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Lorsque l’on parle de relations incestueuses, les cas les plus fréquents concernent des situations d’abus commis par le père (ou beau-père) sur la fille de sa conjointe. La victime peut bien sûr être aussi un garçon, l’auteur peut-être aussi un frère, un grand-père, un oncle, la mère même parfois. Mais j’évoquerai essentiellement dans cette étude les situations d’abus commis par un homme sur la fille (parfois le fils) de sa conjointe.

 

Je ne ferai pas de différence entre l’abus commis par le père (c’est-à-dire l’inceste au sens strict) et celui commis par le beau-père, dans la mesure où j’ai pu constater que bien souvent cet abus prend son sens d’abord dans le dysfonctionnement de la relation du couple, ou plus exactement dysfonctionnement dans le triangle père (ou beau-père) – mère – enfant, avant de se poser la question d’une quelconque pathologie chez l’auteur des abus. Et je n’ai pas noté de différence fondamentale dans le vécu de l’enfant victime, que son agresseur soit son père ou son beau-père.

 

Les mères de ces enfants victimes sont souvent regardées avec une suspicion de complicité. On entend souvent dire d’elles : « elles ne pouvaient pas ne pas savoir ».Certains professionnels ont même créé un affreux néologisme en parlant de « mères incestigatrices », c’est-à-dire non seulement complices, mais instigatrices de la relation incestueuse entre leur conjoint et leur enfant. Même si une telle conception vient conforter l’idée d’un dysfonctionnement qui concerne l’ensemble familial, attribuer la responsabilité de la relation incestueuse à la seule mère apparaît très excessif et même dangereux, puisqu’à partir d’un tel soupçon, les mères sont rarement ménagées dans les enquêtes de police ou de gendarmerie, en, particulier lorsque ce n’est pas la mère elle-même qui vient déposer plainte.

 

Il existe des mères complices, mais elles sont minoritaires. De la même façon d’ailleurs, les auteurs sont souvent considérés comme de grands pervers, alors qu’ils ne sont qu’une minorité à pouvoir relever d’un tel diagnostic. La classification proposée par Roland Coutanceau, centrée sur les pathologies des auteurs sans tenir compte de la dynamique familiale, distingue des « immaturo-névrotiques », les plus nombreux, des « immaturo-narcissiques », et les moins nombreux : « les immaturo-pervers », que l’on trouve d’ailleurs davantage chez les auteurs de violences sexuelles extra-familiales (pédophiles), que dans les situations intra-familiales.

 

Sans doute l’opinion publique, les médias, mais aussi parfois les professionnels du soin et de la justice ont-ils tendance à aggraver les choses, à noircir un tableau, certes difficile et douloureux, mais sans se rendre compte que cette diabolisation des auteurs et de leurs conjointes n’aide en rien les victimes puisque cela ne peut que créer peurs et ruptures. La rupture semble en effet considérée comme la solution normale après des abus sexuels intrafamiliaux alors que nombre de situations se sont réglées avec une reprise ou un maintien des liens, voire sans intervention judiciaire. En disant cela, je ne cherche pas à en faire un règle générale, je veux seulement noter que cela existe, (avec des processus de résilience pour la victime parfois étonnants), et ne peut être considéré comme « anormal » ou illégal, même si les actes commis ont été effectivement des délits, voire des crimes.

 

J’ai rencontré plusieurs familles qui sont venues consulter alors que des abus, connus de la famille, avaient été commis dans le passé. Il ne m’est pas venu à l’esprit de les accuser, et en particulier d’accuser la mère, de « non dénonciation de crime ».

 

Dans ces situations toujours complexes, où le fonctionnement familial est le plus souvent « enchevêtré », les mères sont certes des actrices d’un jeu familial dysfonctionnel. Mais elles ne sont que très rarement « coupables ». Actrices, c’est-à-dire en partie responsables et en même temps souvent victimes de ce fonctionnement familial.  

 

Les très nombreuses possibilités de variations des modes d’interaction familiale entrainent des conduites très variées de ces mères face aux situations d’abus. J’évoquerai un certain nombre de ces mères, à partir de rencontres que j’ai eues avec des familles, avec des mères, mais aussi à partir de témoignages de victimes, d’auteurs de ces abus intrafamiliaux. Rencontres réalisées dans le cadre de la consultation de l’ATFS et des groupes de paroles de victimes de violences conjugales,  lors de mes interventions au Centre Pénitentiaire de Caen et au Centre de Détention d’Argentan, et aussi lors de missions d’expertises judiciaires sollicitées par différents magistrats (juge d’instruction, juges des enfants, juges aux affaires familiales). La classification proposée ci-après est un simple regroupement d’observations cliniques sans prétention scientifique, le nombre des observations étant certes trop faible pour en tirer des conclusions définitives. Par ailleurs, ces « vignettes cliniques », présentées de façon très succinctes, ne représentent qu’un aspect superficiel de situations toujours beaucoup plus complexes.

 

Les mères complices

 

M. A. était en prison pour des abus sur sa fille. Il avait eu un enfant avec sa fille. Celle-ci m’a confié que sa mère, Mme A. l’obligeait accoucher avec son père – qui ne savait dire non -. Même après la naissance l’enfant, la mère imposait des relations père-fille, avec menaces de violence en cas de refus. J’ai rencontré la jeune femme, qui gardait le contact avec son père et venait le voir en prison et s’était fâchée avec sa mère. Mais elle a fini par céder aux pressions  de sa mère, a rompu avec son père et je l’ai rencontrée chez elle avec sa mère qu’elle a hébergée, se soumettant à son emprise.

 

La fille de Mme B. était victime de violences conjugales, violences physiques, psychologiques et sexuelles. Elle a expliqué que, dans son enfance, sa mère l’obligeait à rejoindre son beau-père dans son lit.

 

La complicité de Mme C. apparaît moins active, mais tout aussi destructrice. Elle n’obligeait pas, mais non seulement elle approuvait, mais elle filmait les ébats sexuels entre son mari et sa fille. Dans ce système familial au fonctionnement perverti, la fille, lors d’un entretien familial en prison avec son père et sa mère, a pu exprimer son désir de reprendre au plus vite les relations sexuelles avec son père, à condition que la mère ne filme plus qu’elle se contente de faire le ménage et de préparer le repas, dans une complète inversion des rôles et des places.

 

Les mères qui ont su, ou vu, et qui n’ont rien dit

 

Parmi elles, certaines ont ensuite nié être au courant.

 

Mme D. a finalement porté plainte contre son mari. Elle a fait alliance avec sa fille victime et son rejet du mari a été d’autant plus agressif qu’il lui permettait de projeter sur lui sa propre culpabilité. Rencontrée en entretien avec la plus jeune de ses filles qui n’était pas concernée par les abus du père, elle m’a dit  devant elle :« Je ne m’opposerai pas à ce qu’il voie sa fille, mais ces hommes-là devraient finir au poteau d’exécution ». Ce double message adressé à sa plus jeune fille ne pouvait que la déstabiliser. J’ai su par la suite que cette jeune avait finalement fait le choix de rompre avec sa mère et de se rapprocher de son père.

 

A contrario, Mme E, qui a été informée par sa fille des comportements incestueux du père et en a même été témoin, n’a pas voulu admettre cette réalité. Enfant, cette fillette était perçue par la mère et par ses frères et sœurs comme la préférée du père. Et l’accusation d’abus a été reçue comme un mensonge et comme une attaque contre l’apparence d’équilibre familial. Cette enfant avait 60 ans lorsqu’elle est venue me consulter, alors qu’aucune action judiciaire n’avait été possible du fait de la mort prématurée du père. Mais elle souffrait toujours de ce rejet familial et sa rancœur visait plus la mère que le père abuseur.

 

Les mères qui n’ont rien vu

 

Mais dans la plus grande partie des cas, la mère n’a rien vu de ce qui se passait entre son conjoint et son enfant. Cet état de fait, qui paraît impossible à beaucoup, est pourtant très logique.

 

Ces relations sexuelles abusives surviennent le plus souvent dans des situations où les secrets, les non-dits, la difficulté à exprimer les émotions, font partie des règles habituelles de fonctionnement dans des familles où les distances interpersonnelles et intergénérationnelles sont trop proches, parfois fusionnelles et où les rôles respectifs des uns et des autres ne sont pas clairement définis. (C’est là ce que j’appelle un fonctionnement « enchevêtré », terme emprunté à Salvador Minuchin).

 

Dans de tels contextes, pour que la mère perçoive et comprenne que la relation affective très proche entre son conjoint et sa fille  est de nature sexuelle, il faudrait qu’en plus elle soupçonne a priori l’homme qu’elle aime. Certes, lorsque la mère a elle-même vécu dans son enfance une relation sexualisée avec un  parent, on peut admettre qu’elle soit vigilante et attentive lorsqu’elle constate un lien très fort entre son conjoint et son enfant. Mais par ailleurs, si ce fonctionnement « enchevêtré » s’est répété sur plusieurs générations, si par exemple elle a elle-même vécu une relation privilégiée navec son père, mais sans aucun passage à l’acte (ce qu’avec Racamier on peut appeler une relation « incestuelle ») il apparaît d’autant plus impensable qu’elle puisse imaginer autre chose entre son conjoint et son enfant.

 

A moins que, comme Mme F., la mère mette, plus ou moins inconsciemment, sa fille en danger. Mme F. a été victime d’abus par son père dans son enfance, mais n’en a jamais parlé. Après une première union dont elle a eu une fille, elle a épousé un autre homme à qui elle a confié sa fille pendant qu’elle devait aller travailler en déplacement en s’absentant toute la semaine. Le beau-père, qui n’a eu connaissance des abus subis par sa femme dans son enfance qu’au moment de son procès, a commis des abus sur sa belle-fille. Il avait de son côté connu une enfance très fusionnelle avec sa propre mère. La mère a également été condamnée pour non dénonciation lorsqu’elle a été mise au courant par sa fille. Elle a pu m’expliquer son histoire lors d’entretiens avec le couple, qui avait repris la vie commune et renoué des contacts avec la fille victime, après la sortie de prison. C’est bien en effet  la difficulté à parler de ce que l’on a vécu, vécu et ressenti qui crée le risque de passages à l’acte, qui ne sont finalement que des façons de parler d’événements du passé occultés et non gérés.

 

C’est donc en fonction de l’histoire personnelle de la mère, mais aussi de la manière et du moment où elle apprend la réalité de l’abus, mais aussi de sa conception de la famille que va s’opérer son choix d’intervention ou de non intervention.

 

Celles qui n’ont rien vu et qui ont étouffé l’affaire lors de la révélation.

 

Mme G. était très amoureuse de son mari. C’est pour sauvegarder son idéal de la famille qu’elle est restée en lien avec lui et avec sa fille quand celle-ci lui a révélé les abus commis par son beau-père. Il a reconnu les faits quand sa femme lui en a parlé pour vérifier que sa fille n’inventait rien. La mère a « passé l’éponge » pour maintenir la famille. La fille en a voulu à sa mère de ne pas réagir plus fortement, si bien que les abus ont continué un certain temps. Mais il n’y a pas eu de signalement ni de plainte. Et après que la, fille devenue adulte et mère de famille ait rencontré quelques difficultés personnelles, le beau-père et la mère sont venus me consulter, faisant l’hypothèse d’un lien entre les difficultés de la jeune femme et les abus passés. La parole a pu être rétablie (explications, regrets, pardon) et les relations se sont normalisées entre les trois personnes de ce triangle.

 

Chez Mme H. il n’y a pas eu non plus d’intervention judiciaire. Mme H. a appris que son mari avait eu des relations sexuelles avec sa fille, enfant puis adolescente, après que cette fille fut mariée et mère de famille. Il n’était plus temps pour dénoncer cette relation ancienne qui ressemble, aussi étrange que cela puisse paraître, à une relation amoureuse réciproque entre le père et la fille. Trente ans après, Mme H. se demande toutefois si elle a bien fait de rester avec son mari. Elle se sent par ailleurs très coupable de n’avoir rien vu de cette relation incestueuse, totalement impensable pour elle.

 

Celles qui n’ont rien vu et qui ont accusé leur enfant de mensonge.

 

C’était déjà le cas de Mme E.

 

Mme I. a également refusé de croire sa fille lorsqu’elle est allée porter plainte contre son beau-père. Et Mme I. a eu des mots très durs et très crus pour accuser sa fille, entre autres choses « d’avoir fait enfermer sa ressource bancaire ». (L’argument économique est en effet un élément qui peut amener la mère à refuser de dénoncer le conjoint, et à accuser la victime de mensonge). C’est son mari qui a réussi à la convaincre de la réalité des abus, même s’il a toujours prétendu que c’est la fille, âgée de 15 ans, qui venait chercher les relations sexuelles. Dans un premier temps la mère est restée en contact avec son mari, maintenu en détention préventive. Ils ont décidé ensuite, d’un commun accord, de divorcer. Mais les insultes de la mère adressées à sa fille ont rompu sans doute pour longtemps les relations entre elles deux.

 

J’ai rencontré aussi en prison un certain nombre d’hommes condamnés qui se trouvaient dans une position inconfortable. Ils avaient reconnu, lors de l’instruction et du procès, la réalité des abus commis sur l’enfant. Mais leur conjointe et le reste de la famille persistaient dans la négation de la culpabilité de leur mari, frère, neveu… et donc dans la condamnation voire le rejet de la victime. Or, convaincre la famille de la réalité, c’était risquer de perdre leur soutien, leurs visites, leurs colis… Le travail thérapeutique consistait à les aider à affirmer la réalité, et donc la validité de leur condamnation. L’expérience a montré que cela n’a pas cassé les relations, mais au contraire a permis le plus souvent la réhabilitation de la victime dans la famille. Ces auteurs d’abus ont ainsi aidé leurs victimes à aller mieux. Et de plus, en s’affirmant ainsi devant leurs proches et en particulier devant leur compagne, ils gagnaient en maturité.

 

Celles qui n’ont rien vu, qui ont dénoncé l’auteur dès la révélation, et qui ont rompu avec lui (révélation faite à la mère par la fille elle-même ou par l’intermédiaire d’un tiers, l’école le plus souvent)

 

Elles ont donc décidé aussitôt de croire les propos tenus par l’enfant. Parmi elles, certaines ont fait clairement le choix de soutenir leurs enfants et ont décidé de rompre avec leur conjoint. Elles se portent partie civile dans la procédure judiciaire et vont pouvoir solliciter une indemnisation, étant elles-mêmes considérées comme des victimes.

 

C’est là la situation considérée comme la plus « normale » par la société et qui paraît en effet la plus logique. D’ailleurs, lorsqu’une mère hésite encore à se séparer de son conjoint ou à se porter partie civile, il n’est pas rare qu’un magistrat ou un travailleur social fasse pression sur elle, voire en menaçant d’un placement pour le mineur victime avec des discours tels que « si vous ne divorcez pas, c’est que vous ne protégez pas votre enfant. Il faudra donc le placer ».

 

C’est ainsi que Mme J., que j’ai rencontrée en prison avec le père de ses enfants, m’a déclaré : »J’ai divorcé parce que le juge m’a menacé de placer mes filles si je ne divorçais pas. Mais, on va se remarier dès qu’il sera sorti de prison ! ».

 

Mme D. (voir plus haut) est aussi un bon exemple de ces femmes qui rompent le lien conjugal après la révélation.

 

Mme K. avait été surprise et même choquée lorsque j’avais pris contact avec elle pour lui demander si elle accepterait que son ex-mari, incarcéré depuis 7 ans pour des abus sur leur fille, écrive à sa fille pour lui demander pardon. Elle a refusé, en me précisant que sa fille ne parlait jamais de son père, ce qui était le signe qu’elle ne pensait plus à lui. Ce ne devait pas être tout à fait exact puisqu’à la sortie de prison du père, sa fille a souhaité le revoir. La rupture voulue par la mère n'est pas toujours désirée par l'enfant victime.

 

Mme L. était divorcée de son mari, et remariée, lorsque son fils aîné âgé de 13 ans, et dont le père avait la garde, a révélé des masturbations réciproques avec son père (c’est-à-dire des « agressions sexuelles »). La rupture était déjà consommée. Mais, avec son second lari, elle a poussé le fils à accuser le père de viol (c’est-à-dire avec pénétration) dans l’intention de faire aggraver la condamnation. On peut comprendre la colère d’une mère qui pense ainsi mieux protéger son enfant en enfonçant le père. Mais là aussi, c’était une erreur dommageable pour l’enfant, qui, après la période de détention du père, et devenu majeur, est revenu vivre avec lui, en se sentant coupable d’avoir aggravé ses accusations.

 

Celles qui n’ont rien vu et qui ont maintenu le lien, avec ou sans intervention judiciaire

 

Pourtant, certaines mères veulent maintenir le lien avec leur conjoint, écartelées  qu’elles sont entre le désir de protéger leurs enfants et leur amour pour leur conjoint malgré les déviances qu’elles veulent pardonner. C’est bien au nom de leur image – idéalisée – de la famille, avec pour certaines une connotation religieuse qui refuse le divorce et incite au pardon, qu’elles veulent préserver, protéger, sauvegarder l’unité du groupe familial. Et si le pardon leur paraît possible – et nécessaire – c’est parce qu’elles ont pu apprécier la comportement paternel de leur conjoint avec les enfants. Cela n’a rien de paradoxal, plusieurs victimes m’ayant confirmé de leur côté que, à côté des abus sexuels, leur père (ou beau-père) était « un papa formidable ». C’est dire que ces mères sont capables de faire la distinction entre les actes commis, inadmissibles et condamnables, et la personne globale avec toutes ses qualités et ses défauts.

 

Ces mères prennent toutefois le risque de ne pas être suivies par leurs enfants. La situation de Mme M. est ainsi très particulière. Après que sa fille ait révélé lors d’un repas de famille (un peu comme dans le film Festen) les abus commis par son père 10 ans plus tôt, le père a fait une tentative de suicide, mais la vie familiale a repris son cours. Six mois plus tard, rongé par la culpabilité, le père est allé se dénoncer à la police. Son épouse, qui l’avait depuis toujours « porté » et soutenu face à ses tendances dépressives, voire suicidaires, a voulu continuer à l’aider tout en apportant aide et soutien à ses enfants. Mais, alors que la fille aînée, victime des abus, semblait prête à pardonner à son père, les deux autres enfants, entraînant la victime, ont décidé de couper les ponts avec le père et ont donc rejeté également la mère qui refusait de divorcer.

 

Mme N. est venue en consultation avec son  mari et ses trois filles, toutes largement majeures, à l’initiative de la plus jeune qui souhaitait qu’enfin on parle clairement des non-dits qui empoisonnaient les relations à l’intérieur d’une famille par ailleurs unie et chaleureuse. Les non-dits concernaient une relation incestueuse qui datait de plus de 20 ans entre le père et la seconde fille, et dont la mère n’avait eu connaissance que récemment lors d’un clash initié par la sœur aînée. On voit bien sur cet exemple que toute la famille est concernée, le père auteur des abus, la fille victime qui n’avait jamais parlé, la sœur aînée qui avait été témoin mais avait gardé le silence avant une révélation tardive et violente à l’intérieur de la famille, la mère, qui portait toute la famille mais qui ne savait rien des abus, et la dernière qui a eu le courage de porter la souffrance familiale à l’extérieur Les entretiens familiaux ont permis de mettre des mots sur les faits eux-mêmes ou plutôt sur les souvenirs et les silences et sur les sentiments vécus (souffrance, colère, culpabilité, mais aussi amour). Sans doute le silence, destiné à protéger la famille, était-il plus toxique que les faits eux-mêmes, qui, une fois parlés dans le ace à face familial, ont pu être classés en souvenirs et non plus en traumatisme. Les relations sont ainsi devenues plus apaisées.

 

Celles qui non seulement ont maintenu le lien, mais se sont mariées avec l’agresseur après la révélation.

 

Comment peut-on épouser l’agresseur de son enfant ? et qui plus est, l’agresseur sexuel de l’enfant, à une époque où le crime sexuel sur un enfant est devenu plus grave qu’un meurtre. Ces femmes, qui épousent leur compagnon alors qu’elles ont appris les abus qu’il a commis, parfois pendant la mesure de détention, sont le plus souvent considérées par l’entourage, par les services sociaux, comme des complices, des criminelles, et rejetées come telles. Et pourtant, j’ai de l’admiration pour ces femmes, peut-être parce que de ma place de thérapeute systémicien, j’essaie d’avoir autant d’empathie pour l’auteur que pour la victime, et que ces femmes vont seulement un peu plus loin en manifestant autant d’amour pour leur compagnon que pour leur enfant. Le pardon et la volonté de sauver un ensemble familial sont au cœur de leur décision, qui apparaît d’ailleurs plus leur décision que celle de leur conjoint, mais le plus souvent ratifiée par l’enfant victime lui-même.

 

Mme O. avait 3 enfants d’une première union, et un jeune enfant avec son nouveau compagnon. Sa fille aînée, âgée de 10 ans, lui a révélé les viol commis par son beau-père. La mère a décidé aussitôt de porter plainte et de quitter son ami qui a été incarcéré aussitôt. Lors de l’enquête, les deux autres enfants de la première union ont parlé d’agressions sexuelles subies par leur beau-père. L’homme a reconnu le viol sur sa belle-fille, mais a toujours nié les agressions sexuelles sur les deux autres. Il est rare qu’un prévenu reconnaisse le plus grave et nie le moins grave. Habituellement, on note plutôt un besoin de banaliser les actes les plus graves. Or, peu après, la mère a entendu son fils dire à un ami qu’il n’avait rien subi de son beau-père, mais qu’avec les dommages et intérêts, il pourrait se payer le permis de conduire à ses 18 ans. La mère a ainsi compris que son ami n’avait jamais menti et qu’il pouvait sans doute être digne de confiance. Elle emmenait leur fils voir son père en prison. Elle a pu reprendre ainsi un lien affectif avec son ami et décider ensuite de l’épouser. Les trois enfants aînés ont souhaité rencontrer leur beau-père incarcéré pour vérifier s’ils pouvaient accepter le projet maternel de reprendre la vie commune avec lui à la sortie de prison. Néanmoins, l’éducatrice désignée par le Juge des Enfants pour suivre la famille considérait que la mère manipulait les enfants pour les contraindre à accepter le retour de son mari. Après plusieurs rencontres médiatisées, les enfants ont estimé que c’était possible. La jeune victime a accordé son pardon à son beau-père. Les deux autres ont reconnu l’avoir accusé à tort. Et la famille a pu se reconstituer au terme de l’incarcération. Un nouvel enfant est même venu concrétiser cette réunion.

 

Mme P. a connu son ami lorsqu’ils fréquentaient tous les deux le même atelier protégé. Ils ont vite vécu en couple et eu une fille. Ils étaient tous les deux bénéficiaires de l’Allocation d’Adulte Handicapé, et en outre, l’ami abusait de l’alcool et de divers toxiques. L’ami a été condamné pour le viol du bébé âgé de quelques mois. Il a reconnu avoir brutalisé le bébé alors qu’il était alcoolisé, mais il a toujours nié tout acte de pénétration. Le bébé a été placé en famille d’accueil. La mère a eu un droit de visite médiatisé qu’elle a toujours assuré, tout en suivant son ami sur ses lieux de détention et en lui rendant visite chaque jour. Ces visites quotidiennes lui ont été vivement reprochées par le travailleur social de la prison qui lui conseillait de s’occuper de son enfant plutôt que de son mari. Mais elle partait tous les quinze jours par le train pour aller rendre visite à son enfant, n’ayant pas d’autre droit sur elle. Le couple s’est marié en prison, et a conçu un autre enfant au parloir. La fillette victime ayant grandi a demandé à connaître son père. L’éducatrice référente du placement a accepté, après quelques réticences, d’accompagner la fillette pour une visite à la prison en compagnie de la mère, et des liens ont pu commencer à se rétablir entre le couple et les deux enfants. Après la sortie de prison du père, des visites ont continué avec l’enfant placé. Mais des professionnels qui ne supportaient pas cette situation ont obtenu du juge des Enfants que les visites du père soient supprimées. Deux autres enfants sont nés au sein de ce foyer qui ne va pas trop mal malgré la souffrance de la rupture, imposée, avec leur fille aînée.(1)

 

Conclusion

 

Il aurait fallu approfondir chacune des situations évoquées, qui sont plus complexes que ces présentations rapides.

Il aurait fallu parler aussi des mères qui ont elles-mêmes eu des relations sexuelles avec leur enfant, ou celles pour qui un nursing très érotisé s’apparente à une agression sexuelle

Il aurait fallu parler aussi des mères confrontées à des abus entre un frère et une sœur.

Ce sera sans doute l’objet d’autres écrits.

 

J’ajouterai seulement, en guise de conclusion provisoire, que dans ces relations enchevêtrées du « triangle » père-mère-enfant, si l’homme abuseur est toujours comme le souligne Coutanceau un « immaturo-quelquechose », la conjointe est le plus souvent nettement plus mûre que lui. Et les fréquents conflits mère-fille peuvent amener les deux « enfants », l’adulte immature et l’enfant, à se rapprocher, et l’homme à déraper. D’où l’importance dans le travail thérapeutique de ne pas oublier de s’intéresser aux interactions entre tous les membres de la famille. Lorsque le maintien de liens est souhaité dans la famille, il importe d’envisager des rencontres entre l’auteur et la victime (justice restauratrice). Mais dans tous les cas il est nécessaire de se préoccuper de la relation entre l’enfant victime et sa mère, car il n'est pas rare que la relation reste plus difficile et conflictuelle entre la fille victime et la mère qu'entre la fille et son père ou beau-père agresseur. Il faut d'ailleurs se demander si l'abus, symptôme d'un dysfonctionnement, n'e'st pas un message ( un appel? ), adressé, aussi bien par l'auteur que par la victime, à la mère. L’objectif thérapeutique est toujours d’aider à une modification du fonctionnement de l’ensemble familial, pour qu’il y ait plus de parole et d’expression des émotions, et pour que les distances entre les personnes soient mieux régulées.

 

 

Michel SUARD

Avril 2013

 

 

(1) La question du mariage après révélation d’abus a déjà été évoquée dans ce blog dans l’article n° 24 « la réparation dans les familles incestueuses » avec la présentation d’une autre situation.

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