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Communication de Michel Suard, faite en décembre 1993 lors de la 3ème journée de l’AFIREM 95 à Pontoise

 

L’association Echanger Autrement de Caen, qui est une sorte de délégation départementale de l’AFIREM, a réalisé deux films pédagogiques intitulés « la peur et la violence », à partir d’un article que j’ai écrit en 1990 et à la demande du ministère pour les actions de formation. Il avait été envisagé que l’un de ces films vous soit présenté ici. Cela n’a pas été possible pour des raisons techniques.

 

J’ai eu l’occasion de présenter souvent ces films devant un large auditoire, ou dans des sessions de formation, au point que j’ai l’impression que certaines idées développées dans cet article et présentées dans le film sont devenues des banalités, des évidences. J’ai l’impression de répéter toujours la même chose depuis trois ans, voire de réciter des recettes ou un catéchisme.

 

Je recommence aujourd’hui, et je ne sais pas si je dois remercier Dominique GIRODET, et toute l’équipe d’AFIREM 95 de m’avoir fait venir ici.

 

Je vais donc vous énumérer un certain nombre d’idées qui sont des banalités. Et, pour tenter de maintenir votre intérêt, je vais essayer, pour chacune d’elles, d’insister sur un aspect qui me semble moins évident, ou négligé, et qui peut être utilisable pour l’intervenant, mon souci premier restant d’aider l’intervenant, que je suis, à faire face aux situations difficiles rencontrées dans le quotidien.

 

Je me définirai comme psychologue et systémicien, c’est-à-dire intéressé particulièrement par les interactions entre l’intervenant et la maltraitance (en ayant le souci de considérer l’intervenant comme un sujet). Ma connaissance des problèmes de maltraitance, je la dois à une longue expérience d’AEMO, à une pratique de formateur et de superviseur d’équipes de travailleurs sociaux (éducateurs, assistants sociaux, assistantes maternelles, travailleuses familiales…)

 

Première banalité : La violence intrafamiliale fait peur aux intervenants.

 

C’est en fait le titre de mon intervention. C’est une évidence admise aujourd’hui par tous, et de plus très finement étudiée par Elisabeth HADJISKI, Dominique AGOSTINI, Florence DAREL et Christine THOUVENIN dans u  travail qui date déjà de 1985 et édité par le CTNHRI sous le titre « Du cri au silence ».

 

« Tout se passe comme si cette violence constatée ne pouvait être pensée, ce qui la maintient hors du champ du langage. Un conflit aussi mortifère semble susciter chez l’intervenant des affects incontrôlables qui altèrent ses représentations et ses perceptions ».

 

Dans la préface, Serge LEBOVICI parle des contre-attitudes des intervenants aboutissant soit à la banalisation, soit à la dramatisation, contre-attitudes liées au contre-transfert : « Le contre-transfert des intervenants est mû par les attitudes pré-ambivalentes des parents maltraitants (i.e. qui ne peuvent accéder à l’ambivalence normale de leurs sentiments à l’égard des enfants)… Le contre-transfert induit des contre-attitudes défensives et contradictoires : les intervenants deviennent des parents transférentiels bienveillants et/ou des enfants de parents maltraitants, enfants coupables, porteurs du mauvais œil, et des fantasmes de culpabilité. Les parents des parents maltraitants, les enfants maltraités et les intervenants sont unis dans l’horreur de la maltraitance, de la violence, non modérée par un désir sexuel humanisé. Cette vision allégorique que les intervenants pourraient avoir de la complexité de leur contre-identification à l’égard de parents maltraitants inclut donc les grands-parents qui ont maltraité et négligé ceux qui vont devenir des parents nocifs, et les enfants provoquant parce qu’ils se refusent à investir et « aimer » leurs parents ».

 

La difficulté pour l’intervenant de parler de la violence qu’il a constatée est moins importante aujourd’hui qu’en 1985. Grâce aux campagnes d’information, d’explication, de formation. Néanmoins, la violence provoque toujours ces mêmes sentiments contre-transférentiels, inducteurs d’attitudes de déni (« ça n’existe pas ») ou de dramatisation.

 

De cette première évidence, je retiendrai deux aspects :

L’intervenant a des émotions, des réactions émotionnelles que, le plus souvent, nos formations professionnelles nous ont appris à dissimuler derrière le masque de l’empathie, de la neutralité (bienveillante). Ce « silence émotionnel » est pour moi la première cause du silence face au signalement.

Ces émotions contenues, mais qui peuvent exploser dans le rejet agressif à l’égard de la famille, ou à l’égard des autres intervenants, qui peuvent exploser dans le stress, ou imploser ou se déliter dans le burn out, nous verrons plus loin qu’il est peut-être possible de les utiliser plutôt que de les réprimer ou les laisser dériver dans la banalisation ou la dramatisation. Dire sa peur, dire son malaise ! Gardez cette idée, nous y reviendrons.

 

Dans le texte de Lebovici, je retiendrai une autre idée importante et parfois oubliée : la place des grands-parents dans les situations de maltraitance.

N’oublions pas les parents des parents maltraitants, non seulement comme origine ancienne de la maltraitance des parents, mais comme acteurs actuels des conflits familiaux et comme facteurs d’identification. Les intervenants sont facilement identifiés (ou contre-identifiés) aux parents des parents. Autrement dit, nous prenons un peu trop souvent la place des grands-parents dans nos interventions ! Grands-parents : nos alliés ? ou des ennemis à éliminer ?...

 

Deuxième évidence : l’homologie entre ce qui se passe dans la famille et ce qui se passe chez les intervenants.


Tout le monde est d’accord aujourd’hui, je crois, pour considérer que les désaccords, les conflits entre les intervenants reproduisent quelque chose du fonctionnement intra-familial.

 

En 1983, c’était, me semble-t-il une idée assez nouvelle. Nous en formulions l’hypothèse dans les conclusions d’un groupe de travail que j’avais mis en place et animé au CREAI de Basse-Normandie à CAEN de 1980 à 1983. Nous, c’est-à-dire Marie-Thérèse MATRAS et moi, écrivions dans cette synthèse, à propos de la nécessaire coordination (les circulaires interministérielles de 1983 venaient de confirmer ce qu’on tentait de faire dans ce groupe depuis 2 ans) : « Se coordonner, ce sera peut-être aussi montrer à la famille qu’on peut vivre ensemble dans le contexte social sans être homogène ou sans que l’autre réponde exactement à l’image idéalisée qu’on a de lui. Ce sera montrer à la famille qu’on peut se parler et travailler ensemble au lieu de se cracher dessus, de se mépriser ou de se critiquer par familles interposées !

 

On peut même poser l’hypothèse d’une concordance ou d’une interaction entre le climat relationnel qui règne entre les intervenants sociaux auprès d’une « famille maltraitante » et l’émergence de mauvais traitements ou de récidives dans cette famille ».

 

Autrement dit, n’y a-t-il pas un lien entre la violence intrafamiliale et les tensions entre les différents acteurs sociaux ? Les intervenants ne sont-ils pas induits à reproduire entre eux ce qui se passe à l’intérieur de la famille et leurs désaccords, leurs « bagarres » n’induisent-ils pas un renouvellement de la violence entre les membres de la famille ?

 

Cette hypothèse pourrait être vérifiée et affinée par une recherche appropriée. Elle se fonde sur un certain nombre d’expériences où une coordination « réussie » entre services sociaux coïncide avec une rémission de la violence et une absence de récidive, et d’autres cas où on constate une réponse de mauvais traitements sur le même enfant ou sur un autre enfant de la fratrie en même temps qu’apparaissent des tensions entre services intervenants, ou entre intervenants d’un même service.

 

Je crois que ce discours était assez nouveau en 1983, même si des gens comme Odette MASSON à Lausanne parlaient déjà ce langage.

 

Chez nous, on parlait certes des difficultés du travail pluri-disciplinaire, du cloisonnement entre services, de la projection des intervenants avec un grand désir de réparation. « Chacun se vit comme le meilleur parent réparateur pour l’enfant en difficulté. Le manque de concertation et de coordination traduit alors en fait une rection d’appropriation attisant la rivalité vis-à-vis des autres intervenants ». Cette citation est de Dominique GIRODET, c’est extrait de la première version de « L’Enfant maltraité ».

 

On parle de rivalité, d’identification à l’un ou à l’autre des membres de la famille, mais pas encore, à ce moment, d’identité de structure entre le fonctionnement familial et le fonctionnement des services médico-sociaux.

 

Donc, aujourd’hui, on admet volontiers qu’entre nous on se comporte un peu comme la famille, comme si le comportement, le mode relationnel de la famille déteignait sur nous, comme si la famille nous entrainait à reproduire son fonctionnement.

 

Ce que je voudrais retenir de cette idée devenue banale, c’est qu’il me semble que la famille maltraitante, en souffrance, va inclure ou absorber, progressivement, les personnes qui sont dans son environnement.

 

C’est en observant les interactions entre les familles violentes et l’école, ou l’hôpital, puis les relations entre l’école et le service d’AEMO par exemple, que j’ai pris conscience de cette inclusion progressive des intervenants dans le jeu familial. C’est en constatant les réactions de peur des enseignants ou des médecins, les amenant à se montrer d’une extrême violence dans le jugement porté sur les familles, puis des réactions du même type chez les autres intervenants mandatés (par le Conseil Général ou par le Juge) tant à l’égard des premiers intervenants qu’à l’égard de tel ou tel membre de la famille (y compris les grands-parents) que j’ai pensé combien il était important de se préoccuper de ce qui se passe entre la famille et le premier intervenant. Il est le premier à être absorbé dans le jeu familial, dans le cycle « peur-violence » dans lequel baigne la famille.

 

Troisième idée, éculée celle-là : la violence est un mode de communication.

 

C’est un moyen de communication parce que la société est violente. Je demandais récemment à un médecin son avis sur un client, père alcoolique, dans le cadre d’une expertise demandée par le Juge aux Affaires matrimoniales (expertise du père qui avait, lors d’un droit de visite des enfants, menacé de se suicider, de se pendre si leur mère ne revenait pas à la maison). Ce médecin banalisait le comportement du père en le rapprochant de la violence latente existant dans le quartier concerné.

 

Moyen de communication aussi dans la mesure où, autre évidence, la violence est un « acte sans parole », un passage à l’acte où des mots sont impossibles, un mise en agir de l’indicible.

 

Et l’intervention, je ne vous apprends rien, va consister, entre autres, à mettre en mots ces sentiments innommables.

 

A « Echanger autrement », nous en avons fait en 1983, le non même de notre association. Notre première campagne d’information avait comme slogan : « les mots sont pour le dire ». La campagne ministérielle de 1984 a trouvé un titre plus percutant : « En parler, c’est déjà agir ».

 

Parler pour agir sur le passage à l’acte de l’impossible à dire… Parler pour trouver un autre type de réponse, un autre mode de communication que la réponse violente.

 

A propos de cette idée, je voudrais attirer votre attention sur le point suivant : vous êtes surement d’accord pour considérer que l’acte violent est une réponse violente, et qui fait peur.

 

Je voudrais ajouter que l’acte violent est en même temps un appel lancé, et pas seulement une réponse, un message adressé à quelqu’un sans qu’on sache forcément à qui.

 

Je dis cela pour la violence physique, je le dis tout autant pour les abus sexuels. Je le dis bien sûr aussi pour les carences graves. J’ai entendu un jour le Docteur GIRODET dire cela très bien : « Si je n’ai pas compris que la mère de famille qui m’amène son enfant avec des bleus à l’hôpital me fait un appel à l’aide, alors, je n’ai rien compris ».

 

On peut dire cela si on a bien présent à l’esprit le fait que la communication est une série infinie de messages qui sont à la fois des appels et des réponses. A appelle B. La réponse de B est en même temps un appel à A ou à C, etc…

 

Cela veut dire aussi que le message violent de la mère par exemple est un appel à l’enfant : « obéis-moi, aime-moi, apporte-moi ce que je n’ai pas trouvé chez ma mère ou chez mon mari… ». Mais c’est aussi, et en même temps, un appel adressé à d’autres personnes, au pédiatre, à la grand-mère, au mari, etc…

 

Dernière idée : la violence familiale apparaît essentiellement dans des familles enchevêtrées.

 

Que faut-il entendre par familles enchevêtrées ? Il s’agit de familles dont la structure se caractérise par des frontières individuelles et générationnelles particulièrement floues, c’est-à-dire avec une confusion des places, des rôles et des fonctions, et une absence totale de différenciation.

 

Ce sont aussi des familles qui ont beaucoup de mal à intégrer la loi, des familles « anomiques », qui vivent ensemble dans la fusion, fusion qui peut aller jusqu’au rejet.

 

Par contre, ces familles présentent le plus souvent des frontières rigides avec l’extérieur : l’information extérieure ne pénètre pas, de même que ce qui se passe à l’intérieur ne franchit pas les murs de la famille.

 

Je retiendrai particulièrement de cette idée le fait que lorsqu’un membre de la famille dit, ou le plus souvent montre, quelque chose de son fonctionnement interne, lorsque la porte s’entrouvre pour laisser passer une information, même si cette information est agressive ou violente, mieux vaut la saisir au vol, sinon la porte risque de se refermer et on aura bien du mal à pénétrer dans la famille.

 

Je résume tout cela :

 

L’enfant appelle ses parents (par exemple, il pleure parce qu’il a faim). L’appel n’est pas compris. Il est mal interprété (« il m’embête »). Il est « mal-entendu ».

 

L’enfant insiste (colères, cris) pour provoquer l’intervention de la mère. Nous sommes déjà dans la provocation.

 

Provocation qui fait peur et amène une réponse violente.

 

Réponse qui est en même temps un appel à l’aide à l’intérieur de la famille, appel à l’enfant, au père…

 

Moi qui suis un intervenant social, cette situation ne me concerne pas tant que cela reste à l’intérieur de la famille. Ils se débrouillent entre eux, ça ne me regarde pas.

 

Pour que j’intervienne, pour que je sois « interpellé » (au sens fort du terme), il faut que l’information « violence » sorte de la famille.

 

Et cela va arriver parce que faute de réponses aux appels lancés à l’intérieur, les appels vont se faire à l’extérieur : changement de comportement des enfants à l’école, tous les signaux d’alerte, et les cris qui traversent les cloisons ; et puis les marques si personne ne répond.

 

Appel, Mal-entendu, provocation… pour des intervenants qui deviennent violents, jugeants…

 

Mais, si la violence est un appel, cela signifie que le premier signalement est fait par la famille elle-même, et pas par l’école, l’hôpital ou le voisin de palier. C’est important pour l’intervention. Cela pourrait presque nous amener à ne plus avoir peur. Cela pourrait presque nous amener à considérer la famille violente comme un partenaire, voire comme des citoyens.

Partenaire un peu particulier certes, peu disponible. Si on ne répond pas tout de suite à sa demande (car je crois de plus en plus qu’il s’agit d’une demande, demande à la fois d’aide et de contrôle), il va se refermer, comme une huître, voire… comme un thérapeute qui refuse de donner des informations sur sa relation avec son patient.

 

La violence est un appel à l’aide. On ne sait pas trop à qui cet appel est lancé. En tout cas, dans le réel, il est entendu par quelqu’un, que j’appelle le premier récepteur : l’enseignant, la puéricultrice, le voisin… On peut bien sûr discuter de l’intentionnalité de l’émetteur. Il n’est pas évident que les parents qui n’envoient pas leur enfant battu à l’école, le gardent pour que l’école intervienne, quoique…

 

Par contre, l’intention de demander de l’aide est un peu plus claire chez le parent qui amène son enfant cassé à l’hôpital. Mais de toute façon, intentionnel ou pas, l’émetteur du message sait, et même si l’appel était involontaire, où le message a atterri.

 

Et dans une communication, il est évident qu’il y a distorsion si ce n’est pas le récepteur n°1 qui répond.

 

Il me paraît tout à fait fondamental pour éviter les distorsions, les interprétations, et le déni, que ce soit le premier intervenant, même s’il est occasionnel, non spécialisé, qui réponde à l’émetteur : « message reçu 5 sur 5 », non pour traiter le problème, mais simplement pour dire : « vous m’avez appelé, j’ai entendu un appel, je transmets votre message ».

 

Si le premier intervenant, (et les suivants), ne dit rien à la famille de ce qu’il a perçu, c’est que pour des raisons nombreuses et diverses, voire en fonction d’attitudes professionnelles, il va cacher sa peur.

 

Prenons l’exemple de l’enseignant qui découvre une marque visible à l’œil nu et qui, paniqué, ne sachant pas quoi faire, ne dit rien à la famille. Les parents s’attendent nécessairement à une réaction d’inquiétude, ou à une réaction de contrôle. Que se passe-t-il alors dans la tête des parents si l’enseignant ne manifeste rien, s’il ne réagit pas ? Ils vont inévitablement penser qu’il est incompétent, parce qu’il a peur. Ou bien ils vont se méfier de ce qu’il va pouvoir faire ensuite.

 

Autrement dit, ne rien dire pour cacher sa peur, cela équivaut à montrer sa peur. Taire, cacher ses émotions, sous prétexte d’attitude professionnelle (neutralité bienveillante…) cela revient, dans de telles situations particulièrement difficiles, à entretenir le doute.

 

Au contraire, et cela me paraît tout à fait extraordinaire, il suffit de parler de sa propre inquiétude, de son malaise, d’utiliser donc ses propres émotions dans l’échange (en les verbalisant) pour que l’autre ait le sentiment que vous maîtrisez votre peur. Cette « mise en mots » du signalement permet que la famille sache comment se fait le signalement, et donc qu’elle participe plus clairement au signalement qu’elle fit en acte. Cela évite la dénégation de la violence. Et cela va permettre une entrée plus facile du juge, de l’assistante sociale ou des autres intervenants.

 

Il ne suffit donc pas de parler de la violence avec les personnes violentes, de mettre des mots sur la violence. Mettons aussi des mots sur nos émotions, sur notre peur, dans nos rencontres avec le violent, pour casser le cycle violence-peur-violence, et donc pour diminuer, sinon faire cesser la violence.

 

Mais je crois que finalement cela aussi est une évidence. Il s’agit en effet de donner du sens, mais ce n’est que du bon sens.

 

 

 

 

 

 

 

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