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Je m’intéresse aux victimes de relations incestueuses. C’est pourquoi je suis membre de l’AFIREM (Association Française d’Information et de Recherche sur l’Enfance Maltraitée) depuis sa création. Mais je m’intéresse aussi aux auteurs d’inceste d’où ma participation à l’ARTAAS (Association pour la Recherche et le Traitement des Auteurs d’Agressions Sexuelles). Ma formation de systémicien m’amène à tenter un regard global sur le « système » familial (la victime, l'auteur et aussi les autres membres de la famille) dans lequel s’installe la relation incestueuse.

 

Je suis Normand, et je vais commencer mon intervention en vous emmenant faire un petit tour dans un joli petit coin de la Normandie : le Nord du Cotentin, avec la pointe de la Hague, la centrale nucléaire de Flamanville, et son chantier EPR, l’usine de retraitement de Beaumont-Hague, mais aussi Cherbourg, et la banlieue de Cherbourg. Je vous emmène au château de Tourlaville, quelques siècles en arrière….

 

Le seigneur de Tourlaville, Jean III de Ravalet, y a fait construire un petit château en 1575, de style renaissance comme il se doit, au milieu d’un parc très fleuri, et qui reçoit aujourd’hui de nombreux visiteurs. Revenons à cette fin du XVIème siècle : Jean III de Ravalet a eu 12 enfants dont une adorable petite Marguerite, née en décembre 1586. Les parents sont en admiration devant cette petite, inquiets toutefois de la voir grandir en étant inséparable de son frère Julien, de 4 ans son aîné. (Vous voyez sans doute déjà où je veux en venir…). Aussi, pour casser cette proximité entre le frère et la sœur, Jean III décide d’envoyer Julien, alors âgé de 13 ans, en pension à Coutances, à 60 km de là, pour en faire un homme, un vrai. Mais Marguerite reste attachée à son frère et le réclame. Le père décide alors d’éloigner sa fille, tout simplement en la mariant à un bourgeois de Cherbourg, d’âge mûr, et récemment anobli. Le mariage a lieu à l’aube du nouveau siècle, le 15 juin 1600. Marguerite a donc à peine 14 ans.

 

Mais la jeune mariée n’accepte pas ce qu’on lui a ainsi imposé. Et, à peine mariée, elle s’enfuit. Pas question de retourner chez ses parents. Elle demande secours et soutien à ce frère qu’elle aime tant et qui l’aime tout autant. Ils fuient tous les deux la colère paternelle et la police envoyée par le mari abandonné. Ils vont d’abord en Bretagne, puis reviennent se cacher à Paris. Le mari trompé devait avoir quelques appuis puisque c’est sa fonction de collecteur de l’impôt royal qui lui avait valu l’anoblissement. Jean Lefèvre était ainsi devenu Jean Lefèvre de Hautipois. Le couple de fuyards n’a néanmoins été retrouvé que 3 ans plus tard. Arrêtés en septembre 1603, ils ont été condamnés, pour inceste et adultère, et exécutés tous les deux en Place de Grève, le 2 décembre de la même année. La justice était rapide en ce temps-là… Julien avait 21 ans, Marguerite 17. Elle venait d’accoucher d’un fils incestueux.

 

Le chef de l’état avait été informé de l’affaire. Il aurait déclaré « Si la femme n’eût point été mariée, je lui eus volontiers donné ma grâce, mais l’étant, je ne puis ».  Etonnant si l’on considère que quelques années plus tard, ce même Henri IV, follement épris de la toute jeune princesse Charlotte de Montmorency, âgée de 15 ans, va la marier à son cousin Henri II de Bourbon pour en faire plus facilement sa maîtresse. Erreur, puisque là, le mari, quoique homosexuel, va tout faire pour empêcher le roi de parvenir à ses fins. (La pièce de théâtre : « Henri IV le bien aimé » de Daniel Colas, avec Jean-François Balmer dans le rôle de Henri IV raconte admirablement cette séquence de notre histoire)

 

Revenons à Marguerite de Ravalet.

Une victime : le mari cocu, qui porte plainte et demande justice (et non pas celle qui a subi la relation incestueuse)

Deux coupables, dont une ado,

qui a une relation incestueuse avec son frère de 4 ans son ainé

coupable, mais mariée contre son gré à 14 ans

consentante, amoureuse, et même demandeuse de cette relation incestueuse.

 

On dirait sans doute aujourd’hui qu’elle était majeure puisqu’émancipée par le mariage. Mais à cette époque, la femme était encore éternellement mineure.

 

Cette histoire étonnante est racontée par BARBEY d’AUREVILLY dans « Une page d’histoire » en 1882. Et beaucoup plus récemment, en 2000, Sophie LUCET et Jean-Michel GUILLAUD en ont fait un très beau livre, un « photodrame », intitulé « Les Amants de Tourlaville » (éditions de L’Inventaire)

 

Si je vous raconte cette histoire, vieille de 4 siècles, et donc à cent lieues de notre contexte socio-judiciaire actuel, c’est parce qu’elle met en évidence l’ambigüité des notions de coupable et de victime. Et je me propose maintenant, en revenant dans le temps présent, de réfléchir un moment sur ces notions de victime et de coupable.

 

Dans le langage et la pratique judiciaires, les choses sont relativement simples. Nous avons un délit ou un crime, pour lesquels il y a un coupable d’un côté et une victime de l’autre. La sanction, prévue dans le code pénal, est cependant individualisée. Elle tient compte de la personnalité du coupable et de ce que l’on nomme les éventuelles « circonstances atténuantes », ou des « circonstances aggravantes ». Et depuis la réforme du code pénal de 1994 qui avait sérieusement alourdi les peines concernant les agressions sexuelles, de nouvelles lois, censées limiter le risque de récidive, viennent aggraver la répression et accentuer l’exclusion des coupables de la société. La dernière en date est de mars 2010. Cette loi, « tendant à amoindrir le risque de récidive criminelle », prévoit, dans son chapitre 3, l’interdiction systématique des contacts entre l’auteur de délits ou de crimes sexuels et la victime. Cette loi condamne donc le travail que j’ai pu réaliser en prison, et parfois à l’extérieur de la prison (entretiens auteur-victime à la demande de la victime). Mais le plus grave, c’est qu’elle punit également les victimes d’inceste qui demandent à revoir leur père, leur beau-père, leur grand-père…, parce qu’elles en ont besoin,  pour comprendre,  pour dire leur colère, voire pour renouer des liens « parce que c’est quand même mon père » comme le disent souvent les victimes. C’est le Juge de l’application des peines qui est chargé d’appliquer cette loi, donc après la sortie de détention, jusqu’à la fin du suivi socio-judiciaire ou de la surveillance judiciaire.

 

Une victime, un coupable, et une rupture obligatoire du lien. C’est la logique judiciaire et sociale actuelle. On ne coupe plus la tête, mais on coupe le lien !

 

Les choses sont un peu plus complexes dans le langage et la pratique des psys, qui ne vont pas parler de « coupables » mais plutôt d’ « auteurs ». La plupart des auteurs d’inceste ont été « victimes », sinon d’abus sexuels, du moins de violences, de ruptures, d’abandons, dans leur enfance. Certains cherchent à justifier leurs actes par ces violences subies. Mais j’en ai rencontré un bon nombre qui, soit ne faisait pas le lien entre les violences subies et les violences agies, soit se refusait à utiliser les abus subis pour minimiser leurs actes (certains ne voulaient même pas en parler). Et même chez ceux qui reconnaissent leur culpabilité, il n’est pas rare qu’ils se sentent victimes d’une sanction jugée trop sévère, et surtout inutilement longue. Le coupable se sent victime et peut donc même l’avoir été réellement.

 

Nous savons tous que chez les victimes, le « sentiment de culpabilité » (à bien distinguer de la culpabilité elle-même) est souvent important. « C’est de ma faute si c’est arrivé… J’aurais dû dire non… ». Je tiens à contester le discours tenu souvent par des professionnels du style « tu n’as pas à te sentir coupable. Tu es la victime. C’est lui le seul coupable ». Une victime a le droit de se sentir coupable, elle a même le droit de se sentir coupable par exemple d’avoir trouvé du plaisir - sans oser le dire - dans ces contacts interdits (et pour lesquels effectivement l’auteur est bien le « coupable »). Interdire à la victime de se sentir coupable, c’est la condamner plus encore. C’est en tout cas augmenter son sentiment de culpabilité. Le sentiment de culpabilité doit être respecté pour ce qu’il est, une réalité utile à la construction et à la restauration de la personne.

 

Mais notre société, depuis quelque temps, met un accent de plus en plus important sur les victimes. Il fallait certes écouter plus que par le passé la parole des victimes. Il fallait leur donner plus de place dans les procès. Mais nous assistons à des dérives qui incitent l’ensemble de la population à se sentir victime, à recourir à la justice pour revendiquer des droits, des réparations, des dommages-intérêts… Alain CUGNO, un philosophe qui a beaucoup réfléchi sur la question de la Justice et des Prisons, a écrit un article en mars 2010, dans la revue Réforme, dans lequel il parle de notre « fascination par la victime » :  "La victimisation est à ce point dominante que la justice ne poursuit plus, aux yeux de l’opinion publique et même du législateur, l’auteur du crime parce qu’il a défié la puissance souveraine mais pour donner satisfaction à la victime et à ses proches. Là encore contre l’esprit du droit, la victime est passée au centre du procès. Mais ce n’est pas tant pour la prendre en charge d’une manière réelle et efficace (c’est-à-dire pour faire en sorte qu’elle cesse d’être une victime et qu’ainsi elle puisse vivre, certes douloureusement, mais autrement qu’en référence à son statut de victime) que pour la payer en fausse monnaie : l’obtention de la peine la plus élevée possible pour l’agresseur. Car il importe que la victime demeure éternellement victime parce que ce statut est celui qui, par la pitié qu’il suscite en nous, nous assure que nous sommes des êtres humains, et non des animaux…. . L’époque contemporaine vient chercher les traces de la transcendance absente dans une sorte de christologie inversée, où la victime est perçue comme toute-puissante, à condition qu’elle demeure victime. Ou, en d’autres termes, l’attente de la Résurrection se convertit en demande d’une augmentation de la sécurité, un alourdissement des peines, un quadrillage plus serré du contrôle, la demande de ‘risque zéro’, bref, en demande d’absence de transcendance…. ".

 

Je trouve une confirmation de cette analyse dans l’existence et le fonctionnement des associations de victimes. Par exemple, l’Association Internationale des Victimes d’Inceste (AIVI) milite activement pour que ses membres persistent à se considérer victimes, et réclame toujours plus de sanction pour les coupables. Ne serait-il pas préférable pour de telles  associations de s’appeler : associations d’ « anciennes victimes », c’est-à-dire de personnes qui ont eu besoin d’être reconnues comme victimes et qui vont dépasser ce stade pour ne plus se sentir victimes.

 

Une vignette rapide : Louis a commis des abus sur ses deux filles lorsqu’elles avaient 10 ans. Il s’est vite rendu compte de l’aberration de sa conduite. Il a cessé, a divorcé et s’est établi à 50 km de sa femme et de ses enfants, qui sont venus néanmoins le voir régulièrement en week-end, sans aucun problème (ballades sur son bateau, sorties..). Peu avant ses 28 ans, l’aînée a porté plainte pour les abus commis 18 ans plus tôt. Louis a été condamné à 12 ans de prison et à 15000 euros de dommages-intérêts pour chacune de ses filles. Celles-ci ont fait appel  et ont obtenu le doublement des dommages-intérêts. Voilà des victimes qui ont su profiter de leur situation de victimes. Quant à Louis, il est venu me voir parce que le JAP voulait qu’il ait un suivi avant de sortir en permission pour éviter la récidive. Mais il estimait ne pas en avoir besoin : « J’ai été 18 ans sans recommencer ; ce n’est pas après la prison que je vais récidiver… ». La nouvelle compagne de Louis aurait voulu qu’il parle des abus subis par son grand frère lorsqu’il avait 10 ans, et elle aurait voulu qu’il reprenne contact avec ses filles. Mais il n’a jamais voulu se défendre en utilisant les abus qu’il avait subis, refusant même d’y voir une explication. Et il n’était pas question pour lui de revoir ses filles qui l’avaient privé de tous ses biens. Son bateau en particulier a été saisi par le Fonds de Garantie pour payer les dommages et intérêts. Il est vrai que Louis est un homme quelque peu rigide et revendiquant, et qui se vivait victime de la Justice et du Fonds de Garantie, qui, effectivement, continuait à lui prélever de l’argent sur son compte chaque mois, alors que la totalité de ce qu’il devait avait été payé. Coupable certes, gravement coupable, mais aussi un petit peu victime, réellement victime !

 

Je ne cherche pas, à travers mes propos, à opposer le judiciaire et le psychologique. Depuis plus de 40 ans, j’ai travaillé, en tant que psychologue, en étroite collaboration avec des Juges pour Enfants (AEMO), des Juges aux Affaires Familiales et des Juges d’Instruction (expertises).  Mon opposition s’adresse d’abord et surtout à la Loi, de plus en plus répressive, et qui oublie le soin ainsi que la prévention. En matière de prévention, il n’est toujours question que de prévention de la récidive, en exigeant des psychiatres experts des diagnostics de « dangerosité », c’est-à-dire des pronostics qui permettront d’enfermer des personnes à vie dans les centres de rétention de sûreté. On est à cent lieues d’un véritable soin. Et les soins proposés en détention sont inévitablement centrés sur l’évaluation du risque de récidive…

 

Par ailleurs, « coupable » ne signifie pas « qui doit être coupé », mais bien, du latin « culpa » : qui a commis une faute. Et voilà qu’aujourd’hui, au nom de la protection des victimes, on interdit à une victime qui a besoin de revoir son père-agresseur précisément pour ne plus se sentir victime, de faire cette démarche.

 

J’ai permis pour ma part, à travers des rencontres médiatisées entre auteur d’inceste et victime, que des victimes soient réellement réparées par l’auteur lui-même.

 

Mais aujourd’hui, les coupables doivent être tenus à l’écart de la société le plus longtemps possible, et en particulier à l’écart de la victime. Quant aux victimes, la société les prend en compte et les valorise, à condition qu’elles restent éternellement victimes. Fascination par les victimes, principe de précaution, peur de la récidive, la Loi, aujourd’hui, en s’orientant de plus en plus vers une Justice à l’américaine, entretient la peur et refuse la notion même de changement ; en tant que psy, je crois au changement possible. Et je rappelle que 9 personnes condamnées pour agressions sexuelles sur 10 ne récidivent pas. Et en matière d’inceste, le chiffre des non-récidivistes est encore plus près de 10 que de 9.

 

Il est nécessaire d’aider les victimes à se reconnaître victimes, pour qu’elles puissent ensuite sortir de cet « état » de victime, mais sans omettre d’accepter aussi leur légitime sentiment de culpabilité. Dans un esprit de « justice restauratrice », les auteurs peuvent être des agents qui aident les victimes à sortir de la victimisation et de la culpabilité. Mais cela suppose de ne pas enfermer les victimes dans la peur en leur faisant croire que leur agresseur est nécessairement dangereux et qu’il faut le fuir. Quant aux auteurs, il me paraît utile de commencer le travail d’aide et de reconstruction en acceptant qu’ils ont été victimes (de violences diverses) dans le passé, condition de mon « empathie » pour l’auteur et de la relation de confiance qui va faciliter l’installation de l’empathie de l’auteur pour sa victime.

Michel SUARD 

CAEN 2011

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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