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Depuis le début de ce siècle, le nombre de témoignages d’inceste publiés ne cesse de croître. Un premier recensement m’a permis de comptabiliser une quarantaine d’ouvrages écrits par la personne qui a subi l’inceste elle-même ou aidée par un professionnel de l’écriture.

Je n’ai pas lu la totalité de ces 40 histoires de vie. Chacune de ces histoires est unique. Mais les présentations, les résumés, montrent que le contenu de ces livres comporte des caractéristiques communes. On retrouve dans presque tous ces documents une victime mineure, de sexe féminin (dans cet échantillon de 40 livres, deux ouvrages seulement sont écrits par une victime de sexe masculin), en grande souffrance, et soumise à l’emprise psychologique et sexuelle d’un parent (le plus souvent le père), avec parfois des violences physiques graves. La soumission de la victime peut aller jusqu’à accepter la prostitution. La mère de la victime est très souvent présentée comme maltraitante elle-même, ou totalement passive ou complice du parent agresseur. La difficulté à parler des violences subies et à être crue de l’entourage, mais aussi des psys, est constante, de même que l’insatisfaction des décisions judiciaires lorsque l’affaire a pu être judiciarisée.

L’écriture de cette histoire de vie est parfois présentée comme une épreuve douloureuse. Mais dans tous les cas cet exercice d’écriture se révèle un excellent moyen de se libérer de l’emprise subie. Outre cette fonction thérapeutique, il a aussi pour fonction, revendiquée par l’auteur de l’écrit, d’alerter les autres victimes afin de les encourager à parler de ce qu’elles subissent, pour ne pas rester dans un silence mortifère. L’objectif de ces personnes qui ont été victimes n’est pas de gagner de l’argent avec cette production. Les éditeurs ont par contre très probablement un intérêt financier dans la mesure où le public se montre friand (et quelque peu voyeur) de ces souffrances vécues. La moitié des ouvrages recensés sont des traductions d’ouvrages anglo-saxons publiées par des maisons d’édition qui se sont spécialisées dans de tels ouvrages (par exemple Fixot, City Editions, France Loisirs…). J’ai vu une réédition d’un ouvrage en livre de poche portant la mention « le livre aux 500 000 lecteurs » !

Apparaît ainsi une double ambiguïté. Tout d’abord, ces personnes qui ont été victimes d’un inceste destructeur, et qui cherchent à s’en libérer par l’écriture, et par le récit de leurs souffrances, se retrouvent sous le regard de lecteurs dont la compassion se mêle de voyeurisme, avec ainsi le risque de se retrouver d’une certaine manière victimes, ou en tout cas exploitées par les médias ou par les éditeurs.

D’autre part, ces récits qui, tous, présentent un auteur d’abus sexuels dominateur, violent, pervers, exerçant une emprise sur l’enfant qui ne peut s’en dégager en raison de l’amour qu’il porte à son parent, laissent penser que tous les cas d’inceste sont sur ce modèle. Or, il n’existe pas « un » inceste, mais des situations incestueuses qui sont toutes différentes et de gravité variable. Parmi les personnes qui ont subi une relation incestueuse violente et mortifère, certaines sont effectivement détruites et n’ont pu trouver l’écoute, l’aide dont elles auraient eu besoin et se retrouvent parfois en hôpital psychiatrique où les symptômes manifestés ne sont pas toujours reliés par les soignants à des abus subis dans le passé. Il arrive même que des malades hospitalisés soient activement traités pour des comportements auto ou hétéro agressifs par des calmants et des mises à l’isolement alors que l’anamnèse a parfois révélé des abus subis dans l’enfance sans que soient parlés les abus sexuels subis dans l’enfance et pourtant connus par l’anamnèse. D’autres personnes ont pu trouver de l’aide ou bien ont eu la force de se sortir de cette relation d’emprise et ont écrit leur histoire. Mais les personnes qui ont vécu une relation sexualisée avec un parent, mais sans avoir ressenti de soumission parce que cette relation sexuelle, ces gestes sexualisés, n’ont été que momentanés, ou parce que l’adulte « agresseur » s’est vite excusé de ces comportements déviants, ces personnes-là ne vont pas faire un livre de cette relation perturbante, mais pas destructrice.

Le premier témoignage publié en France est celui d’Eva Thomas en 1986. Elle a été la première à oser transgresser ce qui s’apparentait à un interdit de parler d’inceste, d’où le titre de son livre : « Le viol du silence ». Elle y confirme bien que c’est l’écriture qui l’a délivrée de l’emprise de son père. « C’est par les mots que j’ai arraché les chaînes qu’il avait posées sur mon corps ». Elle a publié ce livre 30 ans après avoir subi cette relation imposée par son père, après avoir créé en 1984 l’association « SOS inceste ». Dans la dernière partie de l’ouvrage, elle stigmatise l’attitude des professionnels qui refusent de reconnaître la réalité de l’inceste. « Je me suis heurtée à la théorie freudienne dans la tête des psychothérapeutes comme aux murs d’une prison. Ceux qui me disaient que j’avais « rêvé » m’ont barré la route de la mémoire et m’ont empêchée d’accéder à la vérité de mon histoire. … Je vomissais Freud, j’étouffais de rage, mais je m’enfermais dans ma colère et je n’avançais pas : on se moquait de mes « résistances ». Cette science fonctionnait dans ma tête comme un interdit à comprendre ». Mais, en interrogeant la théorie psychanalytique, elle a pu « à la relecture d’Œdipe, développer une théorie de la faute cachée du père, alors que la théorie freudienne est au contraire une théorie des désirs cachés du fils ». En effet, si Freud a utilisé le mythe d’Œdipe pour illustrer sa théorie des désirs du fils envers la mère, l’histoire racontée par les mythographes et entre autres par Sophocle est différente. Œdipe n’a jamais « désiré » tuer son père et épouser sa mère. Au contraire, il a fui les parents qui l’ont élevé et qu’il croyait les siens, pour ne pas risquer de réaliser la prédiction de l’oracle. Par contre le père d’Œdipe, Laïos a commencé par enlever et violer Chrysippos, le fils du roi Pelops. Plus tard, il a transgressé l’interdit de procréer que lui avait imposé l’oracle suite à cette faute. Et ayant donc engendré un fils, il a cru pouvoir éviter la colère des dieux en éliminant ce bébé après lui avoir percé les pieds pour l’accrocher à un arbre. « Ainsi donc, le mythe choisi par Freud nous renvoie sans cesse aux fautes du père qui correspondent bien à la réalité. Ce sont les parents qui maltraitent les enfants. ».

Guy Ausloos avait déjà, en 1980, écrit plusieurs articles dans lesquels il déconstruisait l’utilisation du mythe d’Œdipe par la psychanalyse, en mettant l’accent sur l’importance des secrets dans la famille d’Oedipe, (secret sur le viol de Chrysippos par Laios, secret sur la tentative de meurtre d’Œdipe par son père…), des « secrets qui sont faits pour être agis », et le plus souvent de façon violente, ce, indépendamment du « destin » ou de la volonté des dieux et des oracles.

Ces années 1984-1986 ont permis une prise de conscience par les professionnels de la réalité de l’inceste et plus globalement des abus sexuels sur les enfants. C’est en 1984 qu’a eu lieu à Montréal un congrès international de l’ISPSCAN (International Society for Protection of Child Abuse and Neglect). J’ai assisté à ce congrès en même temps qu’une petite délégation de français, des membres de l’AFIREM (Association Française d’Information et de Recherche sur l’Enfance Maltraitée) et également Marceline Gabel, alors chargée de mission sur la maltraitance au Ministère de la Santé. Nous connaissions bien la problématique de la violence physique sur les enfants, mais nous avons été surpris de constater que la moitié des communications à ce congrès, présentées par des nord-américains (USA et Canada) portaient sur les abus sexuels. Ce fut un véritable choc qui a permis une réelle prise de conscience de notre retard sur le continent américain. Aussi, dans son congrès de 1986 à Angers, l’AFIREM a-t-il consacré une journée au problème des abus sexuels et à leur prise en charge. Et Marceline Gabel, au Ministère de la Santé, a mis en place un groupe de pilotage sur la prévention des abus sexuels auquel ont participé entre autres Eva Thomas et un représentant de l’AFIREM. Ce groupe a été à l’origine d’une campagne nationale de prévention qui utilisait en particulier un film canadien : « Mon corps, c’est mon corps ». Le livre et l’action d’Eva Thomas, le changement de regard des professionnels, ont ainsi ouvert la voie il y a 30 ans à une libération de la parole des victimes, même s’il apparaît que de nombreuses victimes hésitent encore aujourd’hui à parler de leur vécu.

Après ce livre princeps d’Eva Thomas qui date de 1986, j’ai trouvé jusqu’à la fin du siècle 4 ouvrages de femmes qui ont vécu l’inceste. Nathalie Schweighoffer, qui a subi des violences physiques impressionnantes et des viols à répétition pendant plusieurs années, a la particularité d’avoir écrit son témoignage à 19 ans aussitôt après le procès qui a condamné son père à 12 ans de prison. Dans sa conclusion, elle se réjouit de sa liberté. « La liberté, c’est formidable… C’est un cadeau fabuleux. Abolition de l’esclavage, Plus de barbelés invisibles, plus de chambre de torture ». Mais elle n’est en rien satisfaite du jugement : « Coupable avec les circonstances atténuantes. Ils ont trouvé ça où ?... On pourra toujours me dire que c’est pour lui éviter vingt ans de réclusion. Que les jurés ont coupé la pore en deux pour ne lui refiler que douze ans. Clémence. Je hais la clémence. J’ai perdu. La poire, c’est moi. Rien ne me venge dans tout ça… Il m’est impossible d’admettre cette justice qui se paie, elle, et ne me venge pas moi. C’est vilain la vengeance ? Non, c’est beau, c’est nécessaire. J’en avais besoin. J’en aurai toujours besoin ».

Ce besoin de vengeance, besoin de voir souffrir l’agresseur autant qu’il a fait souffrir sa victime, on le retrouve souvent dans ces témoignages. Il montre que la sanction judiciaire, même lorsqu’elle s’accompagne de dommages et intérêts substantiels, est parfois très inefficace pour permettre à la victime de se sentir « réparée ». C’est que la justice n’a pas pour fonction de venger la victime, mais bien de sanctionner le tort causé à la société par la violation de la loi. L’aide aux victimes ne devrait pas être de la compétence de la justice. Et il n’est pas sur que la place de plus en plus importante accordée aux victimes dans le processus judiciaire apporte une réponse satisfaisante à leurs besoins.

Trois autres livres ont été écrits tardivement, longtemps après l’arrêt des abus et sans que la justice soit intervenue dans leur vie. Trois livres écrits par des célébrités, une peintre sculptrice, une écrivaine, et une chanteuse.

Niki de Saint Phalle a 64 ans en 1994 lorsqu’elle évoque dans « Mon secret » ce que lui a fait subir son père 50 ans plus tôt. « J’ai écrit ce livre d’abord pour moi-même, pour tenter de me délivrer enfin de ce viol qui a joué un rôle si déterminant dans ma vie. Je suis une rescapée de la mort, j’avais besoin de laisser la petite fille en moi parler enfin…

J’ai longtemps pensé que j’étais une exception, ce qui m’isolait encore plus. Aujourd’hui, j’ai pu parler à d’autres victimes d’un viol : les effets calamiteux sont tous les mêmes : désespoir, honte, humiliation, angoisse, suicide, maladie, folie, etc. Le scandale a enfin éclaté : tous les jours des révélations jaillissent sur ce secret si jalousement gardé pendant des siècles : le viol d’une multitude d’enfants, fille ou garçon, par un père, un grand père, un voisin, un professeur, un prêtre, etc. Après « le secret », j’ai l’intention d’écrire un autre livre adressé aux enfants, afin de leur apprendre à se protéger : parce que l’éducation qu’on leur donne les laisse sans défense contre l’adulte… ».

Il ne semble pas que Niki de Saint Phalle ait concrétisé ce projet d’un autre livre sur ce sujet. Il est vrai que vouloir apprendre aux enfants à se méfier de tous les adultes, parents y compris, n’est pas l’idéal comme méthode éducative. Mais toute son œuvre parle de sa lutte contre les sentiments de désespoir, d’angoisse et de folie. Elle a fait l’expérience d’un séjour en psychiatrie à 22 ans, et c’est alors qu’elle a commencé à peindre, et que ses créations ont permis le début d’un travail de résilience. Comme Eva Thomas, elle avait été confrontée au déni d’un psy lorsqu’elle a voulu parler des actes de son père. Mais, contrairement à Eva Thomas qui a voulu changer son nom de famille pour effacer le nom du père, Niki de Saint Phalle a conservé, même après son mariage, le nom de son père, qui n’a rien d’un pseudo, et qui est pourtant évocateur d’un phallus, même sanctifié ! Provocation sans doute de sa part, comme ont été évocatrices et provocatrices nombre de ses sculptures monumentales.

Christine Angot a 40 ans lorsqu’en 1999, elle écrit « L’inceste », après plusieurs autres ouvrages déjà autobiographiques. Dans « l’inceste », elle évoque très longuement, et avec beaucoup de complaisance son homosexualité, sa bisexualité, sa personnalité sado-masochiste et ce n’est que dans la dernière partie de son livre qu’elle donne la clé : Une seule cause à tout cela : les viols par son père, à partir de 14 ans, lorsqu’elle fait la connaissance de ce père, puis jusqu’à 28 ans. « Il m’aimait, il disait qu’il m’aimait. Comment je suis devenue folle, c’est ça, c’est la cause…. C’était mon père, et on se ressemblait. Il me trouvait extraordinaire, moi aussi… Lui aussi, il était ébloui… Je n’ai jamais eu de désir pour lui. Du plaisir, ça a pu arriver, je ne le nie pas, mais du désir, jamais. Je désirais lui plaire, bien sûr ».

«… Je l’ai rencontré à 14 ans. De 14 à 16 ans, ça avait lieu. Sans que je cesse de demander, chaque fois, d’arrêter. Il me disait chaque fois oui. Chaque fois, ce n’était pas possible…Puis (après 16 ans).. il y a eu Pierre, puis Claude, puis l’analyse, puis j’ai écrit. J’ai voulu le revoir. Pour commencer d’avoir des relations père-fille normales… Et, allez, c’était reparti… J’ai commencé de prendre le pouvoir à partir de ce moment-là. Prendre le pouvoir. Avoir le dessus. Et maintenant, je l’ai. Lui, a perdu la tête, Alzheimer. Moi, j’ai le dessus sur l’inceste. Le pouvoir, le pénis sadique, ça y est, grâce au stylo dans ma main sûrement, essentiellement ».

Il est intéressant de noter cette ambivalence des sentiments où le plaisir n’est pas exclu, de même que cette lutte de pouvoir destructrice., et dont elle ne semble pas complètement sortie. «J’étais un chien, je cherchais un maître… Je suis folle, mais pas morte. Je ne suis pas non plus complètement folle… Comment je suis devenue folle, vous allez le comprendre, j’espère. Et si ça ne suffit pas, je ferai d’autres livres encore. Plein d’autres. Et à la fin, tous les lecteurs auront compris. Ce n’est pas un plaisir d’en parler, moi pour qui la parole a été un tel plaisir, une telle jouissance… Oui, cela bousille la vie d’une femme. Cela bousille une femme, même, on pourrait aller jusqu’à dire. C’est un sabotage. Oui, on pourrait le dire comme ça. Ce livre va être pris comme un témoignage sur le sabotage de la vie des femmes. Les associations qui luttent contre l’inceste vont se l’arracher. Même mes livres seront sabotés. Prendre ce livre comme une merde de témoignage, ce sera du sabotage, mais vous le ferez. Cela bousille la vie d’une femme, la vie d’un écrivain. Mais ce n’est pas grave… ».

J’ai trouvé ce livre finalement assez déplaisant dans la mesure où cette complaisance sado-masochiste veut devenir un argument de vente ! De plus, l’explication monocausale de toute une vie par l’inceste n’est pas satisfaisante.

Bien au contraire, les « mémoires inachevés » de Barbara, parus en 1998, après sa mort à 67 ans, sous le titre « Le piano noir », ne rendent pas l’inceste subi l’unique responsable de son évolution ultérieure. Barbara raconte sa vie, dans laquelle l’inceste paternel est un épisode parmi d’autres. La manque de signes d’affection maternelle, la préférence marquée de la mère pour le frère aîné, les déménagements successifs autour des années 40 en raison des origines juives de la famille, l’inceste aussi bien sûr, autant de causalités multiples qui l’ont amenée à se construire avec les difficultés, mais aussi l’indépendance que l’on connaît. « Ma mère, je n’ai gardé souvenir ni d’une marque de tendresse ou de complicité de sa part, ni d’une simple promenade avec elle. Le cerveau de la famille, mon frère Jean… Quant à mon père, j’ai très peur de lui. Il n’est gentil avec moi que lorsque nous sommes tous les deux seuls. Je ne comprends pas bien pourquoi. Je trouve que son comportement devient bizarre. Souvent il me répète que ma mère préfère mon frère. Je pense que c’est vrai et j’en souffre d’ailleurs beaucoup… ».

Il faut savoir gré aux héritiers de Barbara, son frère et sa sœur, d’avoir permis l’édition de ces mémoires inachevés puisque Barbara n’est pas très tendre avec eux dans son livre… Mais son analyse des relations avec ses deux parents est tout à fait passionnante

« J’ai de plus en plus peur de mon père. Il le sent. Il le sait. J’ai tellement besoin de ma mère, mais comment faire pour lui parler ? Et que lui dire ? Que je trouve le comportement de mon père bizarre ? Je me tais. Un soir à table mon univers bascule dans l’horreur. J’ai 10 ans et demi. Les enfants se taisent parce qu’on refuse de les croire. Parce qu’on les soupçonne d’affabuler. Parce qu’ils ont honte et se sentent coupables. Parce qu’ils ont peur. Parce qu’ils croient qu’ils sont les seuls au monde avec leur terrible secret.

De ces humiliations infligées à l’enfance, de ces hautes turbulences, de ces descentes au fond du fond, j’ai toujours ressurgi. Sûr, il m’a fallu un sacré goût de vivre, une sacrée envie d’être heureuse, une sacrée volonté d’attendre le plaisir dans les bras d’un homme, pour me sentir purifiée de tout, longtemps après… (Après la mort du père)Avec ma mère, nos rapports seront à jamais changés sans que je puisse préciser clairement ces modifications. Je deviendrai sévère à l’égard de ma mère que j’ai toujours adorée, même si j’ai eu tant de mal à l’aimer. De son côté, elle manifestera envers moi, qu’elle dit indomptable, les premiers et timides élans d’une maman qui vient de découvrir son enfant. Elle deviendra même mon enfant chérie que j’assumerai, protégerai toujours du mieux que je pourrai ».

Quant à son père, qui a quitté la famille lorsque Barbara a eu 19 ans, elle apprend 10 ans plus tard qu’il est hospitalisé à Nantes, et que son père la réclame, elle et non ses autres enfants. Mais il est mort lorsqu’elle arrive à l’hôpital. « Je m’en veux d’être arrivée trop tard. J’oublie tout le mal qu’il m’a fait, et mon plus grand désespoir sera de ne pas avoir pu dire à ce père que j’ai tant détesté : je te pardonne, tu peux dormir tranquille, je m’en suis sortie puisque je chante. Peut-être a-t-il longtemps et partout traîné le souvenir et le remords de son crime ? ».

La chanson a été pour Barbara sa thérapeutique et le signe de sa résilience. Elle a su évoquer l’inceste de manière très poétique dans « l’aigle noir ». Et « Nantes » exprime remarquablement son désespoir, son pardon et son amour.

Ce livre devrait être un modèle pour ces thérapies dites « intégratives », dans lesquelles le thérapeute aide le patient qui a vécu un traumatisme à reconnaître la gravité du traumatisme et à le resituer, à l’intégrer dans son parcours de vie, à côté des événements heureux, des événements malheureux et des autres éventuels traumatismes vécus, c’est-à-dire à faire du traumatisme pour lequel le patient vient consulter un des éléments de son parcours de vie, c’est-à-dire un « souvenir », et non plus la source unique de toutes ses difficultés.

Dans cette même période est sorti le film « Festen », en 1998, qui racontait l’histoire d’un jeune homme qui révélait lors d’un repas de famille les abus qu’il avait subis de la part de son père pendant plusieurs années. Dans le film « Le souffle au cœur » de Louis Malle, sorti en 1971, c’est surtout le désir très « oedipien » du garçon pour sa mère qui était alors mis en scène. Nous n’étions pas encore dans l’idée que l’inceste puisse être un abus de l’adulte sur l’enfant.

Le passage au XXIéme siècle va voir se multiplier les témoignages de personnes ayant vécu l’inceste. Une place toute particulière revient au journal d’Anaïs Nin paru en 2002, (mais écrit 50 ans plus tôt !), puisque « Inceste » décrit les amours de l’auteure avec de nombreux partenaires et en particulier la relation recherchée, consentie, assumée, avec un père qu’elle retrouve à l’âge de 30 ans.

Mais notre propos concerne ici les relations incestueuses entre un adulte et un enfant mineur. Les contenus de ces livres ont beaucoup de points communs. De même, les titres de cette trentaine d’ouvrages publiés depuis 2000 présentent beaucoup de similitudes. Ils sont certes le plus souvent imposés par l’éditeur qui a besoin d’un titre accrocheur et vendeur. Ils évoquent cependant l’idée, même écrits au passé, que l’inceste subi est toujours présent, et que malgré le travail thérapeutique que représente l’écriture, l’auteure du témoignage n’est pas vraiment sortie de l’épreuve du traumatisme : « j’avais douze ans », « la première fois, j’avais six ans », « j’étais leur petit jouet », « j’étais sa petite prisonnière », « j’étais sa petite princesse », « moi, Lily, violée, prostituée », « j’étais sa chose », « terrifiée », « punie », « mon enfance assassinée »… Le traumatisme est là, omniprésent.

C’est ce qui ressort en particulier du livre d’Isabelle Aubry, paru en 2010, après qu’elle ait créé en 2000 l‘association internationale des victimes d’inceste. Le nom de cette association est d’ailleurs très symptomatique. Il s’agit bien de regrouper des personnes qui se sentent toujours victimes, et non pas « d’anciennes victimes ». Isabelle Aubry explique qu’on ne peut pas réellement guérir de l’inceste et que les victimes ne sont que des « survivantes », toujours victimes de leur agresseur, et aussi des experts, de la justice, trop peu sévère avec les coupables, et qui se désintéresse du sort des victimes. Il est vrai que la condamnation de son père ne lui a pas apporté la « réparation » qu’une victime est en droit d’attendre de la justice, et qu’elle a continué délinquance et prostitution « enseignées » sous l’emprise de son agresseur, jusqu’à ce qu’elle rencontre enfin un psy qui l’aide à se reconstruire, et qu’elle crée son association. Plusieurs auteures de témoignages ont aussi voulu créer des groupes de parole, des associations pour aider des personnes victimes à se retrouver, à parler, à sortir du secret dans lequel elles se trouvent enfermées. Mais là se situe un étonnant paradoxe. C’est parce qu’elle se sont senties isolées, perdues, qu’elles ont voulu écrire à la fois pour se libérer d’un poids de souffrance et de culpabilité, et pour alerter d’autres victimes sur la nécessité de parler. Mais celles qui, à partir de là, ont créé des associations, ne semblent avoir tenu compte des associations du même type qui existent déjà (depuis SOS inceste d’Eva Thomas), comme si, malgré tout, l’expérience vécue était difficilement communicable et partageable.

Pourtant le désir d’aider est bien présent dans tous ces témoignages. Laurent de Villiers, l’un des deux auteurs masculins dans cet échantillon d’ouvrages, l’exprime fort bien dans « Tais-toi et pardonne », écrit en 2011, d’ailleurs préfacé par Isabelle Aubry : « J’espère qu’à travers ce récit ceux qui, comme moi, ont été condamnés au silence s’insurgeront et briseront les chaînes. Puisse cet ouvrage nourrir des inspirations. Pour moi, il fut une libération ». Il décrit avec beaucoup de détails le fonctionnement de sa famille où le silence et la culpabilisation sont la règle. Et s’il a fini par porter plainte contre son frère, il respecte néanmoins la règle familiale puisqu’il ne dit rien, du moins dans son livre, de la nature des abus subis, seulement nommés :« faits », contrairement à tous les autres témoignages. Seul, le mot « Assises » en 4ème de couverture permet de penser qu’il s’agissait de viols.

Les victimes d’inceste seraient des « survivants ». Mais une autre personne qui a subi ces mêmes types de violences physiques, psychologiques et sexuelles, qui a écrit son histoire, et qui a été invitée à prendre la parole dans différents médias me disait récemment « je ne veux plus être médiatisée comme une « survivante », mais comme une « vivante ». C’est Laurence Noëlle, qui a écrit en 2013 un livre très fort, « Renaître de ses hontes », titre qui exprime bien le désir et la possibilité de se reconstruire, même si les rechutes d’alcoolisation ont été nombreuses, non pas « à cause de » ou « malgré » les traumatismes subis, mais précisément « grâce à » ces expériences douloureuses qui deviennent facteurs de vie. Les traumatismes ne sont ni effacés, ni oubliés. Ils sont des éléments de la reconstruction personnelle. « L’être humain n’est pas bon ou mauvais. Il peut toujours choisir de changer et de prendre ou non ce qui est bon en lui. Gandhi l’a magnifiquement résumé : « Vous devez être le changement que vous souhaitez voir dans le monde ». Depuis ce jour, j’ai accepté mes propres richesses, ma lumière intérieure, ma propre puissance….Nous avons le droit de nous plaindre, c’est légitime. Mais vient un moment où il faut s’en extraire parce qu’entretenir la plainte ne nous fait pas avancer. Non, ce n’est pas toujours la faute des autres. Non, ce n’est pas toujours de notre faute. Pendant que nous nous plaignons, nous n’agissons pas et nous ne cherchons pas les solutions nécessaires à notre bonheur… Et si c’était la vie qui attendait quelque chose de nous ?... »

Le titre d’un autre ouvrage annonce aussi la possibilité de la reconstruction, c’est celui de Noëlle Le Dréau « Après l’inceste… comment je me suis reconstruite avec la psychogénéalogie » paru en 2011. Ce livre doit être le seul à donner en annexe une liste d’associations de lutte contre l’inceste et la pédophilie.

Le titre du livre de Sandrine Rochel, paru aussi en 2013, fait référence à la « survivance » : « Survivre à l’enfer », mais le sous-titre est prometteur : « se reconstruire après l’inceste ». Sandrine Rochel a aussi créé sa propre association pour venir en aide aux personnes qui ont subi des violences en particulier sexuelles. Mais le nom de son association est à lui seul tout un programme : « Vivre, Soleil, Renaître ». Donc, d’abord « vivre » et non survivre, et puis vivre au soleil pour pouvoir « renaître », c’est-à-dire non pas vivre « comme avant » le traumatisme, mais bien « comme après », dans une véritable renaissance qui ne nie rien de ce qui s’est passé. En exergue de son livre figure un poème de Kim et Alison Mcmillen écrit en 2001, et qui énonce les objectifs d’aide de l’association. Il servira de conclusion à cette revue de témoignages.

« Le jour où je me suis aimé pour de vrai.

Le jour où je me suis aimé pour de vrai, j’ai compris qu’en toutes circonstances, j’étais à la bonne place, au bon moment.

Et alors, j’ai pu me relaxer.

Aujourd’hui, je sais que ça s’appelle Estime de soi.

Le jour où je me suis aimé pour de vrai, j’ai pu percevoir que mon anxiété et ma souffrance émotionnelle n’étaient rien d’autre qu’un signal lorsque je vais à l’encontre de mes convictions.

Aujourd’hui, je sais que ça s’appelle Authenticité.

Le jour où je me suis aimé pour de vrai, j’ai cessé de vouloir une vie différente et j’ai commencé à voir que tout ce qui m’arrive contribue à ma croissance personnelle.

Aujourd’hui, je sais que ça s’appelle Maturité.

Le jour où je me suis aimé pour de vrai, j’ai commencé à percevoir l’abus dans le fait de forcer une situation, ou une personne, dans le seul but d’obtenir ce que je veux, sachant très bien que ni la personne ni moi-même ne sommes prêts et que ce n’est pas le moment.

Aujourd’hui, je sais que ça s’appelle Respect.

Le jour où je me suis aimé pour de vrai, j’ai commencé à me libérer de tout ce qui n’était pas salutaire, personnes, situations, tout ce qui diminuait mon énergie. Au début, ma raison appelait ça de l’égoïsme.

Aujourd’hui, je sais que ça s’appelle Amour propre.

Le jour où je me suis aimé pour de vrai, j’ai cessé d’avoir peur du temps libre et j’ai arrêté e faire de grands plans, j’ai abandonné les mégaprojets du futur. Aujourd’hui, je fais ce qui est correct, ce que j’aime, quand ça me plait et à mon rythme.

Aujourd’hui, je sais que ça s’appelle Simplicité.

Le jour où je me suis aimé pour de vrai, j’ai cessé de chercher à toujours avoir raison et me suis rendu compte de toutes les fois où je me suis trompé.

Aujourd’hui, je sais que ça s’appelle Humilité.

Le jour où je me suis aimé pour de vrai, j’ai cessé de revivre le passé et de me préoccuper de l’avenir. Aujourd’hui je vis au présent, là où toute la vie se passe.

Aujourd’hui, je vis une seule journée à la fois, et ça s’appelle Plénitude.

Le jour où je me suis aimé pour de vrai, j’ai compris que ma tête pouvait me tromper et me décevoir, mais si je la mets au service de mon cœur, elle devient une alliée précieuse.

Tout ceci est Savoir Vivre. »

Au final, je retiens quatre livres « utiles » sur cette quarantaine de témoignages : le livre princeps d’Eva Thomas « le viol du silence », les mémoires inachevées de Barbara « Le piano noir », les promesses de reconstruction de Laurence Noëlle « Renaître de ses hontes » et de Sandrine Rochel « Survivre à l’enfer, se reconstruire après l’inceste ».

Les auteurs d’inceste, qui ne sont pas tous des tyrans, violents, pervers, manipulateurs, comme la plupart de ceux qui ont motivé l’écriture des témoignages des victimes, n’ont pas le droit ni souvent l’envie d’écrire leur histoire. Sur ce blog cependant, nous avons publié le témoignage d’une personne condamnée pour le viol de sa fille. Ce témoignage, publié en novembre 2014 a été vu, et peut-être lu, à ce jour, plus de 45000 fois. Rien à voir avec les tirages des livres écrits par les victimes, mais, sans aucune publicité et sur un réseau très restreint, ce chiffre est tout de même important. Intérêt, curiosité, fascination, voyeurisme ? Difficile à dire, mais il resterait intéressant de donner la parole à des personnes, auteurs comme victimes, qui ont vécu des situations incestueuses, non pas « banales », mais moins dramatiques et même moins traumatisantes que celles qui donnent lieu aux ouvrages présentés ici, car il n’existe pas « un » inceste, mais des situations toutes particulières, uniques, et qui doivent être toutes prises en compte, mais dans leur contexte, avec leur spécificité. Rien à voir en effet entre les situations décrites dans les témoignages évoqués ci-dessus, et qui justifient sanction des auteurs et soutien intensif auprès des victimes, et la situation de cette fillette de 5 ans qui à l’issue d’un repas familial demande à l’un de ses frères « tu viens me lécher la zézette ? », et où l’aîné , âgé de 15 ans s’est senti très coupable d’avoir voulu expérimenter sur sa petite sœur ce qu’il avait vu dans un film porno, et de se rendre compte que non seulement elle s’en souvenait un mois après et qu’elle avait trouvé cela plutôt agréable au point d’en redemander. Ou la situation de cette enfant de 8 ans qui, sans doute après avoir vu là aussi un film X, demande à son beau-père de la caresser et de la lécher sur tout le corps. Cet homme a accepté mais a éprouvé le besoin peu après de s’en confier à la mère de la fillette. Ni traumatisme à vie pour ces enfants, qui risquent pourtant de rentrer dans la catégorie « victimes d’inceste », ni perversion (narcissique ou pas) chez cet adolescent et cet adulte. Le travail thérapeutique a été très bref dans ces deux cas et n’a nécessité aucune intervention judiciaire.

Une récente étude commandée par l’Association Internationale des Victimes d’Inceste fait état de 4 millions de personnes qui ont subi l’inceste (un précédent sondage commandé par cette même association ne faisait état que de 2 millions de victimes, ce qui laisse un doute sur la validité de ces sondages !). Vouloir généraliser, considérer que toutes les situations sont égales, nécessitent le même traitement, la même loi, est une faute, ou à tout le moins … un abus.

Michel SUARD

ATFS Caen janvier 2016

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Published by suardatfs - dans inceste