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Communication faite au Colloque du CHS de VILLE EVRARD à NEUILLY SUR MARNE en juin 2009 , et parue dans les actes de ce colloque intitulé FAMILLE SACRÉE, SACRÉE FAMILLE !

 

Familles sacrées !

La sacralisation de la famille amène certains professionnels (travailleurs sociaux, psys, juges) à condamner non seulement les actes délinquants ou criminels commis dans la famille, mais aussi à excommunier, à exclure les personnes elles-mêmes, et ce bien au-delà des actes commis, et au-delà du Code Pénal.

Les auteurs d’abus sexuels d’abord se voient parfois condamnés, par les psys et les travailleurs sociaux, avec cette sentence définitive : « un homme qui a commis l’inceste ne peut plus être père. Il devrait pétré systématiquement déchu de l’Autorité Parentale ».

Les épouses de ces auteurs d’inceste, de leur côté, se doivent de quitter leur conjoint pour montrer qu’elles veulent protéger l’enfant victime. Certains juges ont ainsi menacé certaines femmes de placer leur enfant si elles ne divorçaient pas rapidement. Mais le pire « crime », unanimement condamné, le pire péché, consiste à épouser l’auteur des abus après la révélation ou après la condamnation.

 

Je voudrais montrer 1° qu’un père qui a commis des abus sexuels sur son enfant ou sur l’enfant de sa compagne peut non seulement encore être père, mais qu’il peut être celui qui aide la victime à se reconstruire, et 2° qu’une mère peut être capable de maintenir un lien d’amour et avec son enfant qui a été victime et avec l’homme qui a commis les abus.

 

Il ne s’agira pas d’a priori théoriques ou idéologiques (et qui renvoient sans doute à cette représentation de la sacralisation de la valeur famille), mais d’observations très pragmatiques, dans lesquelles la place et la parole de l’enfant qui a subi les abus doivent être pris en compte sans préjugés.

 

  1. L’auteur d’inceste, devenu « tuteur de résilience »

J’ai travaillé pendant 10 ans en prison, à Caen et à Argentan, auprès d’auteurs de crimes et de délits sexuels intrafamiliaux. J’ai médiatisé, en prison, mais aussi en dehors du cadre carcéral, 118 entretiens entre 38 auteurs condamnés et 45 victimes (sur 350 entretiens familiaux, entre la personne condamnée et divers membres de la famille). Je n’interviens plus en prison, mais je continue à suivre des détenus sortis de prison et bénéficiant d’une obligation de soins, et même pour certains, sans aucune obligation.

 

Ces entretiens auteur-victime sont pour la victime l’occasion d’exprimer colère et sentiment d’incompréhension. L’explication fournie par l’auteur est toujours insatisfaisante. Elle se situe entre le simple « je cherche moi-même à comprendre » et la lettre de 5 pages écrite avant la rencontre, avec toutes les justifications plus ou moins intellectualisées.

 

Mais l’important n’est pas dans l‘explication des comportements déviants. L’important se situe dans la possibilité pour la victime d’exprimer son ressenti avec le fait de se sentir entendue dans sa souffrance par l’auteur, qui reconnaît clairement la réalité des faits ainsi que la souffrance causée à sa victime. Et un seul entretien suffit à la victime pour se sentir « réparée » quand l’auteur parvient à décharger la victime de sa culpabilité en lui disant qu’elle a bien fait de le dénoncer (parfois même en la remerciant de l’avoir dénoncé), parce que c’est bien lui le coupable et non pas elle, en lui promettant de ne pas chercher à la revoir après sa sortie. (« Si le hasard fait qu’on se rencontre en ville, je baisserai la tête ou je changerai de trottoir »).

 

Au terme de l’entretien, le soulagement ressenti par la victime est manifeste. C’est ainsi qu’après un entretien très tendu et difficile au cours duquel la jeune fille a exprimé sa douleur, sa souffrance, sa colère et son incompréhension, elle a pu annoncer au moment de partir que son agresseur était sur le point d’être grand-père, rétablissant ainsi le lien générationnel cassé par la relation incestueuse.

Pierre LEGENDRE définit l’inceste comme « un crime contre la généalogie », conception qui sert de base au jugement définitif prononcé par certains thérapeutes et qui vise à éliminer le père dans son rôle de père. Or, même un crime peut donner lieu à réparation. Rappelons que le mot peine vient du latin poena qui signifie tout à la fois châtiment et réparation.

Un seul entretien peut suffire pour que la victime se sente réparée. C’est à la fois l’attitude et les propos du père, et aussi le nouveau regard posé par la victime sur son père (ou son beau-père) qui permettent la reconstruction, la résilience.

Voici le témoignage de Mariette, qui, quelques semaines après l’entrevue, m’a dit au téléphone que pour elle cette rencontre avait été une « renaissance ». Et elle m’a écrit 6 mois plus tard la lettre suivante :

« Tout d’abord je vous remercie de m’avoir accompagnée et aidée dans ma démarche, car depuis, je revis.

J’ai repris confiance en moi, j’ai mûri et grandi, je suis plus forte et fière d’affronter mes peurs.

Je suis guérie de la peur que j’avais de mon père.

Depuis ce jour, je vais au bout de mes désirs. J’ai repris contact avec ma grand-mère paternelle, mes tantes et mes cousines. Cela me rend heureuse, car c’est des gens que j’aime et qui ne m’ont jamais oubliée.

Depuis plusieurs jours, je croise mon père en ville. Il respecte ce que je lui ai demandé, il passe son chemin, en regardant droit devant lui. Moi aussi, je passe mon chemin, mais en le regardant vivement.

Pendant plus de 8 ans, je lui souhaitais plein d’horreurs. Aujourd’hui, je veux et je souhaite qu’il reprenne une vie normale, car c’est un homme détruit et après tout, il a presque payé.

Aujourd’hui, je souhaite à toute personne qui a subi une injustice, de dénoncer les faits, d’aller au-delà de leurs peurs et de faire toute démarche pour mieux vivre la vie que l’on souhaite. Veuillez agréer… »

 

Un échec toutefois sur ces entretiens uniques. Je devais médiatiser un entretien entre un père et ses 3 enfants non-victimes. Or la mère est venue en amenant également l’enfant victime, une adolescente trisomique. J’ai eu le tort d’accepter que cette jeune participe à l’entrevue, sans aucune préparation préalable. Elle en est ressortie perturbée et l’entretien ne lui a rien apporté.

 

Lorsqu’il est possible de mettre en place des entretiens suivis, l’objectif de ces entretiens est alors un véritable objectif de thérapie familiale. Le but est de faciliter une réorganisation du fonctionnement familial. Les abus sont survenus dans un fonctionnement familial « enchevêtré » (ou « incestuel »). Plus que la personnalité de l’auteur condamné, c’est à la fois le mode de communication, les distances interpersonnelles et intergénérationnelles qu’il importe d’interroger et de modifier.

 

C’est tout particulièrement le cas lorsque le contact a été maintenu entre l’auteur et la victime après la condamnation. L’intervention vise alors à aider à une plus grande prise de distance dans une interaction parent-enfant vécue par l’un ou par l’autre comme plus ou moins amoureuse. Et j’ai pu remarquer qu’il était souvent difficile pour la victime de se dégager de son rôle protecteur, maternant à l’égard de son père avec le souvenir culpabilisant du plaisir éprouvé dans la sexualisation de la relation, alors que l’auteur réussit plus facilement cette prise de distance nécessaire. (ex : après 6 entretiens entre un père et sa fille victime ; désir du père de partir dans le Sud à sa sortie de prison ; incompréhension de la fille qui finit par dire : « c’est vrai, il est grand maintenant, il peut partir ! »).

Le travail thérapeutique vise en outre à rendre la personne condamnée acteur de la prévention de la répétition transgénérationnelle, en lui permettant ainsi de reprendre une place de père.  La répétition transgénérationnelle n’est certes pas obligatoire ou automatique, mais si le fonctionnement familial ne se transforme pas, si l’enchevêtrement reste la règle (communications non-verbales plus que verbales, distances intergénérationnelles problématiques, contrôle des actes et des affects insuffisant ou excessif), le risque de répétition existe à la génération suivante. Lorsque l’auteur des abus devient capable d’expliquer à ses enfants ce qu’il faut faire –et ne pas faire – pour ne pas risquer de commettre les mêmes abus que lui, il reprend alors une place adéquate

Un dernier exemple : un condamné reçoit régulièrement la visite – médiatisée – de sa fille aînée qui a eu un fils incestueux de ce père. Après que cette jeune femme ait expliqué à son fils (10 ans) sa filiation (mais en fait, il était au courant depuis longtemps, mais avait gardé le secret), j’ai pu médiatiser une rencontre entre le « père/grand père », sa fille et l’enfant. Les propos de cet homme visaient là aussi à rétablir le lien générationnel, et, ainsi, à réparer les deux victimes que sont sa fille et l’enfant né de l’inceste : « C’est bien moi qui t’ai fait avec ta mère. Ce n’est pas bien, c’est même interdit, et c’est pour cela que je suis en prison. Mais je suis très heureux que tu sois né. Et maintenant, c’est Jacques (l’ami de la mère) qui est ton père, et moi, je suis ton grand père »

 

.Conditions préalablesà ce type de rencontres :

1. - Du côté de la victime : une demande de sa part, demande directe adressée au JAP, à l’administration pénitentiaire (SPIP le plus souvent), ou à moi directement. Ou demande indirecte, c’est-à-dire proposition faite à la victime par sa mère ou son travailleur social. Il importe ensuite de travailler cette demande (attentes, craintes…) avec la personne, et aussi éventuellement avec le travailleur social ou le parent, pour préparer l’entretien.

2. - Du côté de l’auteur : la mise en place de tels entretiens n’a de sens que si l’auteur a déjà fait un important travail personnel et en particulier s’il reconnaît les faits, s’il a conscience de la gravité de ces faits et des dommages causés, s’il est en capacité d’exprimer regrets et culpabilité, et non-désir de vengeance.

Si en plus, il peut dire à la victime qu’elle a bien fait de porter plainte et que c’est lui le seul coupable, la « réparation » de la victime est assurée.

 

  1. Mère, épouse et amante…

Je passe sur les situations de ces mères écartelées entre l’amour pour le conjoint et le soutien à l’enfant victime, mais non sans noter que le désir de ces femmes est bien de sauvegarder l’idéal, voire le caractère sacré de l’engagement familial, alors que les professionnels, au nom des mêmes idéaux, veulent casser ces familles « déshonorées » par les actes incestueux.

J’en viens à ces situations extrêmes dans lesquelles la mère de l’enfant victime a épousé l’auteur des abus, avec qui elle vivait depuis un certain temps, et parfois avec qui elle avait déjà eu un enfant. J’ai rencontré quatre situations de ce type. La première il y a plus de vingt ans dans le service d’AEMO où je travaillais à l’époque. La fille, adolescente, victime d’abus de la part de son père, a vécu comme une trahison le fait que sa mère épouse cet homme incarcéré. Le sentiment de trahison venait surtout du fait que la mère avait épousé cet homme sans en parler à sa fille, qui l’a donc appris après coup.

Deux autres situations concernent des couples que j’ai connus à la prison de CAEN. Les auteurs sont sortis de prison depuis plusieurs années, vivent avec leur femme et les enfants, et dans chaque couple, un nouvel enfant est né récemment. Et les distances intergénérationnelles sont beaucoup mieux respectées que par le passé.

La quatrième concerne un couple que j’ai en thérapie depuis peu, à l’extérieur de la prison. Monsieur a 3 enfants d’une première union. Madame a 4 enfants d’une première union, dont une fillette très jeune. Le nouveau couple vit ensemble depuis deux ans et prévoit de se marier. 15 jours avant le mariage, la fillette, âgée de 6 ans, raconte incidemment à sa mère que son beau-père a fait l’amour avec elle. Echange houleux dans le couple. Monsieur reconnaît. Il s’agit d’attouchements qui ont duré deux mois et qui ont cessé depuis deux ans. Remise en cause du projet de mariage. Mais la fillette insiste pour que le mariage ait lieu. Et Madame estime finalement que l’amour est plus fort que tout. Le mariage a lieu. Monsieur va toutefois avec sa femme se dénoncer à la police, et parallèlement engage des soins psy. Auditions, expertises, investigations, mesure d’assistance éducative, avec incompréhension des intervenants, harcèlement de la mère en raison de « ses sentiments pour le tortionnaire », interdictions de contacts, et deux ans plus tard condamnation de Monsieur à 6 mois ferme et 2 ans de SME. L’auteur condamné demande un aménagement de peine. Il souhaite bénéficier du bracelet électronique. Le JAP envoie la police auprès de Madame pour savoir si elle a encore des relations sexuelles avec son mari, et rejette de ce fait la demande de bracelet.

 

De quel droit pouvons-nous refuser à un homme et une femme de vivre ensemble, de se marier, d’avoir une vie sexuelle adulte? Au nom du caractère sacré de la famille ? Au nom de la protection des enfants ? Bizarre, voire contradictoire !

 

Ce couple vit aujourd’hui officiellement séparé. Ils se cachent pour se voir comme des adolescents amoureux qui se cachent de parents rigides. Ces adolescents de 63 ans et 57 ans ont pour père un Juge d’Application des Peines rigoureux accompagné d’un conseiller d’Insertion et de Probation, et pour mère (tout aussi rigide) des travailleurs sociaux et des psychologues et psychiatres. Quant à l’enfant victime, elle est perçue par ces « grands-parents » comme nécessairement détruite, alors qu’en fait il s’agit d’une enfant surdouée (et toute-puissante) qui raconte à sa mère au retour d’une visite chez le psy qu’une fois de plus, elle l’a « roulé dans la farine ». Et pour laisser sa mère et son beau-père libres, elle a choisi d’aller pour l’instant vivre chez son père. « Si je ne peux pas vivre avec lui, toi, vas-y » ! Mais elle demande déjà à revenir chez sa mère, avec son beau-père, sans aucune crainte de récidive. Mais une enfant de 9 ans peut-elle être entendue dans une telle demande ?…

Le travail thérapeutique en cours vise à établir des distances suffisantes entre les générations, à travailler sur la toute-puissance de l’enfant sur la mère, avec aussi un projet de rencontre entre l’enfant et son beau-père, si le Juge d’Application des peines y consent.

  Question : Dans ce type de situation (abus arrêtés, culpabilité de l’auteur, reconnaissance des faits, demande de soins, prise de conscience des manques de limites entre tous les membres de la famille…), la judiciarisation est-elle vraiment nécessaire ?

Et si, tout en ayant bien sûr le souci de protéger les enfants (mais sans penser à leur place), on essayait de faire confiance aux capacités des familles…

Famille sacrée ? Sacrée famille, certes, mais… sacrés intervenants… !

 

Michel SUARD,

psychologue, thérapeute familial

Association de Thérapie Familiale Systémique CAEN

 

 

 

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