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Première Partie :

De la parentectomie à la co-éducation

  

On a longtemps considéré que les parents étaient la cause des difficultés présentées par les enfants (échec scolaire, repli, dépression, troubles du comportement, délinquance…), et décidé qu’en coupant l’enfant de sa famille et en le confiant à une structure de remplacement (institution ou famille d’accueil), on allait ainsi résoudre les problèmes du jeune et l’aider à avancer…

 

Ce processus de « parentectomie » était la règle dans nos pratiques socio-éducatives : bonne institution contre mauvaise famille… Les institutions n’avaient pratiquement pas de contacts avec les familles des enfants qui leur étaient confiés. Les dossiers des enfants comportaient des sous-dossiers scolaire, de santé, professionnel, mais rarement social ou familial.  Jusqu’en 1984, les décisions de placement judiciaires étaient des « jugements définitifs », et qui n’étaient revus que si quelqu’un en faisait la demande(l’établissement, ou plus rarement la famille dans la mesure où elle ne connaissait pas souvent ce droit de demander). Et n’étaient pas rares les « ordonnances de placement provisoire », « oubliées » jusqu’à la majorité de l’enfant.

 

En 1984, les décisions judiciaires sont devenues révisables au minimum tous les deux ans. En 1986, la réforme des droits des usagers de l’Aide Sociale à l’Enfance a limité à un an la durée des recueils temporaires (mais renouvelables…). A la même période, la réforme des annexes XXIV de la Sécurité Sociale a demandé que l’on prenne en compte l’importance et la place de la famille.

 

Théoriquement, cette réforme des annexes XXIV de la Sécurité Sociale en 1989, puis la loi de 2002 qui concerne l’ensemble des institutions sociales et médico-sociales, prévoient d’associer les familles aux projets individuels des enfants bénéficiaires de séjour dans ces institutions.

 

En fait, nombre d’établissements, de structures, fonctionnent encore avec cette idée non exprimée que la famille est coupable des difficultés de l’enfant. Le projet individuel est alors entièrement conçu par l’établissement et simplement signé par la famille…

 

Les précurseurs

 

L’évolution vers une prise en compte de la famille dans le travail psycho-pédago-social auprès de l’enfant placé a été possible grâce à l’action de certains précurseurs. A titre d’exemple :

 

1). En 1957, et complètement à contre courant des idées de « parentectomie », l’établissement de pédo-psychiatrie pour adolescents difficiles à ZANDZWICK, aux Pays-Bas, explique que « c’est dès le début de l’existence de Zandzwick que l’on avait souhaité toute espèce de contacts avec les familles des jeunes gens, mais à la suite de recherches, les interventions furent intensifiées et s’intégrèrent mieux au programme thérapeutique. Les familles furent convoquées de manière plus systématique et les jeunes gens invités à prendre part aux entretiens que nous eûmes avec leurs parents… L’important fut aussi que les éducateurs participèrent à ces entretiens, ce qui mit un terme à la scission qui régnait antérieurement entre les éducateurs de groupe d’une part, et le travail social auprès des parents d’autre part…

…Idéalement, le traitement devrait viser l’ensemble de la famille et être fourni sur place. Le placement d’un seul de ses membres renforce son étiquetage de « patient désigné »..


… Mais l’enfant a le droit de mener sa vie et les autres membres de la famille ont également le droit de se libérer des liens étroits dans lesquels ils se tiennent prisonniers les uns des autres. Bref, il s’agirait d’une forme de vacances… »

(in SCHOUTEN Jan, HIRSCH Siegi, BLANKSTEIN Han, Garde ton masque, Erès 1993  première édition hollandaise en 1974)

 

 

2) Les Quatre Vents au Québec dans les années 80-95

« Il y a une quinzaine d’années, des éducateurs de cette institution se sont avisés qu’il serait intéressant de regarder le fonctionnement des familles avant d’y renvoyer le jeune. Pour ce faire, ils ont invité des familles à venir passer une fin de semaine aux Quatre Vents afin de les observer et d’une certaine façon de les évaluer et de les contrôler.. Progressivement, les éducateurs ont réalisé qu’on pouvait tirer plus de cette activité et ils y ont été poussés par des parents qui ont à leur tout proposé aux éducateurs de venir dans la famille, mûs qu’ils étaient par un besoin de réciprocité de ces visites.

A la suite de cela, les rencontres-famille ont évolué et l’institution a commencé à axer beaucoup plus ces rencontres sur le fait qu’il y avait moyen d’offrir à la famille le bon côté de l’institution, à savoir un environnement et des possibilités de détente en fin de semaine.

Progressivement encore, on en est arrivé à une sorte de quatrième étape où actuellement ce qui est essentiel dans les rencontres-famille, c’est le vécu qui peut être partagé entre l’éducateur, le jeune et sa famille au cours d’une fin de semaine qui vient se passer dans l’institution. Partant d’une expérience qui avait plus des visées de contrôle que de changement, malgré un éloignement qui pouvait être un obstacle, on en est arrivé à créer une occasion de rencontre où c’est le vécu partagé qui prime et où les parents et le jeune deviennent réellement les partenaires de l’institution. J’insiste sur le fait qu’il ne s’agit pas là d’une technique, mais d’une création mutuelle, dans laquelle les parents ont appris à l’institution, et dans laquelle l’institution s’enrichit de ce vécu partagé »

Guy AUSLOOS La compétence des familles Erès 1995

 

 

3) Les rapports au ministère et le département du Gard

Les rapports Naves-Cathala et Roméo demandés par le Ministère délégué à la famille en 2000-2002 sur l’Aide Sociale à l’Enfance, ont constaté, dans des termes sévères mais souvent pertinents, les difficultés existant dans les relations entre parents et professionnels. Nous retiendrons le passage suivant :

 

« L’amélioration des relations parents-enfants-professionnels suppose en premier lieu de prendre en considération la question du rôle et de la place des parents dans l’éducation de leurs enfants, notamment à l’école, dès le plus jeune âge de l’enfant. Mais aussi de ne pas en inférer que les autres acteurs ne seraient pas comptables en cas de négligence de la part des parents… S’il est important de renvoyer chaque parent à sa responsabilité, il est également important de renvoyer chaque acteur éducatif à la sienne en posant avec force les principes de co-éducation et de co-responsabilité éducative

 

…Prévenir le plus en amont possible, soutenir la famille en difficulté en milieu ouvert, proposer des alternatives à l’accueil permanent hors du domicile familial, préparer le retour en famille en cas de séparation, lorsque les évolutions nécessaires sont acquises, étayer le retour une fois celui-ci réalisé… Et au-delà, il convient de s’interroger sur les moyens d’articuler les prestations d’aide à domicile aux prestations d’accueil physique de l’enfant.

 

En particulier, la mise en place d’une mesure d’accompagnement familial et éducatif permettrait de s’inscrire dans une logique non plus d’éducation à destination des enfants, de façon à promouvoir une action globale autour de la famille, respectueuse de l’exercice de l’autorité parentale, en vue d’un partage de l’action éducative entre parents et professionnels. »

Le département du Gard, à l’initiative d’un Juge des Enfants, a créé il y a 15 ans un service d’adaptation progressive en milieu naturel (SAPMN). Dans ce fonctionnement, le juge confie l’enfant à un établissement et permet à ce dernier d’autoriser l’hébergement de l’enfant dans sa famille. Cet outil de travail permet à une maison d’enfants de s’ouvrir sur l’extérieur et de proposer un éventail d’interventions axé sur le partenariat avec les familles qui voient leurs compétences mieux prises en compte. Les rapports cités plus haut se sont largement inspirés de cette expérience.

 

Mais ils n’ont pas tenu compte d’une autre expérience, qui date de plus de 10 ans, et qui, par un cheminement différent, arrive à des résultats voisins, à savoir l’action de l’Unité d’Accompagnement Educatif des Familles de l’Association X de Protection de l’Enfance

 

 

4) L’UAEF

 

Dès 1995, et compte tenu de l’éloignement des familles par rapport aux lieux de placement des enfants, cette Unité de l’association décide d’organiser des séjours Enfants/Parents, près d’une des Maisons d’Enfants, permettant aux familles ou aux fratries séparées de se retrouver le temps d’un week-end.  Dès le départ donc, on retrouvait les éléments présents dans l’expérience des Quatre Vents au Québec : vécu partagé, temps de détente pour la famille et accompagnement permettant des observations dans un cadre éducatif contenant et sécurisé. Ces séjours Enfants-Parents (SEP) sur une durée de 2 à 3 jours avec la présence constante d’un éducateur, dans des appartements situés à proximité des Maisons d’Enfants de l’Association, se sont progressivement structurés avec élaboration d’un protocole rigoureux.

 

Ensuite le service a créé des visites à domicile (VAD), rencontres au domicile de la famille, médiatisées dans le cadre d’une mesure de placement. Les contacts avec les familles sont aujourd’hui assurés directement par les Maisons d’Enfants, en application de la loi de 2002, et au titre des actions incontournables demandées par l’association aux équipes de ses maisons d’enfants, sous la forme d’entrevues trimestrielles à la Maison d’Enfants ou exceptionnellement au domicile de la famille.

 

Et c’est en 2000 qu’ont été mises en place, en parallèle à de nouvelles mesures de placements séquentiels, des mesures de placement avec hébergement permanent chez les parents : les Interventions Socio-Educatives dans la Famille (ISEF). Ce type d’intervention issu de la dynamique même de l’évolution du travail de l’association avec les familles est en fait très voisin de l’expérience des SAPMN du département du Gard. Le travail éducatif se fait au domicile de la famille, à raison de 2 à 3 interventions par semaine. Cependant, une place en internat, ou en famille d’accueil, est réservée le temps de la mesure, en cas de nécessité.

 

Le protocole d’intervention en ISEF prévoit d’ailleurs dès le départ une visite de la famille et de l’enfant à l’internat ou à la famille d’accueil du Service de Placement Familial (SPF), désigné pour accueillir le jeune. Cette prise de contact avec les personnes et avec le lieu d’accueil (y compris la visite de la chambre réservée) permet de bien rappeler à la famille que la mesure prise par l’autorité mandante est bien un « placement ». Elle permet surtout, si la séparation devient nécessaire (pour des week-end ou au long cours), de faciliter le séjour autant pour la famille et l’enfant que pour l’équipe des professionnels, en évitant ainsi toute entrée « en urgence ». Cette visite préalable constitue enfin le signe d’une bonne collaboration entre les équipes et l’équipe de l’UAEF, collaboration suivie également dans les cas où les interventions de l’UAEF sont décidées pour préparer un retour en famille au terme du placement.

 

Le service n’a pas de position idéologique a priori sur la question de savoir s’il faut augmenter le nombre de placements d’enfants ou s’il faut laisser les enfants dans le milieu familial. Nous savons aujourd’hui, grâce aux études faites par l’ODAS depuis plusieurs années que les situations de violence intrafamiliale (maltraitances et négligences) sont à rapporter à des problèmes éducatifs beaucoup plus qu’à la précarité, l’alcool ou le chômage. C’est pourquoi, face aux difficultés rencontrées par les parents dans l’éducation de leurs enfants, le principe de base, que l’on parle d’ISEF ou de SEP, est de considérer qu’une aide éducative globale à la famille est nécessaire,

-       soit pour éviter une séparation qui serait vécue comme un arrachement,

-       soit pour préparer la séparation si elle s’avère nécessaire,

-       soit pour accompagner la fin d’un placement et pour faciliter un retour en famille.

 

Position très pragmatique qui justifie une adaptation des outils au cas par cas, éventuellement une association entre ISEF et SEF, toujours une collaboration active avec les autres services intervenant dans la famille, et surtout une grande transparence dans la relation avec la famille, ce qui suppose cette co-responsabilité éducative avec les parents, évoquée dans le rapport Roméo.

 

Nous emprunterons une définition de la collaboration entre parents et professionnels à Gilles GENDREAU, éducateur québécois :

 

Il s’agit d’un échange entre deux groupes d’éducateurs : ceux qui le sont de par leur fonction parentale, et que nous qualifierons tantôt de parentaux et tantôt de naturels, et ceux qui le sont devenus par formation et que l’on nomme professionnels. De par leurs compétences, ces deux types d’éducateurs sont tout à fait complémentaires : la compétence des professionnels les habilite à l’accompagnement éducatif spécialisé ; celle des parents fait d’eux les experts des situations éducatives vécues dans leur famille et son environnement…Aujourd’hui, nous nous demandons si l’un des indices de la compétence d’un professionnel ne serait pas justement son habileté à reconnaître chez le jeune et ses parents des compétences qu’ils ignorent souvent eux-mêmes. (Gilles Gendreau et coll. Partager ses compétences Editions Sciences et Culture Montréal 1995)

 

Associer les familles à nos réflexions, à nos analyses, à nos réunions, aux décisions, travailler avec elles à la recherche de leurs compétences pour les reconnaître et les valoriser, telles sont les attitudes éducatives de base qui visent au final à rétablir la qualité de la relation parent-enfant, en même temps qu’elles permettent de rétablir la confiance entre la famille et les professionnels chargés d’intervention.

 

 

 

Deuxième Partie :

Le Fonctionnement de l’UAEF

 

 

 

Pour entrer plus en détails dans le fonctionnement de l’Unité d’Accompagnement Educatif des Familles, nous présenterons successivement trois types d’intervention, auprès de trois situations familiales différentes, tout d’abord l’intervention dans la famille A.. aboutissant à un retour de l’enfant en famille. Les interventions dans les familles B.. et C.. permettront d’entrer plus avant dans les outils et les techniques d’intervention utilisés dans les Interventions Socio-Educatives dans la Famille (ISEF) et dans les Séjours Enfants/Parents (SEP).

 

1. L’intervention dans la famille A..

 

Voici tout d’abord un exemple d’accompagnement familial dans la durée, avec successivement le placement précoce d’un enfant maltraité, des visites médiatisées, des séjours enfants/parents (SEP), et une mesure d’ISEF, jusqu’à une main-levée du placement confirmant la réorganisation du fonctionnement familial.

 

M. et Mme A.. ont eu trois enfants. C’est le fils aîné, Abel, qui va subir très vite des maltraitances physiques et psychologiques de la part de sa mère. Dans les explications qui apparaîtront peu à peu au cours de la prise en charge, on trouve la prématurité de l’enfant maintenu plusieurs mois en pouponnière, le désinvestissement du père à cette époque de la vie familiale, et également des abus sexuels subis par la mère, de la part de son père, dans son enfance.

 

On retrouve là une situation classique de répétition transgénérationnelle de la violence, mais, comme c’est le cas le plus souvent, avec une forme de violence agie (ici, physique et psychologique), différente de la violence subie (dans ce cas, sexuelle).

 

La gravité des violences sur Abel a nécessité un placement précoce dans une structure « petite enfance », puis en Maison d’Enfants à Caractère Social. Pendant ce placement, les deux derniers enfants sont nés, sans problèmes éducatifs ou relationnels particuliers. Le rejet maternel ne visait que l’aîné.

 

C’est au cours de sa sixième année qu’ont commencé les visites à domicile, avec l’enfant, médiatisées par un éducateur. Ces visites hebdomadaires, de deux heures au début puis sur une journée et qui ont duré 18 mois, ont mis en évidence les difficultés de communication dans le couple, la difficulté de la maman à sortir d’un discours autoritaire et dévalorisant sur son fils, difficulté aussi à partager des moments de plaisir avec lui, mais aussi des comportements de l’enfant qui induisent inconsciemment ce type de réactions chez sa maman. Toutefois, certaines compétences maternelles ont pu être valorisées, comme par exemple son souci de préparer des repas adaptés aux besoins des enfants.

 

D’où la proposition faite à la famille de week-ends accompagnés afin d’élargir les possibilités d’échange mère-enfant (avec le bain, la soirée, le rituel du coucher, les repas, des jeux câlins…) et de permettre plus de temps familiaux et de détente à tous les cinq. Lors de la formulation du protocole d’accord, les deux parents ont pu exprimer clairement leur demande d’aide et d’échanges sur leurs difficultés.

 

Ces SEP ont duré 18 mois également, à raison d’un week-end par mois. Ils ont permis en particulier à la maman de passer du temps avec Abel et de découvrir le plaisir des moments d’échange et de tendresse. Le père a pu de son côté trouver une place dans cette relation, et le couple a réussi à discuter en dehors des SEP autour d’Abel et de sa prise en charge éducative.

 

Compte tenu de l’évolution positive des relations entre Abel et ses parents, le magistrat a pu élargir les droits de visite et d’hébergement puis décider une Intervention Socio-Educative dans la Famille, « afin d’accompagner, par un soutien éducatif adapté, la main-levée du placement ».

 

L’objectif de l’ISEF était donc de consolider l’évolution positive de l’enfant, de lui permettre de maintenir sa place de fils aîné de la fratrie, place qu’il avait perdue du fait du placement institutionnel, de gérer les conflits fraternels inévitables, et de travailler à ce que la relation mère-enfant continue à avancer dans un cadre structurant et rassurant.

 

Les interventions multiples dans la famille ont permis d’accompagner, d’encourager et de conforter l’évolution positive en cours. Chacun des cinq membres de la famille a continué à s’investir de façon importante afin de maintenir la dynamique de changement impulsée précédemment. L’amélioration de la situation d’Abel  (comportement adapté, respect des règles familiales, relations ludiques avec ses frères, bons résultats scolaires) est à mettre en lien avec l’apaisement de la maman, plus calme, plus patiente, et bien épaulée par son mari qui assume totalement son rôle paternel et se révèle rassurant autant pour les enfants que pour la maman.

 

Cette réussite évidente, sanctionnée par une main-levée du placement de l’enfant alors qu’il était âgé de 8 ans 1/2, a nécessité des interventions très nombreuses, intensives et donc coûteuses. (En fait, outre le placement en internat, 18 mois de visites accompagnées, 18 mois de SEP, les 6 mois d’ISEF étant pris en charge comme un temps d’internat) Et il faut considérer que sans ce travail intensif sur la relation dysfonctionnelle mère-enfant, et sur la globalité de la dynamique familiale (place du père, place de chacun des enfants dans la fratrie), Abel serait vraisemblablement resté en institution jusqu’à l’adolescence, et peut-être même à l’âge adulte. Le travail réalisé représente donc à terme une économie autant sur le plan financier que sur le plan de la souffrance familiale, elle-même coûteuse dans ses répercussions économiques.

 

 

2. L’intervention dans la famille B..

Un cas d’Intervention Socio-Educative dans la Famille

 

Voici maintenant le cas d’une famille qui a bénéficié d’une mesure d’ISEF pendant un an, mesure qui a permis la préparation et la réalisation d’un placement en institution avec la coopération de la famille.

 

La  famille B. se compose d’une mère et de ses 5 enfants (14 ans, 12 ans, 11 ans, 8 ans et 2 ans) de 3 conjoints successifs. Elle est connue depuis plus de 10 ans par de nombreux services : Juge des Enfants, CAE, ASE, AEMO, PFS, Service social, Aide aux Mères… À plusieurs reprises des placements ont été ordonnés (en raison de la fatigue de la mère, de sa fragilité, de sa difficulté à poser des limites, de son attitude démissionnaire, de la disqualification par sa propre famille, et aussi des comportements de violence des enfants), puis des retours en famille avec AEMO. Cette fois, un placement des enfants est à nouveau envisagé, mais les menaces de suicide de la mère en cas de placement des enfants ont amené les services à envisager une ISEF.

 

Après une réunion d’information avec l’ensemble des services concernés, permettant une présentation du cas, il a été convenu de commencer le travail par une évaluation de 3 mois.

 

L’évaluation est une phase d’observation engagée dans l’action, les différents intervenants du service – en collaboration avec les intervenants habituels qui poursuivent leurs interventions – étant centrés sur un travail de mobilisation des ressources familiales.

 

Les moyens utilisés par l’UAEF :

-       des visites à domicile, 2 à 3 fois par semaine, par 2 éducateurs différents, pour rencontrer la mère et les trois enfants qui vivent au domicile (avec la possibilité, annoncée dans l’ordonnance – mais qui n’a pas été utilisée ici -, d’un accueil des enfants en internat en cas d’hospitalisation de la mère). Les visites permettent de rencontrer tantôt l’ensemble familial, parents et enfants, tantôt les parents seuls, tantôt les enfants seuls

-       des rencontres avec les pères encore vivants, dont l’un est en prison au début de la mesure, et avec l’objectif d’organiser des rencontres père-enfants

-       des week-end SEP, pour une observation et une aide au quotidien (objectif : aider la mère à reprendre un minimum d’autorité sur la fratrie)

-       des entretiens individuels de la psychologue du service avec chaque enfant, et aussi avec la mère

-       un contrat passé avec la mère pour qu’elle confie régulièrement à la crèche la dernière enfant âgée de 2 ans

-       des contacts avec l’internat scolaire spécialisé où sont placés les deux aînés et avec le CMP qui les suit

-       des contacts réguliers avec le service d’AEMO qui a continué à travailler sur les soins physiques et psychologiques de la mère

-       des contacts avec les écoles, avec la PMI, l’assistante sociale, les TISF et l’ASE.

 

Les interventions des éducateurs au domicile de la famille constituent un outil très puissant dans la mesure où l’accompagnement du système familial sur les temps du quotidien est constitué à la fois d’actions partagées et de réflexion en commun ; l’aide aux devoirs, avec le souci d’aider le parent à aider son enfant ; les conseils donnés à une maman pour rechercher des activités ludiques adaptées à l’âge ou aux besoins de son enfant, et pour les partager avec elle ; la gestion de conflits, « en direct », dans les moments difficiles que sont les repas ou le coucher des enfants, en étant attentif à soutenir les parents pour éviter toute parole ou toute attitude de disqualification devant les enfants. Et, à côté de ces temps d’action, partagés avec les parents et les enfants, ces visites et ces interventions directes permettent un échange avec la famille, une verbalisation du ressenti, une analyse de ce qui vient de se passer, une réflexion sur l’autorité, un partage du temps de parole avec les enfants, un apprentissage de la circulation de la parole, un aménagement du fonctionnement du système familial. En effet, lorsque, par exemple, Mme B. découvre, apprend, grâce à la présence aidante et non jugeante de l’éducateur, qu’elle peut adapter ses réponses aux besoins réels de son enfant de deux ans, et non plus s’énerver parce que sa fille ne peut réaliser ce qu’elle lui demande, elle prend conscience des compétences de sa fille. Elle découvre en même temps qu’elle a elle-même les compétences nécessaires pour apprendre quelque chose de nouveau et qu’elle est capable elle-même d’apporter les stimulations nécessaires à l’épanouissement et au plaisir de son enfant.

 

Ce travail intensif, alternative à un placement institutionnel classique, et qui a comporté : visites à domicile, vécu partagé dans les SEP, soutien plus intensif à la mère dans ses tâches éducatives que dans une mesure d’AEMO classique, a permis une réappropriation par la mère de ses fonctions éducatives. La mère a pu dire sa confiance dans le service qui l’a « reconnue comme mère » (selon ses propres paroles).Elle s’est montrée fière de montrer des éléments positifs  de sa pratique parentale et pouvoir commencer à analyser les comportements violents de l’un de ses fils. Le respect du contrat concernant la plus jeune a permis à la mère (et aux intervenants) de constater l’évolution physique et psychologique de l’enfant. Cette enfant, amorphe et toujours en pleurs, a gagné en tonicité, en motricité et est devenue capable d’exprimer des émotions de manière adaptée, malgré le retard de développement.

 

L’évolution constatée a été rendue possible par l’attitude des professionnels des services intervenant auprès de la famille. Attitude de bienveillance a priori qui consiste, sans méconnaître les difficultés et les fragilités évidentes, à rechercher les compétences parentales plus ou moins cachées, pour les reconnaître, les valoriser et les soutenir.

 

Mais des comportements de violence entre enfants conduisent le service à proposer au magistrat, lors de l’audience qui suit cette phase d’observation, des SEP pour la fratrie, avec un intervenant supplémentaire, dans le but d’une part d’observer les relations entre les enfants, et d’aider à la régulation des conflits, et d’autre part de permettre à la mère de souffler lors de ces week-end.

 

Le retour au domicile du second conjoint à sa sortie de prison a représenté un soutien pour la mère, et aussi pour les enfants. Mais il a vite remis la mère en situation de dépendance avec un sentiment d’incapacité. Une alcoolisation de ce père a provoqué une crise violente qui a sérieusement perturbé le travail entrepris.

 

Les SEP pour la fratrie et les entretiens avec la psychologue ont bien mis en évidence le climat de violence dans la fratrie, mais aussi la violence physique et psychologique de la mère. Cette violence, reconnue et verbalisée par la mère, apparaît bien comme un appel à l’aide, comme une demande d’être soulagée de ses enfants.

 

Il importe en effet de considérer que les symptômes présentés par les enfants, et par les parents, et singulièrement les actes de violence intrafamiliale, avant d’être des délits condamnables par la justice, sont des modes de communication qui évoquent d’autres violences subies éventuellement dans un passé plus ou moins lointain. Mais ces violences sont en même temps des appels à l’aide de la part de personnes caractérisées par leur impossibilité à exprimer verbalement émotions et demandes d’aide (qui sont parfois même des demandes de placement).

 

Ce nouveau déséquilibre manifesté par la dégradation de l’équilibre psychologique des enfants, par l’impossibilité pour la mère de contenir ses affects, et par ses menaces de suicide, a conduit le service à mettre en place des accueils de week-end pour tous les enfants dans les structures d’internat.

 

Enfin, une rencontre dite « contextuelle », avec la mère et tous les enfants, au cours d’une journée complète, et avec l’intervention du superviseur de l’équipe présent en direct avec les intervenants, a permis de nommer la violence maternelle. La mère a pu ainsi expliquer à ses enfants qu’elle souhaitait elle-même le placement de ses enfants, ce qui a permis aux enfants d’accepter sereinement cette proposition, sans avoir la crainte des menaces de suicide anciennes.

 

Et le comportement des 2 aînés scolarisés en internat s’est aussitôt amélioré lors des accueils de week-end suivants.

 

La proposition de placement en institution a été confirmée par le Juge des Enfants, avec un maintien de Séjours Enfants/Parents par l’UAEF pour poursuivre le travail sur la question des frontières générationnelles, des places de chacun et des relations frères-sœurs.

 

L’ISEF était perçue par la mère comme une « dernière chance avant le placement ». Est-ce un échec si, compte tenu de l’énergie dépensée par l’équipe, on aboutit finalement, un an après, au placement envisagé dès le départ ?

En fait, l’ISEF s’est révélée un tremplin pour avancer : le placement est accepté et non plus vécu comme un « retrait » par les enfants comme par la mère. Et la mère, en acceptant de demander ce placement redevient une mère protectrice et compétente, capable de trouver la meilleure solution pour le bien de ses enfants

Les SEP fratrie ont permis à la mère de s’occuper d’elle-même, d’avancer dans ses projets de déménagement pour prendre de la distance par rapport à sa propre famille très disqualifiante.

 

On s’aperçoit ainsi que le mandat de protection de l’enfance prononcé par le magistrat et le contrôle très intrusif que peuvent représenter pour la famille l’intervention fréquente au domicile et l’accompagnement éducatif lors de week-end complets, peuvent, lorsqu’ils sont faits avec une reconnaissance claire et directe des difficultés et une recherche et une valorisation des compétences, être finalement ressentis comme une aide par la famille et aboutir à  une demande authentique, basée sur une relation de confiance.

 

 

La fonction d’évaluation

 

La très grande proximité de l’intervenant avec la famille, la présence dans les moments forts du quotidien de la vie familiale, la fréquence et l’intensité des contacts, permettent une évaluation fine, sans urgence, avec le recul que permet le travail sur la « distance professionnelle », évaluation acceptée par l’ensemble familial en raison de l’attitude non jugeante des professionnels, fondée sur le respect des personnes et la recherche et la valorisation des compétences.

 

Cette nécessaire « distance » professionnelle n’aboutit pas à un regard évaluateur neutre et froid. C’est précisément le partage du vécu de la vie familiale, mais aussi le partage des émotions ressenties face aux comportements des « éducateurs » parentaux (désaccord devant certaines sanctions excessives, valorisation et partage des moments de disponibilité et d’écoute des enfants…) qui manifeste ce respect des personnes  et permet la mise en évidence des compétences.

L’évaluation est ainsi nécessairement objective puisque, se situant dans le contexte bien précis de la protection de l’enfance, elle met en balance les compétences et les dysfonctionnements. La recherche et la valorisation des compétences ne visent pas à excuser les manques. Mais c’est en s’appuyant sur les compétences qu’il est possible de croire au changement possible, quelles que soient la gravité et l’intensité des symptômes présentés.

 

C’est dire qu’il s’agit d’une évaluation globale du fonctionnement familial, et donc pas seulement centré par exemple sur la souffrance de l’enfant ou sur la maltraitance d’un parent : les éléments positifs des liens familiaux, les ressources comme les manques au niveau des autres membres du groupe familial sont également pris en compte.

 

Il arrive toutefois que l’évaluation conclue à une situation de danger tel qu’il nécessite un éloignement temporaire de l’enfant du milieu familial. On s’aperçoit alors que les familles, parents et enfants, sont préparées, grâce à ces interventions très encadrées, à la nécessité de la séparation, avec un maintien du lien assuré par l’établissement d’accueil ou par des SEP., ce qui constitue une condition essentielle de l’acceptation et de la réussite du placement pour les enfants.

 

Dans les cas limites, en fait très peu nombreux, où l’évaluation révèle que la relation parent-enfant est réellement destructrice ou psychotisante pour l’enfant, le maintien d’un lien physique ne devra pas être recherché au nom d’un impératif idéologique. Par contre la structure d’accueil travaillera au maintien d’un lien symbolique en travaillant avec l’enfant sur l’histoire familiale et en continuant à valoriser l’image des parents, ne serait-ce que parce qu’ils ont accepté que l’éducation de leur enfant soit confiée à des professionnels moins en difficulté et plus protecteurs qu’eux.

 

 

3. Intervention dans la famille C..

Un cas de Séjours Enfants-Parents

 

La décision de SEP est toujours prise soit par le magistrat pour enfants, soit par l’Aide Sociale à l’Enfance. Dans le cas présenté ici, c’est le Juge des Enfants qui a pris une ordonnance de SEP à côté d’une mesure d’AEMO  préexistante, afin d’enrichir l’observation des compétences parentales, alternativement pour le père et pour la mère.

 

Mme C.. a eu deux filles (5 ans et 2 ans) de deux pères différents. Elle vit seule souvent en errance. La plus jeune est confiée à l’Aide Sociale à l’Enfance. Et la mère a confié l’aînée à son père qui vient de sortir de prison et qui vit chez sa propre mère. La mesure d’AEMO, de même que la mesure de SEP, concerne la fille aînée, et donc ses relations avec sa mère d’une part, avec son père d’autre part. Le comportement de la fillette est préoccupant : mutisme à l’extérieur de la famille et à l’école, exigences et autorité sur son père à la maison.

 

Tout au long de la mesure, le travail se fera en étroite liaison avec le service d’AEMO qui poursuit sa prise en charge. Une première réunion entre les deux équipes permet de préciser les objectifs et la demande du magistrat. Mais la préparation importante se fait avec chacun des deux parents, afin d’aider les parents à formuler leurs attentes, mais aussi leurs craintes, de déterminer à partir de là les objectifs du service, et aussi de rassurer chacun en précisant les conditions d’organisation, les dates et le règlement intérieur.

 

Le père, qui n’était pas vraiment d’accord au départ avec une telle mesure, a pu verbaliser sa méfiance à l’égard des travailleurs sociaux. Mais il a accepté de reconnaître son besoin d’aide, pour gérer les caprices de sa fille, pour avoir du soutien pour poser son autorité et apprendre à dire non à sa fille.

 

À partir de ces attentes du père, de l’étude du dossier, de l’analyse des besoins de l’enfant, et de la demande du magistrat, le service a construit ses objectifs, en convenant de soutenir le père dans l’expression de ses difficultés (savoir reconnaître et dire ses difficultés représente une première compétence parentale importante). Les SEP seront par ailleurs l’occasion de voir le père seul avec sa fille, sans la présence des grands-parents.

 

La mère apparaît d’emblée plus demandeuse : pour mieux communiquer avec sa fille, pour apprendre à satisfaire ses besoins essentiels, pour l’ouvrir vers l’extérieur, mais aussi pour asseoir l’autorité maternelle. Là encore ces attentes correspondent aux objectifs que se fixe le service, avec en particulier le partage des temps du quotidien, dans la mesure où cette mère, souvent en errance, passe en fait très peu de temps avec sa fille.

 

Le partage du concret des tâches quotidiennes entre parents (« éducateurs naturels ») et éducateurs (« éducateurs professionnels »), partage réel, mais aussi échange sur les observations faites, permet certes de recueillir des observations précieuses, mais en même temps de faire évoluer la situation.  Ce partage commence dès l’accueil à la gare et la prise de contact dans la voiture qui constitue un temps d’affiliation de l’éducateur avec la famille. Le père redira sa méfiance, son inquiétude, mais le travail de réassurance de l’éducatrice lui permettra de commencer à exprimer ses difficultés éducatives au domicile. L’enfant, lors du premier week-end restera mutique, mais s’exprimera pas des mimiques, des sourires et une recherche de contact physique avec l’éducatrice. Après la visite des locaux et le temps de l’installation, et après avoir rappelé les objectifs et les attentes de la famille, de manière à qu’elle soit réellement actrice du week-end, le partage du vécu quotidien va passer par :

-       l’élaboration des menus du week-end (qui permet une observation des valeurs, des aspects culturels, en même temps qu’un échange sur la nourriture et l’alimentation de l’enfant)

-       les courses elles-mêmes au super marché (au cours desquelles le travailleur social est à la fois observateur et intervenant-acteur de la relation. Ex : intervention pour que le père ne cède pas aux demandes de l’enfant qui met elle-même des paquets de bonbons dans le caddie)

-       le retour de courses : quelle participation de l’enfant au rangement des courses ?

-       de même, dans le temps de jeux, de dessins, de lecture : quelle place prennent respectivement le père et l’enfant dans l’organisation et la prise d’initiative ?

-       Les heures de repas, de la toilette (avant ou après le repas ?), du coucher vont être l’occasion de discussions sur les règles, sur le rythme de vie à la maison, sur l’hygiène, sur l’autonomie de l’enfant (on s’aperçoit ici que le père manifeste beaucoup d’inquiétude et a du mal à laisser sa fille un moment toute seule)

-       Lors de la préparation du repas, quelle participation est autorisée pour l’enfant ?

-       Et pendant les repas, l’observation des échanges et l’enjeu de la parole à table sont des éléments essentiels

-       L’éducateur est présent également au moment du rituel du coucher. Ici, le père prend le temps de faire une lecture à la fillette, puis annonce qu’il reste avec elle sous la couette jusqu’à ce qu’elle s’endorme. Le week-end suivant avec la mère mettra en évidence le même rituel.

 

Après que l’enfant est endormi, vient le moment d’un premier bilan entre les adultes sur les observations de la journée. Temps fort, dans le calme de la soirée, propice aux confidences des parents sur ce qu’ils viennent de vivre, mais aussi, bien souvent sur les difficultés du quotidien, et parfois sur les traumatismes de leur histoire passée, ce qui n’est possible qu’en raison de l’attitude fondamentalement positive (toujours en valorisant ce qui est apparu comme compétences), et donc sans jugement de la part de l’intervenant, mais, dans le cas présent, avec une recherche en commun pour élaborer une autre manière de faciliter l’endormissement de l’enfant.

 

Vient alors un premier temps de prise de notes par l’éducateur, première « prise de distance » qui permet d’affiner ou de modifier les objectifs de travail pour la journée suivante.

 

Le lendemain, lever, toilette, petit déjeuner, sorties, jeux, échanges, préparation de gâteaux, repas sont à nouveau l’occasion d’observations à distance, de participation aux activités, de prises d’initiatives de la part de l’éducateur, pour « aider le parent dans son rôle de parent ». Et un nouveau bilan viendra clôturer la journée avant le retour vers la gare.

 

Au terme de six séjours de week-end en quatre mois (en alternance trois avec le père, et trois avec la mère, assurés par deux professionnels différents), le père, qui avait besoin d’être rassuré, tient un discours devenu très positif sur les SEP : moments « géniaux » de « vacances à la campagne », et aussi réponses adaptées à son besoin d’aide. La mère tient un discours plus conformiste. Le changement est moins évident, mais elle a pu faire un lien entre son problème relationnel avec sa fille et le problème non réglé de sa relation difficile avec sa propre mère. Il est intéressant de noter que c’est le parent le plus réticent au départ qui a tiré le plus de profit de ces week-ends, au bénéfice de sa relation à l’enfant.

 

Les familles qui bénéficient de ces mesures ISEF ou SEP expriment souvent lors des bilans de fin de mesure leur difficulté lors des premières séances devant le fait de se sentir observés, « épiés ». Mais le mode relationnel mis en place par les intervenants est vite compris comme une aide vécue comme nécessaire, au point qu’il n’est pas rare que la demande de renouvellement de la mesure soit le fait de la famille elle-même. Ce fut le cas pour cette famille.

 

Lors de l’audience qui a suivi, le changement le plus spectaculaire apparaît dans le fait que l’enfant s’exprime verbalement et qu’elle est devenue capable de communiquer et de jouer avec d’autres enfants à l’école. Il reste des problèmes relationnels et des problèmes d’autorité qui continueront à être traités dans une nouvelle série de SEP, désirée cette fois par les deux parents. La mère demande à ce que la plus jeune de ses deux filles soit associée à la mesure, ce qui se fera dans un premier temps en journée, sur des temps de goûter. Le père a compris et accepté la collaboration entre les SEP et l’AEMO qui se centre surtout sur les relations entre le père et l’école. Et l’objectif, en fin de mesure, et lorsque chacun des deux parents aura un logement indépendant, sera de réaliser des accompagnements au domicile, le dimanche. Une résidence partagée pourrait même être envisagée dans l’avenir, dans la mesure où aucune notion de danger n’est apparue au cours de ce temps d’observation.

 

Au total, ces interventions intensives, sur un temps court, ont permis aux deux parents de se rassurer et de montrer des compétences qui n’étaient pas évidentes au départ : compétences dans la prise en charge du quotidien, efficacité du maternage et de la relation affective, confiance établie qui permet l’expression des difficultés, de la peur du changement, de la peur de l’extérieur, et malgré cela, envie « d’y arriver » et acceptation d’un suivi individuel pour l’enfant, et reconnaissance mutuelle de leurs compétences par les deux parents.

 

 

La « distance » professionnelle

 

Comment, face à des situations aussi complexes, à la fois enchevêtrées et chaotiques, les intervenants peuvent-ils « garder la tête froide », c’est-à-dire conserver une attitude professionnelle sans se laisser dominer par les émotions et les enjeux familiaux ? Les interventions fréquentes au domicile des familles, le vécu partagé lors des accueils accompagnés mettent en effet les professionnels dans une situation de proximité avec la famille, et même d’intrusion dans l’intimité familiale, qui peut paraître en contradiction avec la nécessaire « distance » professionnelle.

 

Il importe tout d’abord que l’intervenant considère le groupe familial comme un système ayant son fonctionnement propre, doté de capacités de régulation interne, un système composé de personnes qui ont toutes une place et un rôle à jouer. L’intervenant va pouvoir lui-même tenir un rôle d’agent de changement s’il parvient à faire alliance avec le fonctionnement du système, en ayant bien sûr comme premier souci la protection des enfants, mais sans pour autant faire alliance avec les uns contre les autres, avec les enfants contre les parents, ou avec les parents en oubliant l’intérêt des enfants. Le regard et l’empathie de l’intervenant vont se diriger vers l’ensemble familial.

 

Ensuite, l’intervenant va avoir à constituer avec l’ensemble familial, pendant le temps de l’intervention, un nouveau système « famille+intervenant », à l’intérieur duquel il va être un acteur engagé, susceptible de partager non seulement des paroles mais aussi des émotions, et aussi des activités, et éventuellement des activités aussi intimes que le moment du repas, des jeux en famille, ou la toilette ou le coucher des enfants. C’est précisément en étant à certains moments très proche des séquences de vie familiale, à d’autres moments dans la réflexion avec les membres de la famille et dans l’analyse de sa place dans ce système « famille+intervenant », c’est-à-dire en faisant varier sa « distance » à l’intérieur de ce système, que l’intervenant va d’une part affiner son regard sur le fonctionnement familial, et d’autre part permettre à la famille de se regarder fonctionner et possiblement changer.

 

Mais si le travailleur social intervenant dans la famille « utilise » ses propres ressources, sa propre personnalité, sa propre créativité pour proposer telle ou telle activité, telle ou telle analyse lors de ses rencontres avec la famille, il est d’abord guidé par le système professionnel qui l’a envoyé dans cette famille. Il n’intervient pas de son propre chef, mais mandaté par son service, avec une mission précisée dans le jugement du tribunal pour enfants ou dans la décision de l’attaché territorial du Conseil Général, et avec des tâches prévues dans le protocole d’intervention accepté par la famille, et auquel il aura sans cesse à se référer. C’est ce protocole qui oriente les interventions par exemple vers le moment du coucher des enfants, si l’évaluation a montré que c’est ce moment-là qui met la maman en grande difficulté.

 

Educateur = « super nanny » ? Certes non, dans la mesure où l’intervention n’est pas une somme de conseils aux parents sur ce qu’est la « bonne éducation », mais bien une « co-construction », c’est-à-dire une recherche en partenariat avec la famille (c’est-à-dire les parents et les enfants) des solutions qui conviennent à la situation familiale en tenant compte de l’histoire de chacun. Histoire familiale de chacun qui peut être abordée lors des entretiens avec la famille ou lors d’entretiens plus individualisés avec un autre intervenant qu’est le psychologue du service.

 

Cette sécurité assurée par la référence à la mission du service et par le protocole d’intervention n’empêche pas le risque toujours présent pour l’intervenant d’être pris, voire débordé, par l’intensité des émotions ressenties lors de ces contacts avec le vécu, les difficultés et la souffrance de la famille.

 

Un certain nombre d’outils sont donc absolument nécessaires pour aider chacun des différents intervenants à réguler la « distance émotionnelle » avec les familles :

-       la « double référence ». Si chaque professionnel intervient seul auprès du groupe familial, chaque famille rencontre en fait plusieurs intervenants qui se relaient, et qui échangent leurs observations et leurs points de vue lors des réunions d’équipe

-       les comptes-rendus écrits des différentes interventions permettent une première prise de recul avant les échanges avec les collègues, et constituent la mémoire de l’évolution de la situation, qui va alimenter les rapports réguliers au magistrat.

-       les réunions d’équipe et les réunions cliniques sont les lieux privilégiés pour exprimer le ressenti de chacun et élaborer de nouvelles hypothèses de travail et aussi rappeler, s’il en était besoin, que le vécu partagé avec la famille, même s’il peut donner lieu à des relations sympathiques et agréables, reste une obligation de travail, dont le contenu est précisé dans le protocole d’intervention, correspondant à la mission du service confirmée par une décision du magistrat pour enfants.

-       les supervisions d’équipe une fois par mois permettent de décharger les réactions émotionnelles vécues lors des interventions auprès de la famille, et de repartir avec des pistes de travail en utilisant ces mêmes réactions émotionnelles comme outils de travail

-       Les bilans avec les partenaires constituent enfin un moyen d’évaluer le travail réalisé, en vérifiant si les évolutions constatées par le service sont partagées  par les services partenaires.

-       Le rapport adressé au Juge des Enfants avant l’audience (ou à l’attaché territorial), mais lu et commenté à la famille avant l’envoi, constitue une réflexion-bilan sur le travail réalisé et sur l’évolution de la situation. L’écriture du rapport est une écriture collective réalisée par les différents intervenants. L’audience permet au prescripteur (juge ou attaché) de donner la parole à la famille sur la manière dont elle a vécu la mesure et de prendre sa décision en tenant compte à la fois du contenu du rapport et de la perception que la famille a de sa propre évolution.

 

 

CONCLUSION

 

Dans l’expérience québécoise des « Quatre vents », on a vu que le travail relationnel avec les familles a évolué progressivement en tenant compte des enseignements apportés par chaque changement proposé par les professionnels ou par les familles.

 

L’évolution du fonctionnement de l’Unité d’Accompagnement Educatif des Familles apparaît tout aussi pragmatique. On a vu qu’au départ, c’est l’éloignement des familles, et le désir de s’en rapprocher, qui a été à l’origine de la création du service. Et c’est la réflexion constante des équipes sur les résultats obtenus qui a permis l’évolution et la structuration actuelle du service, caractérisée – pour cette même raison – par sa souplesse et son adaptabilité à chaque cas nouveau (avec par exemple la possibilité d’associer momentanément ISEF et SEP, SEP en week-end mais aussi en semaine, visites à domicile pour prolonger des SEP…).

 

Les interventions éducatives, centrées prioritairement sur les besoins de l’enfant en danger, prennent bien en compte le besoin qu’a tout enfant de maintenir une relation physique avec sa famille – parents et fratrie – à condition que cette relation ne soit plus dangereuse. Tout en restant en lien permanent avec les mandants et avec l’ensemble du réseau des autres intervenants sociaux et médico-sociaux, l’UAEF a pour souci premier d’élargir son regard à l’ensemble du groupe familial qui porte à la fois les symptômes de ses dysfonctionnements et les ressources pour que tous soient acteurs de changement.

 

C’est ainsi que dans la famille A.., le placement institutionnel de l’enfant ne peut que renforcer la culpabilité maternelle face à ses propres difficultés relationnelles. Une thérapie individuelle de la mère pourrait certes lui être utile, mais insuffisante pour vivre avec son enfant au quotidien. Par contre, les interventions éducatives dans le quotidien de la relation mère-enfant ont permis la découverte et l’apprentissage du changement. Mais le père et les deux frères de l’enfant se sont révélés à la fois moteurs et garants du changement des attitudes maternelles et du changement global de la famille.

 

Notre époque ne préconise plus comme par le passé la rupture définitive entre parents incompétents et enfants à protéger lorsque des difficultés se présentent. Toutefois les projets actuels de sanctions contre les parents jugés défaillants vont à nouveau dans le sens d’une disqualification des parents. Au contraire, le travail de l’Unité d’Accompagnement Educatif des Familles de cette Association de Protection de l’Enfance vise le soutien et la requalification de parents pour qu’ils répondent au mieux aux besoins de leurs enfants.

 

Michel SUARD

2005

 

Sigles utilisés :

 

UAEF Unité d’Accompagnement Educatif des Familles

SEP Séjours Enfants-Parents

ISEF Intervention Socio-Éducative dans laFamille

 

AEMO Service d’Action Educative en Milieu Ouvert (assoc. habilitées)

ASE Service de l’Aide Sociale à l’Enfance (Conseil général)

CAE Centre d’Action Educative (Protection Judiciaire de la Jeunesse)

CEF Centre Educatif Fermé

CMP Centre Médico Psychologique (Centres Hospitaliers Spécialisés)

MECS Maison d’Enfants à Caractère Social

PFS Placement Familial Spécialisé

PJJ Protection Judiciaire de la Jeunesse (Ministère de la Justice)

PMI Protection Maternelle et Infantile (Conseil Général)

SAPMN Service d’Adaptation Progressive en Milieu Naturel (Département du Gard)

SPF Service de Placement Familial

TISF Techniciennes de l’Intervention Sociale et Familiale (anciennement Travailleuses Familiales)

 

Bibliographie 

 

AUSLOOS La compétence des familles (Erès)

BERGER  L’échec de la Protection de l’(Enfance (Dunod)

BLOCH Techniques de base en thérapie familiale (Erès)

BOUREGBA Les troubles de la parentalité (Dunod)

GABEL et coll. Bientraitance (Fleurus)

GABEL et coll. La protection de l’enfance : maintien, rupture et soins des liens

GABEL et coll. Maltraitance : maintien du lien (Fleurus)

GENDREAU et coll. Partager ses compétences (Montréal)

HOUZEL et coll. Les enjeux de la parentalité (Erès)

ODAS. Rapport annuel 2005/ Protection de l’enfance

SCHOUTEN, HIRSCH, BLANKSTEIN, Garde ton masque, (Erès)

SERON et coll. Miser sur la compétence parentale (Erès)

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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