontrés pour la réalisation de ces entretiens. C’est sur ces freins, provoqués par la peur du risque, que je vais m’attarder aujourd’hui dans cette communication.

 

La peur du risque


Je constate qu’au nom de la Protection de l’Enfance, mais en fait en appliquant le fameux « principe de précaution » qui n’est rien d’autre dans ce cas que l’expression de notre peur du risque, on empêche des contacts entre des enfants, victimes d’abus sexuels ou de maltraitance en général, ou des frères et sœurs de victimes, demandeurs de ces contacts, et l’auteur des violences.

 

Ce refus constitue en fait une violence – institutionnelle – sur des enfants en refusant de répondre à leurs besoins, paradoxalement au nom de l’intérêt de l’enfant et de sa protection.

 

J’évoquerai trois raisons, parmi d’autres, à ces refus : 1. La peur de la récidive ; 2. Les positions théoriques ou idéologiques ; 3. Un raisonnement parfaitement manichéen.

 

La peur de la récidive de l’auteur, alors que l’on sait (ou que l’on devrait savoir, au sens de savoir scientifique et non pas émotionnel ou médiatique)

que 9 délinquants sexuels condamnés sur 10 ne récidivent pas

qu’en matière de crime (viols), le taux de récidive descend à 1%

et que les récidives sont moins fréquentes dans les situations d’abus intrafamiliaux (inceste) que pour les abus extrafamiliaux (pédophiles).

Ce taux très important de non-récidive m’a donné l’idée de commencer une recherche sur le devenir de ces non-récidivistes qui ont certainement beaucoup d’idées à nous transmettre sur la lutte contre la récidive.

 

Les positions théoriques ou idéologiques. J’ai entendu souvent des phrases énoncées comme des certitudes telles que « un père qui a commis l’inceste ne peut plus être père », et aussi « Ils devraient être systématiquement déchus de l’autorité parentale ». Ces assertions idéologiques (même si l’on peut admettre, avec Pierre Legendre, que l’inceste est « un crime contre la généalogie »),  ne tiennent aucun compte de la réalité vécue par nombre d’enfants qui persistent à vouloir considérer ce père abuseur comme leur père « C’est quand même mon père, et je l’aime ». Les formulations-condamnations-jugements sont en même temps rétrogrades puisque si dans le passé existaient bien des mesures radicales de « déchéance pour les enfants nés et à naître », le Code aujourd’hui a remplacé le terme de déchéance de l’autorité parentale par celui de retrait de l’autorité parentale, qui implique, pour la personne concernée, la possibilité de demander un jour à récupérer cette autorité parentale retirée.

 

Un raisonnement parfaitement manichéen qui oppose d’un côté un auteur (de préférence de sexe masculin) coupable à 200%, et qu’il faut donc « couper », couper de la société, voire plus… et de l’autre côté la victime, innocente, forcément définitivement détruite, et qu’il faut à tout prix protéger en l’éloignant de la perversion du monstre. Et malheur à la mère si elle manifeste le désir de rester avec l’auteur des abus (même si c’est elle qui a porté plainte). Pire encore si elle se marie avec lui après coup. Elle est alors « jugée », culpabilisée, laminée, parce que « hors norme ».

 

Trois cas cliniques : Julien, Sandra, et Kevin

 

Pour illustrer ces propos, je vais présenter trois exemples cliniques. Le terme de « vignette clinique » souvent utilisé par les intervenants, me paraît d’une « surface » insuffisante pour évoquer des situations aussi complexes, et que je vais pourtant nécessairement simplifier. Tous les prénoms ont bien entendu été modifiés.

 

Julien, né en 1995.

Son père, Mr C., a été incarcéré en 1999 pour des abus sur Sandra, sa sœur aînée. Condamné à 6 ans de prison en Correctionnelle, il est sorti en fin de peine en 2004 et m’a demandé la poursuite du suivi psychologique commencé en détention. Le couple parental s’était séparé en 1999, indépendamment des abus, et en fait en raison des problèmes d’alcool des 2 membres du couple. Les enfants ont été placés en famille d’accueil. C’est chez l’assistante maternelle que Sandra a révélé les abus.

 

Mr C. est entré dans le groupe thérapeutique pour auteurs de crimes et délits sexuels intrafamiliaux en janvier 2003. Il s’y est montré très participant. Il a évoqué douloureusement sa culpabilité, son sentiment d’indignité paternelle, puis, il en est arrivé à dire son envie de « réparer ». Comment réparer ?

 

Au mois d’août de cette même année, j’ai pris contact avec l’éducatrice ASE référente du placement des deux enfants. Julien présentait des troubles psychologiques et voulait voir son père. J’ai de ce fait conseillé à Mr C. d’écrire une lettre à son fils en l’adressant à l’éducatrice (et également une lettre à la grande sœur, victime du père). Ce qu’il a fait au mois de septembre.  Les premiers freins sont apparus alors : fallait-il montrer la lettre du père à Julien ? Etait-ce d’ailleurs bien le père qui avait écrit lui-même la lettre ?

 

J’ai proposé de rencontrer l’éducatrice et la psychologue de l’ASE pour les rassurer sur l’état psychologique du père. La réunion a eu lieu en janvier 2004. La réassurance de l’équipe a permis une mobilisation efficace, mais limitée par d’autres freins.  Le service juridique du Conseil Général a demandé que le Juge des Enfants soit informé afin qu’il donne l’autorisation. Dans le même temps, j’ai suggéré au père d’écrire de son côté au Juge des Enfants, qui a transmis au Conseil Général pour avis la demande du père, pendant que le Conseil Général  demandait l’avis du Juge….

 

Mais entre temps, la psychologue de l’ASE a informé la pédo-psychiatre du CMP qui contrôlait le suivi de Julien. Celle-ci s’est opposée à tout contact ou information entre le fils et le père. « Cet enfant est schizophrène. Il n’est donc pas dans la réalité. Il fait des dessins en séance pour son père, mais c’est au thérapeute qu’il les donne et non à son père. Et compte tenu de son état, il aura besoin d’un placement en établissement spécialisé dans 2 ans ». La même pédo-psychiatre avait expliqué à la famille d’accueil le diagnostic de schizophrénie en signalant qu’un certain nombre de schizophrènes avaient tué leurs parents….

 

En accord avec l’équipe de l’ASE, et après une réunion houleuse avec la pédo-psychiatre, nous avons décidé de passer outre. Curieusement, l’arrêt de la thérapie a été décidé peu après par le CMP. Après un courrier de la psychologue ASE au Juge insistant sur l’intérêt pour les deux enfants d’avoir accès aux courriers du père, ceux-ci ont finalement pu être lus aux deux enfants, en mars 2004, soit 6 mois après leur envoi. Julien n’a pas répondu à son père, mais il faut tenir compte de la pression qu’il avait subie de la part du CMP.

 

Le père est sorti de prison en novembre 2004. La suspension du droit de visite du père aux enfants a été confirmée par le magistrat pour enfants, suite à un rapport de la pédo-psychiatre.

 

Début 2005, l’ASE demande au Juge des Enfants un droit de visite au père pour la fille et pour Julien. L’accord, pour Julien seulement, n’arrivera que beaucoup plus tard, et la première rencontre entre Julien et son père aura lieu en septembre 2006. Une rencontre par mois, pendant une heure, dans un Centre Social, en présence de l’éducatrice et de la psychologue de l’ASE, et aussi du psychologue du père, qui reste présent pour continuer à rassurer l’équipe de l’ASE.

 

Julien a alors 11 ans. Il avait 4 ans lorsque son père est parti en détention. J’avais donc demandé à Mr C. d’apporter, lors de cette première rencontre, des photos de l’époque où il vivait avec son fils. J’étais un peu inquiet en voyant la seule photo qu’il avait retrouvée : le sapin du dernier Noël avant son départ. Mais cela a permis à Julien de retrouver des souvenirs étonnants : les cadeaux qu’il avait eus pour ce Noël. Il reconnaissait les papiers des cadeaux, de même que le papier peint de la salle … qu’il avait tendance à déchirer. Ces souvenirs ont été un début de reconstitution du puzzle de son enfance, qui s’est poursuivie lors des visites suivantes. Et, à la fin de cette première entrevue, Julien nous a gratifiés d’un redoutable : « Ca fait deux ans que j’attends ce moment-là ! ».

 

Le père n’est pas parfait. Il n’est pas devenu un ange. Mais à coup sûr il est différent de ce qu’il était auparavant. Sa situation sociale n’est pas très brillante. Il n’a pas de qualification, et pas de travail. Il loge avec un frère dans un petit appartement où tous les deux se relaient pour assister leur mère atteinte de la maladie d’Alzheimer. Il a finalement accepté de s’engager pour des soins par rapport à son appétence alcoolique.

 

Les visites de Julien à son père vont se renouveler chaque mois pendant 2 ans. Ce n’est qu’à la dernière audience que le Juge des Enfants a accordé au père, au fils, et aux intervenants, le droit de sortir de la salle d’entretien. Julien est très content de découvrir ainsi son père. Et je peux affirmer que cet enfant, qui suit une scolarité normale, n’a, de plus, rien de schizophrène ! Mais, tout récemment, il a demandé la suspension de ces visites. Il semble bien que la présence des trois observateurs, contrôleurs du père, et du fils, lui soit devenue difficile à supporter. Il a pu dire qu’il se sentirait mieux s’il avait un contact direct avec son père sans intermédiaire. On peut en effet s’interroger sur  le message que l’on adresse à l’enfant en lui imposant la présence de ces « gardes du corps ». N’est-ce pas lui dire implicitement que son père est un homme dangereux ? Est-ce ainsi que l’on peut restaurer une relation de confiance entre un père et son fils ?

 

On remarquera donc avec cette situation que quand un enfant demande à voir son père, on se pose des questions, on doute, on s’interroge. Ce qui paraît normal, mais qui constitue autant de freins.

 

Par contre, quand un enfant ne demande rien, ou refuse, les intervenants semblent éprouver un soulagement, ou bien ils ont la conviction qu’il n’y pense pas.

 

Sandra, la sœur aînée de Julien, née en 1992

En 2003, le père écrit la lettre suivante à sa fille « …En premier lieu je voudrais te demander pardon et te dire mes regrets pour les gestes déplacés que j’ai eus envers toi. Ton papa n’avait pas le droit de faire des choses pareilles, c’est donc pour cela que je voudrais que tu saches, maintenant que tu es en âge de comprendre, que tu n’es en rien responsable si je suis en prison aujourd’hui. Mais bien au contraire, je trouve que tu as eu raison d’en parler et même si cela te paraît bizarre mais si tu n’avais rien dit, la justice ne serait jamais intervenue et peut-être que ton père aurait fait des choses beaucoup plus graves, alors comme tu peux le voir c’est un service que tu m’as rendu car je profite d’être en en prison pour me soigner pour ne plus jamais refaire des choses pareilles. Quoi qu’il en soit je tiens à te dire que je ne vous oublie pas et que je vous aime toujours, autant sinon plus car malgré cette bêtise que ton papa a faite, vous êtes ce qui m’est arrivé de mieux dans ma vie. Le plus dommage, c’est que ton père a fait l’idiot et de ne pas avoir réagi en homme et papa normal…

…Quand je serai dehors, papa fera tout ce qui sera possible et nécessaire pour refaire une vie normale et ainsi devenir un homme mais aussi un papa raisonnable, sûrement le papa que vous auriez aimé avoir… ».

 

Dès qu’on lui a lu cette lettre, elle a répondu à son père la lettre suivante (orthographe respectée) :

chère papa adoré

tu me manque j’ai reçu ta lettre je t ‘aime de tout mon cœur, mais en premier lieu ton pardon je l’accepte et tes regrets aussi. Maman parle du mal sur toi elle dit « oui ton père il t’a fait du mal sur toi » moi j’ai dit « en fait s’est pas sa faute s’est ta faute ». Toi tu es pour rien papa c’est la faute de maman elle qui est partie chez mamie. Papa, est ce que maman est vraiment notre maman parce que moi je ne crois pas toi tu as les même yeux que moi et mon frère ta le même nom de famille que nous car maman elle la les yeux marron et que son nom de famille est pas le même. Mon frère et moi on veut savoir. Je suis sage avec tata et tonton. Que dieux te protège du mal. Papa estceque je peu t’appeler papounet. C’est moi qui inventes et je t’offre ce cadeau pour la fête des pères. Bon aller je te laisse.

Ta petite fille que tu l’aime ;

 

Mr C. a répondu à son tour. Voici quelques extraits de sa lettre :

Bonjour Sandra

J’ai bien reçu ta lettre qui ma fait énormément plaisir…. Maintenant en ce qui concerne la question que vous vous posez au sujet de votre mère, la réponse est oui. Elle est vraiment votre maman tout comme je suis votre papa…Je souhaite que vous restiez sages et aussi gentils avec votre maman, car même si elle dit du mal sur moi, cela n’est pas grave. Un jour peut-être elle se rendra compte qu’elle avait tort de vous parler de moi comme ça… Prends soin de toi et de ton frère, aide le si il a des difficultés pour lire ou écrire et encore, restez sages avec tata et tonton ainsi qu’avec votre maman quoi qu’elle dise ou qu’elle fasse…Je vous aime et vous embrasse très fort.

 

Sandra a en fait beaucoup plus de difficultés scolaires que son petit frère. Elle sera d’ailleurs orientée en IME en 2005. Son courrier montre ses difficultés relationnelles avec sa mère. Mais elle est en fait très ambivalente. Les discours négatifs de la mère sur le père, l’arrivée d’un beau-père mal accepté par les enfants, vont amener momentanément une rupture des visites chez la mère, mais ces visites vont reprendre ultérieurement. Ambivalence également à l’égard des propositions d’entretiens avec la psychologue. En 2005, Sandra demande clairement à rencontrer son père. Mais lors de l’audience d’assistance éducative, le Juge va mettre un nouveau frein en lui demandant de confirmer par écrit sa demande. Elle ne fera pas cette « lettre de motivation ».

 

Aujourd’hui, elle ne veut plus rien, ni voir son père, ni voir sa mère, ni voir la psychologue. Elle fait pression sur son frère pour qu’il ne parle pas d’elle à son père lors des visites médiatisées. Elle empêche ainsi que quiconque parle des abus subis par le père, du séjour en prison, et de l’éventualité d’une reprise de contact.

 

Tous ces freins, qui témoignent de la peur des intervenants, ont aussi pour effet d’empêcher les enfants d’avancer dans leur reconstruction.

 

Heureusement, Sandra, comme Julien, séjournent depuis huit ans dans la même famille d’accueil qui se révèle un lieu où il est possible de se poser. Mais Sandra n’a donc aucun contact  ni avec son père, ni avec sa mère. Comment l’aider à se construire ?

 

Kevin, né en 1994

Le père, Mr P. a commis des abus sur son fils en 2006. Les parents se sont séparés en 2002. Au moment de la séparation, leurs 3 enfants (Kevin est l’aîné, les deux sœurs plus jeunes se nomment Géraldine et Sabrina) sont restés auprès de la mère. Mr P. a créé un nouveau couple qui s’est marié en 2003. Un enfant, Ludovic, est né en 2005.

 

Les aînés ne s’entendant pas avec leur mère, demandent à venir vivre chez leur père et leur belle-mère. Géraldine vient chez le père en 2003, puis Kevin, en 2004.

 

En 2006, suite aux abus commis sur Kevin, Mr P. est  mis en examen, et les deux aînés retournent chez leur mère. Mr P. séjourne en prison préventive pendant 8 mois, sort en avril 2007 en liberté provisoire avec un contrôle judiciaire et une obligation de soins que j’assure depuis mai 2007. Mr P. a une interdiction de contact avec la victime. Cela semble normal pendant la période d’instruction. Quoique… Si l’auteur des abus reconnaît la réalité des actes lors de la garde à vue, pourquoi interdire des contacts, médiatisés, si l’enfant victime le demande ? Dans le cas présent, le père reconnaît partiellement les faits, et cela fait deux ans que le fils n’a plus de contacts avec son père.

 

Une expertise psychiatrique pré-sentencielle évoque chez Mr P. une « homosexualité masculine non exclusive », dans la mesure où Mr P. a commis les abus sur un garçon, mais qu’il a par ailleurs des relations sexuelles avec sa femme…. Cette notation aboutit à une interdiction de contact aussi avec ses filles. Mais personne ne semble avoir réalisé que Mr P. , qui a un travail régulier, vit avec sa femme et son dernier enfant, sans que cela pose de problème.

 

En septembre 2007, les deux aînés sont placés en Maison d’Enfants, suite à des signalements mettant en cause les conditions d’éducation maternelles (en particulier des problèmes d’alcool importants). En juin 2008, Kevin téléphone, plusieurs fois, en cachette de ses éducateurs, à une tante paternelle, ainsi qu’à une cousine, qui vont retransmettre au père le contenu de ces appels : « Toute la famille me manque. Seul, mon père peut me reconstruire. Malgré ce qui s’est passé, c’est mon père et je l’aime ».

 

« Seul, mon père peut me permettre de me reconstruire ». J’ai fait de cette phrase le titre de ma communication. Il est certain que Kevin ne me connaît pas et qu’il n’a pas pu lire le moindre de mes articles. Mais son propos vient confirmer cette idée qui m’est chère, à savoir que l’auteur des abus intrafamiliaux peut devenir celui qui répare, c’est-à-dire le « tuteur de résilience » de sa victime. Il n’était pas possible pour le père de dire qu’il avait reçu, même indirectement, ce message « clandestin » de son fils. De plus, lorsque Mr P. a pris contact avec la Maison d’Enfants pour prendre des nouvelles de ses deux enfants, le Directeur lui a fait savoir que Kevin ne voulait pas le voir. J’ai du expliquer au père que la réaction de Kevin était somme toute logique. Il a bien senti que personne autour de lui n’était favorable à une reprise de contact avec son père. Il s’est donc très vraisemblablement « adapté » à son interlocuteur.`

 

Je comptais sur l’audience de Correctionnelle pour parvenir à mettre en place des entretiens médiatisés à visée réparatrice pour ce jeune, qui avait dit clairement – mais en secret – qu’il avait besoin de son père.

 

J’ai assisté au Jugement. Malheureusement, le réquisitoire de l’avocat général a dressé un tel portrait du père (« perversion, égocentrisme, absence de culpabilité, absence d’émotion, utilisation des abus subis dans le passé pour justifier ses comportements… ») en présence de Kevin, que le rencontre n’est pas pour demain.

 

De plus, Kevin est arrivé à l’audience, entouré de son administrateur ad hoc, de son avocat, de sa mère, de sa grand-mère avec son copain, du directeur de la Maison d’Enfants et d’un éducateur. Il ne pouvait pas se tourner vers son père. J’ai juste vu un regard furtif de Kevin vers son père.

 

Le père n’est plus prêt à aider son fils, qui devra se contenter des 10 000 € de dommages et intérêts pour se réparer.

 

On verra peut-être plus tard. Mais quel gâchis ! Que de temps perdu !

 

Ces trois histoires se passent dans 4 départements différents. Ce n’est donc pas un problème local, sur un territoire particulier.

 

Ce n’est pas non plus une règle absolue : J’ai été sollicité pour réaliser des entretiens familiaux par un service d’ASE dans une situation très particulière : une fille de 16 ans, en Famille d’accueil, subit des attouchements de la part du père d’accueil. Elle n’en dit rien. Pour diverses autres raisons, le couple se sépare. La fille révèle alors les abus. L’assistante maternelle informe le Conseil général et porte plainte contre son ex mari, qui se pend au lieu de se rendre à la convocation de la gendarmerie.

 

Les enfants confiés sont enlevés, confiés à une famille-relais. Mais les enfants, l’assistante maternelle, les parents des enfants demandent le retour des enfants  dans la famille d’accueil d’origine. Le service de l’ASE a donné son accord à condition que se mettent en place des entretiens familiaux regroupant l’assistante maternelle, sa fille et les enfants placés. Il est sans doute regrettable qu’il ait fallu 6 mois pour que cela se réalise. Mais il a été possible dans ce cas de travailler sur les abus et sur les relations familiales. Il est vrai que l’auteur des abus était mort ! C’est sans doute plus facile !

 

 

 

 

 

Conclusion.

 

Un conseil tout d’abord : S’il est important de se questionner sur les demandes de contacts avec leur abuseur formulées par les enfants, il est tout aussi important de se questionner sur les « non-demandes ».

 

J’ai écrit il y a 20 ans un article intitulé « La peur et la Violence dans les familles maltraitantes et chez les intervenants ». J’y démontrais que si la violence engendre de la peur, la peur à son tour génère de la violence. La peur du risque que je constate chez les intervenants me met en colère. Je ne sais pas toujours gérer cette colère. Comment utiliser cette colère pour en faire un outil d’intervention utile ? Je crois que le seul remède, c’est la mise en mots de cette colère. Il faut en parler. C’est ce que je viens de faire devant vous. Je vous remercie de m’avoir écouté.

 

Michel Suard

Versailles, décembre 2008

 

 

 

Que sont devenus  ces trois jeunes, trois ans plus tard ?

 

Sandra avait repris des contacts avec sa mère, et à sa majorité, elle a décidé de refuser le contrat « jeune majeur » qui lui était proposé. De ce fait, elle a quitté la famille d’accueil, de même que sa scolarité à l’IME. Elle est partie vivre chez sa mère. Elle a donc touché les dommages-intérêts suite à la condamnation du père. Ce qui n’a pas empêché la mère d’écrire une lettre au père pour lui réclamer une pension alimentaire pour Sandra, qui vit auprès de sa mère sans scolarité ni travail. Le père a réussi à ne pas répondre à cette demande, non sans crainte de poursuites judiciaires…

 

Julien vient d’avoir 17 ans. Il est resté dans sa famille d’accueil et il vient d’entrer en Lycée Professionnel en vue d’un bac pro. Depuis un an, les visites au père sont enfin « libres ». Il vient passer un samedi par mois avec son père, ce qui lui a permis de faire connaissance avec ses oncles et tantes et ses cousins. Toutefois, depuis peu, il a décidé de « faire un break » et ne vient plus en visite. On peut penser qu’il a repris des contacts avec sa mère et qu’il lui est impossible d’avoir des relations avec ses deux parents.

 

Kevin, contrairement à sa sœur Geraldine, a quitté la Maison d’Enfants et est revenu vivre chez sa mère, avec qui les conflits sont fréquents. Dès qu’il a appris par sa sœur que son père était sorti de prison, il a téléphoné à son père pour lui demander de l’aide. Mr P. a du lui rappeler l’interdiction de contact. Il sera majeur dans quelques mois. Mais une reprise de contacts est loin d’être assurée…

 

Il y avait d’autres chemins possibles, mais…

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