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28 mars 2022 1 28 /03 /mars /2022 15:16

Question indécente pour celles et ceux qui voient les personnes victimes d’abus inévitablement traumatisées, sidérées ou détruites. Par contre, si l’on écoute aussi bien auteurs que victimes sans aucun jugement a priori, un vécu agréable peut parfois surgir dans leur récit, source de perturbations parfois plus importantes que dans des viols avec violence par exemple.

 

C’est ainsi que Paul, qui s’est très tôt senti rejeté, souvent oublié par sa mère, était fréquemment confié le week-end à une tante qui proposait régulièrement à ses amis invités à sa table un dessert un peu particulier : ses deux filles et son neveu étaient présentés nus sur la table, enduits de chocolat sur tout le corps, les invités étant tenus de lécher les enfants sur toutes les parties du corps. Paul savait que de tels comportements n’étaient pas normaux, mais il appréciait d’autant plus ces moments qu’il trouvait dans les séjours chez cette tante, plus d’attention et de tendresse qu’auprès de sa mère. Plus tard, devenu père de famille, et la garde de ses deux enfants lui ayant été confiée lors du divorce, il a eu des relations sexuelles avec sa fille dans un vécu de confiance réciproque. C’est l’autre enfant, lui aussi devenu victime, qui a dénoncé les abus.

 

Autre exemple, Roland, très tôt maltraité, humilié, et rejeté par sa belle-mère, a été confié à un internat scolaire privé. Le directeur a commis des abus sexuels sur cet enfant (masturbations). Pour l’enfant, il s’agissait de moments agréables où il se sentait reconnu, avec attention, contrairement à ce qu’il vivait à la maison, où le père n’intervenait jamais face aux maltraitances de son épouse. Devenu adulte, en couple, et jeune père d’une fillette, il a commis des viols sur cette enfant, conscient de commettre un acte criminel, mais se rassurant quelque peu en l’entendant rire lors de ces agressions ; mais suffisamment conscient de la gravité de ses actes pour aller se dénoncer lui-même à la police.

 

Ces deux auteurs de crimes incestueux ont été lourdement sanctionnés, 17 ans de prison pour l’un et 15 ans pour l’autre. Les actes commis justifiaient une sanction. Mais ce qui frappe dans l’analyse de ces deux situations, c’est l’amalgame et la confusion qui se sont installées chez ces deux hommes lors des abus subis, entre sensation de plaisir et conscience de l’interdit, d’où une culpabilité importante avec l’impossibilité d’en parler à qui que ce soit. Ils ont reproduit avec leurs enfants des relations où se mêlent plaisir sexuel et interdit (ce qui peut être une manière de mettre en scène les abus subis dans le passé). Et, s’ils n’ont pas eu la possibilité de se contrôler, c’est aussi parce qu’ils n’ont connu, ni l’un ni l’autre, dans leur toute petite enfance, une quelconque figure d’attachement sécurisante. Il est d’ailleurs remarquable de constater que 25 ans après les faits, les problèmes sexuels sont résolus, sans aucun risque de récidive, alors que les violences psychologiques et physiques maternelles ne sont pas définitivement réglées. La sanction judiciaire a imposé des soins pour éviter la récidive. En fait, le travail a consisté surtout pour Paul à traiter son envie d’aller tuer sa mère. Quant à Roland, il n'est pas encore libéré du discours maternel lui enjoignant d’être « un bon à rien ». Dès lors, il devient difficile de décider ce qui est le plus grave et le plus destructeur, entre violences psychologiques et violences sexuelles.

 

Une autre situation vient souligner l’importance d’un lien d’attachement sécure comme promesse de résilience possible.  Lorie a subi des viols de la part de son beau-père, de l’âge de 9 ans jusqu’à ses 20 ans. Les deux premières années, il s’agissait de fellations proposées par l’adulte à l’enfant comme un jeu, ce que Lorie trouvait très plaisant, réclamant même parfois son jouet. Jeu interdit puisque l’adulte imposait de n’en parler à personne et surtout pas à la mère. Lorsque le beau-père a voulu des relations sexuelles complètes, Lorie a tout d’abord refusé, mais enfermée dans l’emprise et dans sa culpabilité, elle a fini par accepter, sans pouvoir en parler à sa mère, qu’elle a toujours voulu protéger, comme elle a toujours été protégée par elle. Ce n’est qu’à 20 ans qu’elle s’est décidée à parler, et qu’elle a pu aller porter plainte, accompagnée de sa mère. L’emprise du beau-père et l’expérience sexuelle ont perturbé pendant un certain temps les possibilités de créer des liens affectifs avec des jeunes de son âge. Mais aujourd’hui sa situation est devenue plus stable et équilibrée. Les problèmes sexuels sont derrière elle. Elle n’a pas d’inquiétude à propos du jugement qui interviendra peut-être, 4 à 5 ans après le dépôt de plainte. Et le vif sentiment de culpabilité est maintenant davantage du côté de la mère qui se reproche de n’avoir jamais rien vu de ce que vivait sa fille.

 

Ces abus sexuels vécus avec un sentiment de plaisir par l’enfant sont bien des « agressions sexuelles » bien qu’ils soient pratiqués sans violence, ni menace, ni surprise, ni contrainte. S’il y a eu surprise, il s’est agi de surprise agréable.  Il n’y a pas de contrainte physique certes, mais si l’enfant ressent bien le caractère ludique de l’événement, la contrainte est morale dans la mesure où l’enfant ne peut pas accéder à ce qui se passe dans la tête de l’adulte qui utilise l’enfant soit pour éprouver un plaisir personnel, soit, plus subtilement, pour « rejouer » les actes ou les sensations d’un abus vécu dans le passé.

 

Deux autres vignettes concernant des « jeux interdits » dans des fratries : Il s’agit tout d’abord d’une fillette de 5 ans qui réclame ouvertement à l’un de ses frères de « venir lui lécher la zézette ». Elle voulait retrouver la sensation de plaisir procurée par le cunnilingus pratiqué un mois plus tôt par son frère aîné, qui avait voulu expérimenter ce qu’il avait découvert dans un film X. Les parents sont très vite intervenus pour clarifier la situation et rappeler la loi en réorganisant le fonctionnement familial.

 

D’autres parents ont été très surpris de découvrir leur fils, pré-ado, en train de s’amuser avec sa jeune sœur dans un rituel de sodomisation. Ils avaient cru pouvoir oublier que ces deux enfants, adoptés à l’étranger, avaient vécu ou été témoins de scènes similaires, l’un dans la rue avant l’orphelinat, l’autre chez sa mère prostituée. L’hôpital qui a examiné les enfants a signalé la situation à la justice, qui a décidé le placement séparé des deux enfants. Les parents n’avaient pas sorti ces enfants d’orphelinat pour les replacer en institution. Ils ont donc décidé d’assurer séparément la garde des enfants, le père avec le fils, la fille avec la mère, dans deux logements distincts, afin de satisfaire la demande du juge. Un travail thérapeutique familial aurait été nécessaire et suffisant.

 

La question du plaisir est bien une question pertinente face à ces situations très complexes. Attention toutefois ! Il ne s’agit pas d’engager, lors d’une investigation auprès d’une victime, un questionnement systématique du style : « avez-vous, oui ou non, éprouvé du plaisir lors des abus ? ». C’est une écoute attentive qui est de mise, en particulier lorsque gêne, honte ou culpabilité transparaissent dans le discours, verbal ou non-verbal, en évitant toutefois toute référence à une quelconque « perversion polymorphe » de l’enfance, mais en commençant à travailler à la déculpabilisation de la situation, pour en arriver à une sorte de rééducation de la sexualité, en dissociant bien les vécus de plaisir et la notion d’interdit.

 

Michel Suard

 

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