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Je tiens à préciser en préambule qu’être thérapeute d’auteurs d’abus ne signifie pas être défenseur de ces auteurs. Et d’autre part, être thérapeute d’auteurs + victimes, c’est-à-dire réunir parfois l’auteur et la victime, ne signifie pas pour autant être le promoteur de relations incestueuses.

 

En tant que thérapeute familial, je considère que la relation incestueuse concerne l’ensemble de la famille, et pas seulement l’auteur et la victime. Elle « s’adresse » même sûrement, même dans son caractère « secret », aux autres membres de la famille. Et la souffrance de chaque membre de la famille me semble digne du même intérêt, celle de la victime, celle de l’auteur, celle des autres adultes et celle des autres enfants de la famille. Et cela pourrait d’ailleurs être dit de la même manière pour les situations de violence physique ou psychologique.

 

Je commencerai par vous présenter rapidement les principes généraux du module thérapeutique mis en place voici 2 ans au Centre de Détention de CAEN. J’évoquerai ensuite quelques cas cliniques et je me risquerai enfin à quelques généralisations, même si mon échantillon de population traitée reste très limité.

 

Ce module s’adresse spécifiquement à des personnes condamnées pour des viols incestueux (et donc nous resterons centrés essentiellement sur le problème de l’inceste). Ils sont environ 150 au C.D. de CAEN, condamnés à des peines de 7 à 15 ans. Et je n’en vois qu’une quinzaine actuellement. J’ai appelé mon intervention une « thérapie du secret » dans la mesure où le premier principe à la base de mon travail est de faire circuler l’information de manière à éviter les secrets que l’on retrouve à coup sûr dans les fonctionnements familiaux incestueux.

 

Pour y parvenir, je propose des interventions en groupe de détenus (avec des règles précises sur le « secret » des échanges dans le groupe : un règlement intérieur signé par tous les entrants dans le groupe précise ces règles de fonctionnement du groupe), des entretiens individuels, des entretiens avec la famille du détenu lorsque la famille est mobilisable (sinon des contacts épistolaires ou téléphoniques) et enfin des contacts avec les services sociaux ou médico-sociaux qui suivent le détenu (le service social du C.D., le S.M.P.R.) et les services qui suivent la famille ou les enfants. Mon travail consiste à faire circuler l’information à l’intérieur de ces différents niveaux et entre ces différents niveaux. C’est là une méthode d’intervention. Mais c’est plus que cela. C’est un objectif thérapeutique (faciliter la communication en évitant les secrets) que je cherche à atteindre à travers le processus d’intervention lui-même.

 

Le cadre de l’intervention est donc essentiellement le Centre de Détention, dans une salle à l’intérieur de la détention pour les entretiens individuels et de groupe, dans un parloir réservé aux visiteurs pour les entretiens avec les membres de la famille et éventuellement des travailleurs sociaux extérieurs.

 

Je vois régulièrement, à raison d’une séance d’une heure et demie chaque quinzaine, un groupe de 5 détenus (depuis mai 1996, 7 détenus auront participé au travail de groupe, avec un renouvellement partiel en septembre). Pour 5 de ces 7 détenus, il y a eu en outre des contacts avec la famille ou un suivi familial régulier. Et en particulier pour l’un d’entre eux, un travail thérapeutique réunissant le père abuseur et la fille victime.

 

Bon nombre de détenus résistent à l’idée de participer à un groupe thérapeutique. Nos habitudes culturelles françaises ne sont pas très favorables à ces pratiques. De plus, dans le cadre carcéral, la crainte d’être jugé, d’être repéré ou étiqueté « pointeur » (même si tout le monde sait au C.D. que les 2/3 des détenus sont incarcérés pour des « affaires de mœurs ») ne facilite pas l’entrée dans un  groupe clairement identifié comme regroupant des condamnés pour inceste. Portant, il existe déjà des groupes d’Alcooliques Anonymes qui fonctionnent depuis longtemps à l’intérieur du C.D. Toutefois, compte tenu de ces résistances, j’ai accepté de rencontrer certains détenus en dehors de tout travail de groupe, dans le but de travailler avec eux sur les relations familiales. Pour quelques-uns, cela prend la forme d’une thérapie familiale. Pour d’autres il s’agira de contacts avec les enfants du détenu, en général accompagnés par un travailleur social. Pour d’autres enfin, cela se limitera à des courriers avec le conjoint, avec des enfants majeurs, avec des services sociaux…

 

Cela se passe à 95% dans la prison. Je rencontre en effet deux détenus à l’extérieur. L’un travaille dans un « chantier extérieur » ; je le vois sur son lieu de travail. L’autre a des permissions de sortie, et à sa demande, les entretiens familiaux (avec sa femme et ses trois enfants) ont lieu à l’extérieur du C.D. lorsqu’il est en permission. Le reste du temps, les entretiens ont lieu au C.D.

 

Le détenu que je vois sur son chantier extérieur m’attend toujours sur le parking du Centre de Formation. Nous avons convenu que l’entretien aurait lieu dans une salle de classe de ce Centre de Formation pour Adultes. Il me fait traverser tout le centre en ouvrant  chaque porte à l’aide du trousseau de clés qu’il a en main. Spectacle inhabituel. Je lui ai demandé ce qu’il ressentait, lui, détenu, dans le fait de posséder les clés de son lieu de travail. Il y voit une marque de confiance et paraît très fier. Arrivé dans la salle de classe, il a tenu à me montrer ses réalisations et les appréciations écrites par son professeur sur son carnet. Et je me suis dit que cette confiance qu’on lui témoigne, il semble la vivre comme la confiance qu’on accorde à un enfant, pour qu’il grandisse. Or, une des caractéristiques communes à tous les condamnés pour inceste ma paraît être leur énorme immaturité. Cela pose la question du décalage entre le contrôle infantilisant inhérent à la structure carcérale et le souci d’insertion ou de réinsertion, tout particulièrement pour des personnalités aussi immatures que les pères incestueux condamnés.

 

On me demande souvent comment les détenus s’inscrivent dans le processus thérapeutique. Sont-ils réellement demandeurs ? Qui les envoie ?

 

Cinq détenus sont venus soit de leur propre initiative, soit sur le conseil d’un codétenu. Une information avait été faite à la population pénitentiaire avant la mise en route du programme sous la forme d’un interview dans le journal des détenus, puis à travers une conférence sur les abus sexuels incestueux ouverte aux détenu set qui avait rassemblé 8 détenus seulement (3 d’entre eux ont demandé ensuite un entretien individuel, et l’un d’entre eux est entré dans le groupe thérapeutique).

 

Les autres sont venus me voir sur le conseil d’un  travailleur social du C.D., sur le conseil du médecin psychiatre, ou bien sur l’indication du Juge d’Application des Peines.

 

Les jumeaux Paul et Jacques

 

Voici un cas clinique tout à fait original. L’origine de la demande, c’est le médecin du S.M.P.R. qui m’envoie des détenus dont les situations familiales ne sont pas les plus simples. Il s’agit là d’un cas de « culture familiale incestueuse » qui a donné lieu à des entretiens de « groupe de familles » alors qu’il n’y avait pas de mande réelle, mais un intérêt relatif relayé par une demande beaucoup plus nette des conjointes. C’est un beau cas d’ « enchevêtrement familial ».

 

Leur nom de famille étant un prénom, je vais les appeler MARTIN, Paul et Jacques. Ce sont des frères jumeaux, mariés à deux sœurs d’une fratrie de 7 filles, et qui ont été condamnés à la même peine pour des abus sur les mêmes victimes, et alors que chacun des deux jumeaux ignorait les abus de l’autre.

 

Ils ont été très vite d’accord pour que je les rencontre ensemble, bien qu’ils ne demandent pas véritablement d’aide. Ils admettent qu’ils ont commis un  crime, mais ils ont du mal à en percevoir la gravité pour la victime ‘un « viol digital » leur paraît moins grave que des relations sexuelles complètes). Ils sont sûrs que leur famille leur a pardonné leur comportement incestueux. Ils attendent patiemment la fon de leur peine pour pouvoir « vivre en famille comme avant » !  Ils ont accepté facilement, et avec intérêt, que leurs épouses participent à des entretiens lors de leurs visites. Et ce sont les épouses qui ont  manifesté le plus d’intérêt, le plus de demande, pour comprendre le pourquoi de es comportements. Le pardon des femmes n’était pas aussi garanti que l’assuraient ces messieurs et leur retour au foyer familial à l’issue de l’incarcération n’était pas aussi évident.

 

Le travail qui s’est mis en place n’est évidemment pas une thérapie familiale classique. Les entretiens ont lieu environ tous les deux mois, lorsque la famille vient rendre visite aux détenus. Ce n’est donc pas moi qui fixe le calendrier des rencontres.

 

Dans cette famille enchevêtrée, on retrouve les éléments qui me paraissent tout à fait caractéristiques des familles incestueuses (et même des familles maltraitantes en général), c’est-à-dire des problèmes de communication, des problèmes de distances interpersonnelles et intergénérationnelles, et des problèmes de contrôle des affects et des actes.

 

Les problèmes de communication dans cette famille étaient importants, tant dans chaque couple que dans l’ensemble de la famille élargie. Ils sont d’ailleurs surpris de constater que la communication s’est nettement améliorée entre eux depuis la condamnation. (C’est en fait une constatation assez générale. La « révélation », les interrogatoires, l’instruction, le procès d’Assises, ont déjà mis des mots sur ce qui était jusqu’alors secret et innommable). On peut maintenant parler de choses « secrètes », de sexualité par exemple. On peut évoquer les inquiétudes pour l’avenir de chaque couple compte tenu des comportements antérieurs. Les conflits dans la famille élargie étaient fréquents et assez changeants. La condamnation des deux frères a rapproché les deux couples qui jusqu’alors ne s’entendaient guère et les a soudés, contre le reste de la famille.

 

Leur rapprochement est même saisissant. Bien sûr la prison a maintenu ensemble les deux frères et j’ai moi-même encouragé ce rapprochement en voulant voir ensemble les deux couples. Néanmoins, je regrette de ne pas disposer d’une vidéo dans mon travail. J’aurais pu vous montrer à quel point ces deux couples sont à la fois jumeaux et soudés.

 

Lors d’un récent entretien, les femmes sont venues chacune avec un fils. Contrairement à ce que j’espérais, cela n’a fait qu’accentuer le processus. Chaque enfant s’est assis à côté de son père, collé à lui, sans qu’il soit possible de prendre de la distance, et comme si la séparation était dangereuse pour les uns ou les autres. Et j’ai pu me rendre compte que si les couples peuvent aborder assez facilement nombre de leurs problèmes, la communication chez le fils de Jacques reste un problème sérieux. Ses parents le décrivent renfermé. Il s’est montré pratiquement mutique en dépit de mes nombreuses sollicitations. Communication encore limitée, distances inexistantes qui évoquent plutôt une fusion sans individualité, les troubles du contrôle apparaissent dans les actes incestueux eux-mêmes qui évoquent une culture familiale mi condamnée, mi tolérée par le reste de la famille.

 

Il me semble qu’un début de différenciation s’est fait jour lorsque après cet entretien familial, Jacques m’a écrit pour demander un entretien individuel. Il voulait revenir sur ce qui s’était dit en famille. J’avais profité de la présence des enfants, eux-mêmes pères de famille, pour demander à Jacques et à Paul comment ils se voyaient après leur sortie, plutôt en mari, plutôt en père ou plutôt en grand père. Paul n’avait pas su choisir, Jacques avait été plus clair en se voyant dans la peau d’un grand père…

 

Jacques s’est dit qu’il avait dû me faire une mauvaise réponse, et il voulait « se corriger » en se voyant autant en père qu’en mari et en grand père. Mais cela a permis surtout d’aborder ses inquiétudes par rapport à sa sortie. Il s’attend en effet à être « surveillé » de près par toute la famille. Il se refuse à envisager un quelconque risque de récidive sur sa petite fille. Mais il explique qu’il sait bien qu’il devra éviter de rester seul avec elle, « en raison de la méfiance des autres », et en particulier selon lui de sa belle-fille, « parce qu’elle a été elle-même victime d’abus de la part de son père ».

 

Vous pensez sans doute qu’il y a un risque de récidive évident chez cet homme qui en parle à demi-mot. Mais les risques de récidive sont en fait très limités. Une recherche réalisée par l’administration pénitentiaire il y a quelques années fait état d’un pourcentage de 4% de récidive de crimes sexuels (tous crimes sexuels confondus : inceste, pédophilie, viols d’adultes) chez des condamnés 4 ans après leur sortie de prison.

 

L’objectif thérapeutique va bien sûr être d’éviter la récidive en visant le contrôle des pulsions, et surtout en travaillant à améliorer les communications entre les membres de la famille et en tentant de réguler les distances entre les individus. Mais je crains davantage, en regardant le fonctionnement d’ensemble de la famille, un risque d’inceste dans la famille du fils. Mon objectif va donc être surtout à partir de maintenant de tenter de remettre Jacques en place de père, par exemple en lui demandant d’aider son fils (et aussi sa fille, victime) à ne pas risquer les mêmes problèmes que lui. Je ne crois pas à la répétition transgénérationnelle obligatoire, mais le climat fusionnel de la famille, l’ambiant incestueux, constituent une situation de risque qui nécessite une intervention qui permette, peut-être, de modifier le fonctionnement global de la famille, en termes de communication et de prise de distance, de manière à éviter d’autres relations incestueuses dans la famille. Je crois en effet que, quand les liens familiaux sont maintenus, les détenus peuvent participer activement à la prévention de la transmission à la génération suivante.

 

Dans ce cas toutefois, je ne suis pas tout à fait sûr de parvenir à ce qu’ils prennent la distance suffisante pour changer quelque chose à cette « culture familiale » bien ancrée. Et ce n’est pas l’absence de demande au départ qui fait problème.

 

La non-demande de Philippe

 

Je vais d’ailleurs citer un autre exemple d’intervention thérapeutique qui a démarré par une incitation et une non-demande claire. Il s’appelle Philippe. Il est condamné pour des relations incestueuses avec ses sœurs. Lors d’une demande de permission, le J.A.P. lui a fait remarquer qu’il ne voyait pas de psychologue (ce n’est pas vraiment une injonction, mais ça y ressemble un peu !). Il n’a pas pour autant demandé un entretien à l’un ou l’autre des psys du C.D. C’est le travailleur social qui m’a fait part de la « demande » du J.A.P. Et c’est moi qui ai fixé un rendez-vous à ce détenu. Il m’a clairement exprimé ses réticences face aux psys, qui ont tendance à vouloir excuser les gens, à rechercher des explications dans l’enfance et dans l’éducation, alors qu’il revendique clairement la responsabilité de ses actes. Il cherche en fait à protéger ses parents de tout risque d’accusation ou de responsabilité dans son affaire. Il refuse toute idée de travail en groupe. Il était néanmoins intéressé par un travail avec moi sur les relations familiales dans la mesure où son ex-conjointe lui refuse tout droit de rencontrer ses deux enfants. Des entretiens individuels sont mis en place. Des contacts ont été pris avec le service social qui suit la famille. Mais l’essentiel du travail va consister à organiser une rencontre avec un frère qui vient le voir de temps en temps, qui a été lui aussi victime de Philippe. Philippe avait parlé de ce crime lors de l’instruction, mais son frère, devenu majeur, n’a pas voulu porte plainte, et en fait, personne dans la famille n’est au courant de cette relation entre les deux frères. Là aussi, je pense que le secret sur cette relation constitue un risque pour le frère, et Philippe s’est montré tout à fait intéressé à l’idée d’un entretien avec son frère pour reparler de ce qui s’est passé entre eux, Philippe pouvant alors aider son frère à se dégager de ce poids, de ce secret qui constitue un risque pour son devenir affectif et sexuel. Il n’y avait pas de demande au départ. L’incitation a permis le démarrage d’un travail thérapeutique personnel et familial tout à fait intéressant.

 

Thérapie auteur-victime. Pierre et Lydia

 

J’ai évoqué au début une situation de thérapie conjointe père abuseur – fille victime. Il s’agit de Pierre et de Lydia.

 

Pierre a 46 ans quand je le rencontre au centre de détention. Il a été condamné à 11 ans de réclusion criminelle pour viols commis sur une mineure de moins de 15 ans par ascendant légitime, et pour attentats à la pudeur. Autrement dit, il a été auteur d’attouchements, puis de rapports sexuels avec sa fille juste avant ses 15 ans (viols) et quelques mois après ses 15 ans (atteinte sexuelle puisqu’il a été établi qu’elle était consentante). Les rapports sexuels père-fille ont eu lieu de juillet à décembre 1989. La plainte a été déposée par la belle-mère de la fille en février 1990. Il a été incarcéré aussitôt et condamné par la Cour d’Assises en janvier 1991 (condamné à 11 ans, sorti en octobre 1997, il aura fait 7 ans 1/2 de prison).

 

Il est au C.D. de CAEN depuis 1992. Il vient dans mon groupe thérapeutique à partir de mai 1996 sur le conseil d’un co-détenu. Sa demande est apparemment claire : il craint la possibilité d’une récidive. Il veut donc comprendre ce qui lui est arrivé pour éviter de recommencer.

 

En fait, il explique que cette relation incestueuse est survenue au moment où sa femme l’a quitté. Et il pensait qu’une fois sorti, il retrouverait une femme, que sa relation aboutirait à un échec, et qu’il risquerait de recommencer à rechercher des relations incestueuses au cas où cette femme aurait une fille.

 

Autrement dit, l’échec affectif semblait déjà programmé. A moins que sa demande ne fût :comment faire pour éviter un nouvel échec ? Il est vrai que les échecs affectifs, il connaît. Voici en effet rapidement son histoire.

 

Il est mal aimé par sa mère (le plus mal aimé de la fratrie), qui le maltraite sévèrement. Le père aussi est battu par sa femme. Les 3 enfants tenteront d’ailleurs ensemble de protéger leur père en essayant de faire divorcer le couple. Sans succès. Le couple est aujourd’hui toujours ensemble, avec un homme complètement éteint et résigné et une femme toujours dominatrice. Pierre a fait plusieurs fugues (la première à 11ans) et des tentatives de suicide dans l’enfance et à l’adolescence. La mère de Pierre était très attachée à son propre frère. Elle n’a cessé de valoriser son frère et de déconsidérer son fils. Ce frère a eu un fils d’une liaison de passage. Il y a une dizaine d’années, ce cousin de Pierre a réapparu, et il a pratiquement pris la place de Pierre dans la vie et l’affection maternelles.

 

Pierre se marie à 22 ans avec Annette, une femme de 27 ans, qui a déjà un enfant. Il la reconnaît et aura deux filles de cette union : Josette et Lydia. Annette va rejeter Lydia, se montrer violente, maltraitante envers elle. Elle se plaint du comportement de sa fille auprès de son mari qui la punit et la maltraite également lorsqu’il rentre de ses déplacements (il est chauffeur routier – déplacements internationaux).

 

Suite à des signalements, Lydia est placée en Foyer de 10 à 13 ans. Pendant ce temps, le père, qui a réalisé qu’il était manipulé par sa femme, demande le divorce, d’autant plus qu’il a alors une liaison avec une femme mariée, Geneviève, mère d’un enfant. Une fille naît pendant cette liaison. On ne sait pas qui est le père. Cette relation Pierre-Geneviève, c’est pour lui le grand amour. Il a pu enfin établir une relation satisfaisante avec une femme. Le couple aura une fille Adeline en 1986 et se pariera en 1988. Pierre tient maintenant un café-restaurant.

 

Lydia est revenue de la maison d’enfants en 1987. Elle s’entend très bien avec sa belle-mère qu’elle considère comme sa mère. À 14 ans, elle a déjà un petit ami, Daniel.

 

Les abus démarrent quand Geneviève part avec un tout jeune homme, un copain de Daniel. Pierre réagit d’abord par des tentatives de suicide, des menaces de mort sur Geneviève, avant de « prendre Lydia pour Geneviève ».

 

On retiendra de cette histoire :

-       chez Pierre,          une identification impossible au père

des relations toujours difficiles avec les femmes, avec de nombreux échecs, abandons et ruptures affectives ;

- chez Lydia,         une place particulière entre les deux fratries, qui la met en position de médiation, et de dépositaire de secrets,

une proximité inconsciente du père en raison de l’identité de leurs histoires, avant même la relation incestueuse.

 

Lors des séances de groupe thérapeutique, Pierre parle de sa relation avec sa fille. Il explique qu’elle a toujours gardé le contact avec lui. Elle vient le voir régulièrement. Ils discutent de ce qui s’est passé entre eux. Ils parlent des émissions de télévision qu’ils ont vues sur le sujet. Ils échangent des livres.

 

Mais il y a peu de temps, des tensions sont apparues, le père s’étant rendu compte que Lydia « racontait tout à son ex-femme ». « Tout », c’est-à-dire les « secrets » de leurs entretiens. Un codétenu, membre du groupe, percevant ce qu’il pouvait y avoir d’ambigu dans cette relation de couple persistante, lui conseille de reprendre ses entrevues avec sa fille, amis avec la présence du thérapeute comme tiers.

 

Cette idée, émanant du groupe lui-même, avait sans doute beaucoup plus d’impact que si elle était venue du thérapeute. Il a fallu attendre quelque temps avant de mettre en place ces entretiens père-fille, ce pour deux raisons :

 

1ère raison : Lydia venait d’accoucher d’une petite Aurore (dont le père est Daniel avec qui elle vit toujours).

2ème raison : L’ami de Lydia, Daniel, n’était pas au courant de ce projet. Pierre et Lydia en avaient parlé. Pierre avait convaincu sa fille sans difficulté. Mais lorsque j’ai téléphoné à Lydia pour fixer le premier rendez-vous (en fonction des heures des tétées), j’ai découvert que son ami n’était pas au courant.

 

On risquait donc de reproduire une sorte de liaison secrète,dont j’aurais été l’instigateur et l’acteur, et qui aurait exclu un membre pour le moins important du groupe familial.

 

Mais, alors que Daniel n’était pas au courant, l’ex-femme de Pierre l’était. Et Lydia se demandait comment sa belle-mère pouvait bien être informée de ce secret. (Peut-être même en était-elle jalouse).

 

Il a fallu prendre le temps de clarifier tous ces secrets (je rappelle que c’est mon premier objectif thérapeutique). Il serait en effet aberrant que la forme même de l’intervention thérapeutique recrée des secrets et des exclusions, et rejoue ainsi le fonctionnement habituel des familles incestueuses.

 

Il est à noter que Pierre a plus vite compris que sa fille la nécessité de clarifier les relations, d’éviter les secrets, et de réguler les distances interpersonnelles. À titre d’exemple : Lydia, qui a maintenant 22c ans, reste une plaque tournante dans la famille. C’est ainsi qu’elle reçoit de temps en temps chez elle sa demi-sœur Adeline. Geneviève, depuis quelque temps, refuse que le père voie sa dernière fille. Or, Lydia voulait s’arranger pour qu’Adeline vienne chez elle les jours où le père avait une permission de sortie, de manière à ce qu’il puisse voir sa fille chez Lydia (et donc en cachette de Geneviève).

 

C’est le père qui a refusé. Il a décidé d’être clair, c’est-à-dire d’écrire à son ex-femme pour l’informer qu’il serait chez sa fille Lydia à telle date et lui demander son accord pour qu’elle envoie Adeline chez sa demi-sœur. « Mais si elle refuse ? » s’est écriée Lydia. « Eh bien, je ne la verrai pas » a rétorqué le père.

 

Au terme de 6 entretiens père-fille, et de 18 mois de séances de groupe, on peut constater que :

-       le père a pu exprimer qu’il avait fait le deuil de sa relation à son épouse. Il était arrivé dans le groupe encore très amoureux. Ce changement a pu se réaliser sans doute grâce au  travail sur une situation très voisine vécue par un autre membre du groupe ;

-       il a pu accepter la relation de sa fille avec Daniel. Il considère maintenant Daniel comme son gendre et non plus comme un jeunot qui lui a pris son bien : la frontière générationnelle est nettement plus claire ;

-       il a pu se rendre compte avec satisfaction que, lors d’une permission, le spectacle de sa fille allaitant sa petite fille ne déclenchait chez lui aucun désir sexuel ;

-       il n’a plus d »angoisse lorsqu’il sort en permission, et sa libération toute récente s’est réalisée avec beaucoup de confiance dans l’avenir ;

-       et surtout, il a pu remercier sa fille d’avoir porté plainte. Au dernier entretien, elle se sentait encore coupable d’avoir fait condamner son père. Celui-ci lui a dit : « Tu n’as pas à te sentir responsable de ça. Je te remercie de l’avoir fait. Sans cela, je n’en serais pas où j’en suis aujourd’hui. J’ai beaucoup changé. Je ne vois plus la vie comme avant ».

-       Enfin, il a pu exprimer aussi son émotion d’être éloigné de sa fille Adeline.

 

Communication plus claire et plus directe ; évitement des secrets ; expression des émotions ; frontières générationnelles respectées ; meilleur contrôle des affects ; je suis persuadé qu’il n’y a pas de risque de récidive.

 

Lydia, de son côté, a pris conscience (et du coup a pu se déculpabiliser) que la relation affective très forte qui la liait à son père n’était pas une relation « amoureuse » comme certains avaient pu le lui dire, mais une relation plutôt maternelle qui dénotait un besoin de protection (pour éviter qu’il se suicide), relation qui répondait aux besoins affectifs (maternels) insatisfaits du père.

 

Elle a montré au dernier entretien – non sans une certaine ambiguïté – que chacun pouvait reprendre sa place dans la constellation familiale. C’est ainsi que pour exprimer son regret de voir son père partir à 1 000 km, elle a commencé par dire : « C’est vrai, il est grand maintenant. Il peut partir  !» restant alors dans la définition d’une relation inversée mère-fils. Mais par la suite, elle a craqué, reprenant sa place d’enfant. Elle s’est écriée : « mais moi, j’ai encore besoin de mon papa ! ».

 

Elle a toutefois encore du mal à ne pas chercher à intervenir dans la relation entre le père et Adeline par exemple.

 

Et il reste un travail à faire pour éviter tout risque de répétition transgénérationnelle, car Lydia a moins avancé que son père dans la nécessaire prise de distance.

 

Il faudra que Lydia puisse reparler avec Daniel de tout ce qui s’est passé. Bien sûr, il est au courant puisque c’est lui qui avait accompagné son amie pour le dépôt de plainte il y a près de 10 ans. Mais nous avons convenu qu’il importait que Pierre parle d’abord avec Daniel de la nature de sa relation avec sa fille, pour rassurer Daniel sur la nature des sentiments actuels et sur l’absence de tout risque de récidive, et pour qu’ensuite le jeune couple soit capable de parler librement de cette vieille histoire afin qu’elle ne risque pas de ressortir un jour en acte abusif.

 

C’est là l’objectif final du processus thérapeutique, objectif auquel j’associe l’auteur des abus en lui donnant la responsabilité d’aider ses enfants à ne pas reproduire le risque d’inceste.

 

J’ai proposé à Lydia, lorsque Pierre aura pu parler avec Daniel, de rencontrer le jeune couple pour les aider à se parler. Et nous avons convenu que Pierre, qui est parti dans le Sud de la France, dans la région où vivent ses deux soeurs, que nous nous recontacterions au bout de 6 mois pour un entretien de follow up.

 

Pierre et sa fille Lydia ont été informés de mon intention de parler de mon travail avec eux. Ils savent donc que je me sers d’eux. Et ce n’est pas tout à fait de la perversion parce que ce n’est pas uniquement dans un objectif de satisfaction de mes désirs personnels ! C’est aussi pour montrer, avec leur accord, qu’un travail thérapeutique est possible, et même qu’un changement est possible.

 

Les reprises de contact entre le condamné et les enfants non victimes

 

Je voudrais maintenant aborder un autre aspect de mon travail. Je veux parler des demandes formulées par les détenus qui souhaitent reprendre contact avec leur famille, ou du moins avec leurs enfants. Ce travail suppose des contacts avec les travailleurs sociaux, ce qui fait de ce programme d’intervention quelque chose qui se situe à mi-chemin entre le thérapeutique et le social. Puisque, concrètement, cela implique que les informations soient partagées avec le service social du C.D. mais aussi avec les familles et les travailleurs sociaux de terrain.

 

Raphaël par exemple était resté très amoureux de sa femme et sa demande « familiale » au départ était à la fois : « faites revenir ma femme » et aussi « aidez-moi à revoir mon fils que sa mère m’empêche de rencontrer ». Les contacts épistolaires que j’ai eus avec l’ex-femme semblent avoir aidé les deux conjoints à prendre de la distance par rapport à un lien très passionnel réciproque. Ces courriers ont permis aussi que se prépare, et avec l’aide du travailleur social chargé d’une mesure d’AEMO dans la famille, une visite du dernier fils de Raphaël, accompagné par le travailleur social.

 

Ces rencontres entre le père et les enfants (victimes ou non victimes) sont importantes car elles permettent d’aider le père à parler à sa descendance des raisons de son incarcération, c’est-à-dire de l’inceste. Bien sûr, l’enfant est toujours au courant, mais le plus souvent, cela reste un sujet tabou qui n’est pas évoqué devant le père, qui n’est pas évoqué par le père. Ce qui change ici, c’est que c’est le père qui met des mots sur ses actes interdits, et qui facilite ainsi pour l’enfant une élaboration psychique des relations familiales incestueuses. Cela participe donc aussi de la prévention de roubles ultérieurs chez l’enfant, en même temps que cela aide le père à retrouver une place de père responsable.

 

Nous avons vu, avec un autre éducateur d’AEMO, un enfant se remettre à travailler en classe et éviter la classe de perfectionnement, en même temps que le père acceptait de travailler au C.D. (et donc de commencer à payer les dommages dus à la victime).

 

Ces entretiens permettent aussi aux enfants de parler, et éventuellement de formuler leurs craintes de la récidive du père. Il est tout aussi important en effet que le père entende de telles craintes de la part des enfants.

 

Yvon, sa femme, Sylvie, le lycée, le groupe

 

Voici enfin un dernier cas clinique qui permettra d’illustrer ce que j’appelais au début la circulation de l’information entre les différents niveaux de l’intervention. Il s’agit d’Yvon. Je l’appelle Yvon parce que j’ai choisi de modifier les noms et les prénoms de tous les détenus qui, travaillent avec moi. Mais j’aurais pu l’appeler par son nom dans la mesure où, comme tous les membres du groupe, il sait qu’il m’arrive de parler de mon travail avec eux dans des conférences ou des congrès et Yvon m’a déjà demandé de ne pas oublier de dire à tous que s’il assume complètement sa culpabilité, tout le monde est d’une certaine manière responsable. (C’est sans doute sa façon de participer à la Grande Cause : Si tout le monde bouge, ça bougera !). Dans sa famille, tout le monde était au courant, et de son alcoolisme et de son attachement excessif à sa belle-fille. Et sa femme, sa mère auraient pu intervenir plus tôt pour l’arrêter. Philippe aussi dit clairement que si lors d’un premier signalement, le Juge des enfants avait décidé de l’éloigner de sa famille, il aurait cessé ses relations incestueuses avec sa fratrie. Raphaël dit qu’il avait « tendu des perches » à sa femme pour parler de sa relation avec sa fille et qu’elle n’a pas voulu entendre).

 

Yvon donc participe au groupe depuis le début. Il est condamné pour avoir abusé de sa belle-fille, fille de sa seconde femme. Cette famille travaillait à l’extérieur et rentrait à la maison chaque fin de semaine. C’est Yvon qui a élevé Sylvie et s’est beaucoup occupé d’elle. Il a joué le rôle du père et de la mère avec l’enfant qui a pris de plus en plus de place, alors que le couple, où tous les deux s’alcoolisaient, était en train de se défaire. Sa femme qui a été condamnée pour non assistance à personne en danger a fait également de la prison. Pendant l’incarcération, la fille a été placée en institution et a tr§ès mal vécu son placement. Elle est revenue vivre avec sa mère, mais les relations sont loin d’être satisfaisantes.

 

J’ai eu l’occasion, la chance, de rencontrer une fois le couple (l’épouse n’a pu venir qu’une fois voir son mari en raison de la distance et des difficultés de communication. Lors de cet entretien, il a beaucoup été question de Sylvie qui craignait le comportement de son beau-père à sa sortie de prison. Yvon est resté attaché à sa belle-fille mais s’est interdit toute tentative de reprise de contact qui aurait pu être vécue par Sylvie comme une pression. J’ai proposé à la mère d’écrire à la fille pour lui parler de l’évolution de son beau-père. Je ne pouvais pas encore complètement la rassurer dans la mesure où le groupe avait bien perçu qu’il « avait encore du sentiment pour sa belle-fille ». Compte tenu de son rejet des psychologues depuis son placement, je lui demandais de ne pas me répondre. Mais, dans ma lettre, je l’assurais que son beau-père était en pleine évolution et que je la tiendrais au courant.

 

La lettre adressée à la fille a été lue dans le groupe à l’occasion d’une discussion du groupe sur le problème général de la reprise de contacts avec l’enfant victime.

 

Au retour d’une permission de sortie en famille, Yvon était complètement abattu, déprimé. Sa femme s’était remise à boire, la maison était dans un état lamentable, et il avait entendu dire que sa belle-fille fréquentait des hommes d’âge mur. En outre sa mère ne savait pas où elle vivait. Externe dans un lycée éloigné, la fille (majeure) ne disait pas où elle logeait. Après échange dans le groupe, il a été demandé à Yvon d’écrire sur le papier tout ce qu’il avait envie de dire à sa belle-fille. Il s’est acquitté de sa tâche la nuit suivante, et nous en avons discuté dans un entretien individuel quelques jours après. Son écrit a ensuite été discuté dans le groupe. Et je reste toujours très impressionné par la qualité de l’écoute des membres du groupe et par la capacité d’aide mutuelle qu’ils manifestent.

 

Ensuite, j’ai pris contact avec le lycée où était scolarisée Sylvie. L’échange téléphonique avec le Conseiller Principal d’Education a permis de constater que Sylvie était régulièrement présente au lycée et ne faisait jamais parler d’elle. L’infirmière du lycée a accepté de servir de boîte aux lettres attentive pour que je puisse écrire à Sylvie. Ces précautions prises, j’ai adressé un courrier à Sylvie pour lui faire part de mes inquiétudes de voir les membres du couple dans la souffrance et dans l’incapacité de reconstruire leur vie indépendamment des autres. Je valorisais par ailleurs ses comportements comme des marques d’indépendance, et je lui demandais de me répondre pour me confirmer qu’elle allait bien, de manière à pouvoir rassurer son beau-père. Et je lui laissais la possibilité d’utiliser l’infirmière-boîte à lettres pour permettre un éventuel échange téléphonique si une réponse écrite était trop difficile.

 

En fait, elle m’a répondu par retour. Trois pages très agressives à mon égard, me demandant de ne pas me mêler de ses problèmes, mais répondant point par point à toutes mes hypothèses et me confirmant son désir de faire face seule à ses difficultés. « Vous, de surcroît psychologue, avez-vous des enfants à qui une telle chose est arrivée pour comprendre la jeune fille que je suis et vous permettre de me dire de rassurer M. Y et ma mère sur ce que je pense par rapport aux actions passées et à l’avenir qui est inexistant avec eux, si ma mère décide de revivre avec lui. Il ne fait absolument pas partie de ma vie future ou présente ; je l’ignore ; pour moi  il n’existe plus…

Ne me dérangez plus avec vos courriers, je vous en serais très reconnaissante. De plus, je ne me sens pas en difficulté, au contraire, je règle petit à petit les questions sans réponse de ce qui m’est arrivé, la preuve, je m’épanouis quand on me laisse en paix et qu’on ne me relance pas sans arrêt M. Y sur ma route. Je ne veux plus entendre parler de lui, le voir, l’entendre. Et ceci est clair pour moi, car je l’ai mûrement réfléchi, alors j’aimerais que tout le monde l’admette et le comprenne une fois pour toutes. Donc, je n’ai nullement besoin de qui que ce soit. Des étrangers qui se sont mêlés de mes problèmes, il y en a eu assez. J’ai ce quil me faut maintenant : mon équilibre.

Veuillez agréer, Monsieur Suard, mes salutations ».

 

Il me semble que Sylvie a pu opérer quelque chose de l’ordre du transfert sur moi, dans la mesure où à l’évidence son agressivité à mon égard d’adresse en même temps à son beau-père. Et c’était la première fois en fait qu’elle pouvait se décharger, par personne interposée, de la rancœur et de la colère ressentie contre son beau-père. Celui-ci a été effectivement rassuré de voir que Sylvie faisait face au traumatisme de manière apparemment positive. Un nouvel échange téléphonique avec l’infirmière du lycée a permis de confirmer l’absence de perturbations dans le comportement de la jeune fille.

 

Mais deux changements sont intervenus dans les deux mois suivants. Elle a stoppé sa formation professionnelle au lycée pour prendre un emploi dans le village où vit sa mère. Et lorsque Yvon est revenu en permission chez sa femme, Sylvie est venue le voir, a participé à un repas avec la famille un soir, en ayant fait elle-même la cuisine, et a dit ce soir-là à son beau-père « qu’elle n’avait pas d’agressivité contre lui ». Il n’a pas cherché à prolonger cet échange très bref.

 

Il n’est plus possible aujourd’hui de dire, comme le disaient ses codétenus du groupe qu’il a «encore du sentiment pour sa belle-fille ». Il a d’ailleurs été capable tout récemment d’expliquer qu’il avait maintenant compris que Sylvie avait été « un objet qui m’a plu et que j’ai pris pour moi alors qu’elle ne m’appartenait pas ». C’est le problème des relations affectives du couple qui le préoccupe maintenant (divorce ou pas divorce…). Ce sont bien des problèmes d’adulte, et d’adulte qui a su mettre une distance suffisante avec les enfants.

 

Yvon continue de participer au groupe thérapeutique. J’ai eu une grosse inquiétude il y a quelques mois. Un conflit (extérieur au groupe) avec un autre membre du groupe l’avait décidé à ne plus participer si « l’autre » continuait à venir, et Yvon refusait que l’on s’en explique lors d’une séance du groupe (contrairement aux règles établies de fonctionnement du groupe). Je me proposais donc de rencontrer « l’autre » détenu pour tenter de comprendre. Or, lors de la séance suivante, j’ai eu la surprise de voir le groupe au complet. Ils avaient décidé, sous l’impulsion d’un troisième larron membre du groupe, que leur querelle était une querelle de gamins et qu’u-il convenait de se comporter en adultes et de faire la paix. Ce genre d’incident permet de mettre en évidence les changements individuels et interindividuels en termes d’expression des émotions et des conflits, de contrôle des affects, de plus grande maturité, et qui confirment une évolution positive.

 

Constats généraux

 

Je voudrais maintenant dégager quelques constats généraux à partir des entretiens avec les 25 détenus que j’ai rencontrés depuis près de deux ans. Il ne s’agit pas d’un travail de recherche rigoureux. Je veux seulement vous faire part de quelques constatations empiriques que j’ai retrouvées chez plus de la moitié des détenus rencontrés, mais qui ne constituent sans doute pas un échantillon représentatif de la population des pères incestueux incarcérés.

 

Premier constat, important, aucun des détenus suivis n’a été lui-même victime d’abus sexuels intrafamiliaux. Par contre des violences physiques, des violences psychologiques, des abandons, des ruptures, apparaissent dans la majorité des situations rencontrées. Par contre des abus sexuels ont parfois été commis dans le passé sur la conjointe, ou sur la mère de l’auteur condamné.

 

Second constat, ils reconnaissent leur crime (les trois quarts). Pour un quart d’entre eux, on note un déni total ou partiel des actes incestueux ou bien une banalisation importante de la gravité des faits. Pour ceux qui nient totalement la réalité des faits incestueux, le déni n’est pas présenté comme une « erreur judiciaire » avec une attitude de révolte contre la société, la justice, etc., mais comme un constat qu’ils ont été condamnés alors qu’ils n’ont rien fait, et avec une acceptation tout à fait étonnante de la condamnation, et une attente de la sortie.

 

Ceci permet de poser l’hypothèse du déni comme mécanisme de défense inconscient contre une culpabilité qui serait insupportable et qui, présente à la conscience, pourrait entraîner le suicide. Je me demande si ce mécanisme n’est pas de même nature que l’annulation opérée par certaines victimes pour effacer des souvenirs trop horribles. J’ai en effet tendance à penser que cet « oubli » relève d’un processus inconscient et qu’il constitue un véritable mécanisme de survie.

 

Pour la majorité donc, ils reconnaissent leur crime. Ils reconnaissent en outre la responsabilité de leur crime et désirent assumer leur culpabilité seuls. Raphaël par exemple a commencé le travail avec le sentiment d’être victime d’un complot monté par sa femme et sa fille. Le travail thérapeutique, voire la pression du groupe,a permis une évolution sensible et aujourd’hui il n’est plus question pour lui d’une responsabilité à 50/50 avec sa fille comme il le disait au début. Je suis frappé aussi, chez près des 3/4 des détenus rencontrés, par leur sentiment de culpabilité (pas seulement légal, mais aussi moral) face aux actes commis, par la conscience qu’ils ont des dommages causés à la victime, et par l’inquiétude manifestée à l’égard de la victime. (ex : le sentiment de culpabilité à l’égard d’une victime dont la stérilité semble bien être d’origine psychologique et donc consécutive au traumatisme : ou bien le désir d’avoir des nouvelles d’un enfant victime qui a pris de la distance et pour lequel on craint qu’il ne tourne mal…). Je suis encore plus frappé par ce qu’ils expriment du soulagement ressenti au moment de la révélation. « ça a été un poids de moins sur la conscience ».

 

Cela m’amène à poser l’hypothèse que l’acte incestueux lui-même peut être vu comme un appel à l’aide, comme une demande d’intervention extérieure pour arrêter un lien, et des actes, que leur immaturité et le contexte familial ne leur permettent pas d’arrêter tout seuls. Et cette demande peut être adressée tout particulièrement à la conjointe, comme si un lien fusionnel père-enfant s’était mis en place (dans l’esprit du père), sans que la mère puisse trianguler cette relation.

 

Et si c’est bien un appel, c’est aussi un appel à l’aide lancé par l’enfant victime en particulier à sa mère, l’acceptation forcée de la relation incestueuse pouvant être vue comme un appel pour qu’elle reprenne sa place auprès du père et pour qu’elle intervienne pour protéger sa fille. En témoigne le nombre de situations où la relation affective mère-fille reste mauvaise, distendue, agressive, après coup, alors que la relation père-fille est paradoxalement de meilleure qualité.

 

Il n’est pas question pour moi d’ériger ces hypothèses en vérités, ni même de chercher à les généraliser à toutes les formes d’inceste. Les situations évoquées par les détenus suivis sont décrites (majoritairement dans mon échantillon) comme des « dérapages » de relations affectives fortes, avec, de la part de l’auteur, une séduction, une emprise, dont ils n’avaient pas forcément conscience au moment des faits. Avec aussi une absence de violence physique qui leur a fait refuser, au moment de l’instruction, le qualificatif de « viol ».

 

Conclusion

 

En guise de conclusion, je dirai quelques mots du « contre-transfert ».

 

La relation thérapeutique avec de tels patients condamnés pour des viols sur des enfants suppose de la part du thérapeute un minimum d’empathie. Cela suppose pour moi de ne pas considérer ces hommes comme des monstres, mais comme des êtres humains. Mais j’évite le terme générique de délinquants sexuels, qui inclut à la fois les délits et les crimes. Car je tiens à rappeler au détenu (et peut-être aussi à moi-même) qu’ils sont là pour avoir commis un crime. Mais j’insiste sur l’importance de les considérer non pas comme des criminels, mais comme des personnes qui ont commis des actes criminels. Autrement dit, ils ne sont pas définis par leur crime, enfermés dans leur crime. Ils sont capables de poser d’autres actes que des crimes. Ils sont même capables (ce n’est pas seulement un pari, c’est parfois une simple constatation) d’être des pères efficaces.

 

Mais cela nécessite aussi de ne pas se laisser entraîner dans une trop grande « compréhension » et dans le jeu de « séduction » que savent jouer de tels patients. C’est en gardant une attention constante aux victimes, en travaillant sur les dommages psychologiques subis par les victimes (y compris l’apprentissage indu du plaisir physique) qu’il m’est possible de garder, moi aussi, la distance nécessaire avec les patients.

 

Mais c’est à deux détenus que je donnerai la parole, pour terminer sur la possibilité d’un travail thérapeutique en milieu carcéral.. L’un d’eux a été interviewé dans le journal des détenus « Le Grillon » sur sa participation au groupe thérapeutique. Je cite ses propos : « J’ai fait d’abord un travail avec un psychanalyste. C’était un travail de longue haleine. C’est le sujet seul qui parle. L’analyste intervient peu dans la verbalisation. Au contraire, M. Suard amène son patient en douceur à mettre des mots justes sur les évènements, les attitudes, les causes, etc. Il instaure le dialogue, tant en individuel qu’en groupe. Il nous installe dans un climat de confiance qui nous aide à parler sans honte pour dire les choses. On ne se sent pas du tout jugé…

…Au début, je n’étais pas d’accord pour la prison. Comme première étape, il y a les Assises. Là, en comprenant la gravité de mon crime en tant que père incestueux, j’ai aussi compris la nécessité de la loi. Aujourd’hui, je pense que pour les crimes graves, la loi doit passer par la prison. Bien sûr, j’aurais préféré un autre système de mise à l’écart pour une thérapie, mais dans notre société, il n’existe que la prison. Je n’ai d’ailleurs ressenti que ces trois possibilités : l’asile psychiatrique, la mort, la prison. La prison, puisque la liberté n’est plus possible, au moins pour un temps, pour parvenir à bien comprendre. J’ai ignoré la loi, elle m’a rattrapé ».

 

Un autre détenu a écrit son histoire. En voici un extrait :

 

« … Que ce soit à l’hôtel, dans notre chambre à la maison, ou dans quelque autre endroit qui nous accueillait pour faire l’amour, Inès s’offrait à moi comme amante à amant . Se donnait-elle à moi par amour ou par soumission ? En fait, c’était les deux. J’avais su lui enseigner la manière de m’aimer en la vampirisant quotidiennement, en ne lui proposant que moi pour horizon. Elle n’avait plus le choix. Elle ne pouvait plus lutter contre mon charisme tyrannique, ni contre mon amour possessif. Depuis l’âge de 12 ans, elle avait appris que je n’étais pas son vrai père et elle s’était forgé l’idée qu’il n’y avait pas de tabou, pas de véritable interdit à notre relation. Elle n’était donc doublement pas responsable de l’inceste. Moi, si. Je suis coupable d’inceste. Je fus jugé et emprisonné pour ce crime…

 

… Je suis en détention depuis plusieurs années, et pour d’autres encore. Toutes ces années de prison, je ne les subis pas comme une punition, mais je les vis comme une période de prise de conscience, de réflexion, de méditation, de remise en question. Plus tard je ne dirai pas que j’ai eu un trou dans ma vie. Non, cette tranche de vie, je l’appréhende au contraire comme une retraite monastique. Avant mon incarcération, je pensais parfois que j’aimerais m’offrir des vacances retirées, loin du tumulte de la vie citadine. Le destin facétieux n’est pas resté sourd à mon souhait secret. Malheureusement, quand c’est le destin qui décide à notre place, il le fait souvent avec sévérité (qui aime bien châtie bien !), par le biais d’une grande épreuve… une épreuve qui se veut salutaire. Il est très regrettable que cette épreuve soit due au fait d’avoir fait une victime, ma fille.

 

Je ne crois pas du tout à la vertu de la punition pour mon cas personnel. Le châtiment aveugle n’est certes pas la panacée en matière d’inceste. L’inceste n’est pas un crime de voyou ou de détraqué sexuel. Mais le temps agit favorablement sur l’évolution de tout individu. Et il n’existe pas d’autre moyen que la prison, dans nos civilisations, pour mettre à l’écart, ou hors d’état de nuire, les personnes qui ont fauté ou qui représentent un  danger certain pour la société. Néanmoins, je me permets d’avancer l’idée que l’on devrait avoir une approche différente de ce grave problème de l’inceste, trouver une solution palliative à l’emprisonnement brut. La création ou l’aménagement de centres de thérapie (ou de détention thérapeutique) par catégories de détenus, par exemple, dotés de structures adaptées, pourrait être envisagée. Le Centre de détention où je suis écroué en est déjà une approche… ».

 

Michel SUARD

Psychologue A.T.F.S. CAEN

ANGERS, le 27/02/1998



C.D. = Centre de Détention.  S.M.P.R. = Service Médico-Psychologique Régional

J.A.P. = Juge d’Application des Peines

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