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Après la conférence que j’ai faite l’an dernier, centrée sur la réparation des victimes d’inceste à partir d’entretiens réunissant l’auteur et la victime, je vais élargir mon propos aujourd’hui au fonctionnement des familles dans lesquelles survient l’inceste, sur les sanctions et les soins  apportés aux auteurs. C’est toujours à partir de ce que m’ont appris les personnes condamnées pour des crimes sexuels intra-familiaux, incarcérés, et que je suis au Centre pénitentiaire de CAEN et au Centre de détention d’ARGENTAN, que je me permets de prendre la parole.

 

Première Partie : Définition de l’inceste et les sanctions

Le code pénal

 « Personnes condamnées pour des crimes sexuels intrafamiliaux » c’est plus long à dire que « inceste ». Mais si j’ai titré cette conférence « inceste », c’est parce que c’est plus « lisible », et pourtant, la notion d’inceste ne correspond pas exactement à la population que je rencontre en prison puisque dans l’intrafamilial, j’inclus le beau-père, le grand-père et même parfois le mari de l’assistante maternelle, incarcérés pour des abus sur des enfants de la famille ou vivant de manière habituelle sous le toit familial. L’inceste est une notion qui appartient à la psychologie, à la sociologie, à l’anthropologie, et qui n’appartient pas au langage du judiciaire. Le mot « inceste » ne figure pas dans le code pénal, ni dans le code civil, et je risque de vous surprendre si je vous dis que l’inceste n’est pas interdit par la loi. Il s’agit d’un tabou moral et sociologique qui interdit de prendre comme partenaire sexuel donnant lieu à descendance quelqu’un de sa propre filiation. Ce tabou apparaît dans l’histoire des sociétés lorsque la famille, qui n’était que matriarcale à l’origine, est devenue patriarcale et quand la question de la filiation paternelle a remplacé la seule filiation maternelle. Mais rien n’interdit légalement aujourd’hui à un homme de vivre avec sa sœur, sa fille ou sa mère, d’avoir des enfants avec sa sœur, sa fille ou sa mère, à condition qu’ils soient tous les deux majeurs et consentants. Il n’y aura pas de sanction pénale face à ces situations. Par contre, le tabou va au-delà de l’interdit, puisque le code civil n’interdit pas une filiation incestueuse, il la considère seulement comme impossible. Le mariage (mais pas la vie commune) est prohibé entre ascendants légitimes ou naturels, entre frère et sœur, entre oncle et nièce, tante et neveu, que la parenté soit légitime ou naturelle. Et si un enfant naît d’une telle union, il ne pourra être reconnu que par l’un des deux.

Ce qui est sanctionné, ce sont les relations non consenties : les atteintes sexuelles avec contrainte, violence, menace ou surprise. Cela s’appelle, depuis la réforme du code pénal de 1994 « des agressions sexuelles », passibles de la correctionnelle. Et lorsque cette atteinte va jusqu’à une pénétration à caractère sexuel, avec le sexe, avec le doigt, et quel que soit l’orifice corporel pénétré, elle sera qualifiée de viol et relèvera de la Cour d’Assises.

 La durée des peines et les sanctions complémentaires

Les personnes condamnées pour viol (le viol étant défini par le code pénal depuis 1994 comme « tout acte de pénétration à caractère sexuel ») et jugées par une Cour d’Assises puisque le viol est un crime, peuvent bénéficier d’un maximum de 15 ans de prison. Cette peine peut atteindre 20 ans lorsqu’il y a des circonstances aggravantes : viol sur mineure de moins de 15 ans, viol par ascendant légitime naturel ou adoptif ou par toute personne ayant autorité (parent, éducateur, enseignant, prêtre, assistante maternelle…), viol sur personne vulnérable (handicapée, enceinte), viol en réunion. Donc, le viol d’un parent sur son enfant, c’est-à-dire le viol incestueux, rentre dans cette catégorie et est donc punissable de 20 ans de réclusion criminelle. 

Ce sont nos représentants élus au Parlement qui ont fixé la peine maximum à 20 ans d’emprisonnement.

Vingt ans maximum en France pour des viols commis sur mineur de 15 ans par personne ayant autorité, c’est ce que prévoit la loi. Et pourtant, pour ma part, sur les 200 détenus que j’ai rencontrés à ce jour, un seul a été condamné au maximum. J’ai le sentiment que la Loi, votée par les représentants du peuple, s’est voulue féroce (plus que dans les autres pays, sans que je parvienne à comprendre pourquoi) et que les citoyens, jurés et juges, trouvent ces peines trop lourdes, si bien que les condamnations moyennes pour des viols incestueux varient entre 6 et 15 ans, (moyenne : environ 12 ans) avec des variations qui sont indépendantes de la gravité des faits eux-mêmes, mais qui tiennent aux Cours d’Assises et aux émotions ressenties par les jurés.

Et il faut savoir que nous sommes le peuple européen le plus répressif en matière de sanction pour des crimes sexuels. Nous sommes le pays démocratique occidental qui prononce le plus de peines d’emprisonnement, et qui de plus prononce les peines les plus longues. Pour des faits comparables, condamnés par exemple à 12 ans en France, un Suisse serait condamné à 6 ans de réclusion criminelle, un belge ou un canadien à 4 ans. Et il n’y a pas plus de récidives dans ces pays que dans le nôtre. 

On parle beaucoup à notre époque ultra-sécuritaire de la prévention des récidives de viol. Des mesures ont déjà été prises au-delà de la longueur de l’emprisonnement, déjà censée permettre d’éviter la récidive : En 1998, le parlement a créé la condamnation à une peine de suivi socio-judiciaire après la détention (avec obligation de soins). Avant même que les résultats de cette mesure soient évalués, d’autres mesures ont été prises, et je suis vraiment affolé de constater que dès qu’une nouvelle affaire fait la une des médias, et sous la pression du lobby des associations de victimes, le parlement s’empresse de proposer une nouvelle mesure démagogique pour rassurer l’opinion publique, pourtant particulièrement friande de ces histoires d’abus. Nous avons donc déjà connu le fichier ADN, le bracelet électronique, le fichier des auteurs d’agressions sexuelles qui impose, après que le condamné ait terminé a peine, et pendant 30 à 40 ans après la condamnation , de justifier chaque année de son adresse, sous peine de 2 ans de prison et de 3500€ d’amende. Et tout récemment, il devient obligatoire pour la Cour appelée à juger un cas de crime sexuel de se poser la question du retrait ou non de l’autorité parentale sur l ’enfant victime et aussi sur les autres enfants. Or, s’il me paraît légitime de se poser la question, l’obligation faite aux Cours d’étudier le problème va nécessairement augmenter sérieusement le nombre de retraits de l’autorité parentale Au nom de la protection de l’enfance, ne va-t-on pas empêcher les enfants qui réclament le maintien ou la reprise de contacts avec le parent condamné de rencontrer leur parent condamné ? Ne va-t-on pas faire une violence supplémentaire à des enfants qui, pour leur grande majorité se sentent déjà coupables de l’incarcération de leur parent ?

Tout cela pour lutter contre la récidive, mais qu’en est-il réellement de la récidive ?

Une étude faite par l’administration pénitentiaire en 1997 et portant sur la période 1985-1997 met en évidence un taux de récidive de viol qui varie selon les années entre 2,5 et 4%, tous viols confondus (viols intra-familiaux, extra-familiaux, viols sur adultes). Et si le ministre de la Justice a proposé en 98 la loi qui instaure le suivi socio-judiciaire avec obligation de soins, ce n’est pas en fonction de cette étude faite par ses services, mais pour répondre à l’inquiétude de l’opinion suite à l’affaire Dutroux.

A Caen, une recherche sur les traitements proposés en détention en 2003 à l’ensemble des détenus condamnés pour viols fait apparaître que 6% de cette population est incarcérée après une deuxième condamnation pour viol. Ces 6% se partagent en 3% de récidive pour des viols incestueux et 9% pour des viols extra-familiaux ou d’adultes. On peut donc dire que 97% des auteurs de crimes incestueux ne récidivent pas (pour mémoire, les auteurs de crimes autres que sexuels… récidivent à plus de 50%). 

Ces chiffres concernent des auteurs d’inceste qui n’ont pas encore bénéficié de soins après la sortie de prison puisque la loi de 1998 sur le suivi socio-judiciaire commence tout juste à s’appliquer à ceux qui terminent leur peine de prison.

Mais je ne suis pas sûr que les traitements mis en place pemettront de faire baisser ce taux de récidive déjà très bas de manière significative, dans la mesure où ces 3% de récidivistes représentent des personnalités qui risquent fort d’être peu accessibles à quelque soin que ce soit, et parce que l’éradication totale de ce phénomène qu’est l’inceste relève de l’utopie.

Environ 3% de récidives de viols intrafamiliaux, pour environ 10% de récidives de viols extrafamiliaux. Ces simples chiffres mettent en évidence le fait que le crime pédophile doit être analysé de façon différente du crime incestueux.

Pour dire les choses de manière rapide, l’auteur d’abus sexuels dits « pédophiles » souffre d’une attirance sexuelle pour des enfants, garçons ou filles, prépubères, alors que l’auteur d’abus intrafamiliaux , même s’il utilise des enfants comme objets sexuels, n’est pas spécifiquement attiré par le fait qu’il s’agit d’enfants. La déviance constatée ne correspond pas à un trouble de la sexualité, ou de l’orientation sexuelle, mais plutôt à un dysfonctionnement des relations à l’intérieur de la dynamique familiale.

Dysfonctionnement que je nommerai « enchevêtrement familial », terme que j ’emprunte à l’un des fondateurs du mouvement de thérapie familiale ; Salvador Minuchin


Deuxième Partie : Le fonctionnement familial enchevêtré

L’histoire de Serge

C’est ce que je vais tenter de vous présenter maintenant, à travers l’exposé d’une situation familiale particulière. Je sais qu’on ne peut pas généraliser à partir d’une situation particulière, mais l’exposé de cette problématique va me permettre d’aborder de nombreux aspects des fonctionnements familiaux à transactions incestueuses ainsi que des possibilités de traitement et de restauration de l’ensemble familial. Je vais donc vous parler de l’histoire de Serge et de sa famille.

Serge a eu trois enfants, deux filles et un fils. Il a été condamné en correctionnelle pour agressions sexuelles sur ses deux filles qui avaient alors 16 et 15 ans. Avant d’être incarcéré pour cette condamnation de 5 ans, une nouvelle plainte l’a conduit aux Assises pour viol sur son fils. Il a ainsi obtenu un total cumulé de 12 ans de prison. Il reconnaît avec beaucoup de souffrance et de culpabilité les abus commis sur ses filles, mais il nie de manière véhémente tout abus sur son fils. Il a tout à fait conscience des dégâts commis sur ses filles, il en éprouve beaucoup de honte et il cherche par tous les moyens à réparer ses torts. Ce sentiment de culpabilité est ancien puisque, à l’époque des faits, avant la révélation par les filles, il explique qu’il ne se supportait pas, qu’il sortait de chez lui pour pleurer lorsqu’il s’était livré à des attouchements sur ses filles, mais il ne pouvait ni en parler, ni s’en empêcher. Il avait essayé d’en parler à sa femme, mais il a compris par la suite que son passé pouvait l’empêcher de l’écouter.

Serge est le second d’une fratrie de 6 enfants. Le père était un véritable tyran domestique qui a maltraité physiquement et psychologiquement ses garçons et très vraisemblablement abusé sexuellement de ses filles.  Serge a travaillé dans une entreprise, avec son père comme chef d’atelier, et il ne s’est jamais senti reconnu dans ses tentatives pour donner satisfaction, pour réussir son travail, et enfant et adolescent, il a reçu plus de coups de ceinture que d’encouragements. Lorsqu’il s’est marié, il n’était pas question qu’il quitte la maison familiale. Un logement a été aménagé sur le vaste terrain familial avant qu’il se construise lui-même une maison sur le dit terrain. Sa femme avait une sœur jumelle qui a su plaire au père le jour du mariage de Serge. Elle est restée vivre à la maison, avec un bébé né d’une union qui n’a pas duré.

 Par contre la liaison avec le père de Serge a duré et a donné naissance à 7 filles, élevées par la mère de Serge, qui n’avait rien à dire sauf à se faire battre elle aussi. Au total, jusqu’à 20 personnes ont vécu ensemble dans cet étonnant enchevêtrement familial. On ajoutera à ce tableau que les deux soeurs jumelles ont été abusées par leur père, séparé de leur mère, lors des rares exercices de son droit de visite, et que cet homme a joué un rôle prépondérant dans les démarches qui ont abouti à l’incarcération de Serge. Par ailleurs, deux frères de Serge ont été condamnés pour avoir abusé de plusieurs de leurs demi-sœurs.

 À son arrivée au centre pénitentiaire, Serge se présentait très déprimé, agité, crispé, tendu, revendiquant, protestant contre l’injustice de sa condamnation pour les abus sur son fils, criant au complot monté par le père de son ex-femme pour le faire « tomber ». Sa voix était forte, haut perchée, avec un débit rapide et saccadé. Il ne cessait de harceler son travailleur social avec des courriers de plainte. Après chaque rencontre individuelle, j’avais droit également à un courrier disant son insatisfaction, sa souffrance, son sentiment d’être incompris, mais aussi un appel toujours angoissé pour avoir de l’aide face à cette situation insoutenable. Ses filles, victimes, venant le voir assez régulièrement (environ tous les deux mois), j’ai pu organiser plusieurs entretiens familiaux qui ont rassemblé, outre les deux filles et le père, le fiancé de l’aînée et aussi l’ex-femme (et un peu plus tard le fiancé de la seconde fille). Les deux filles se présentaient au départ comme des avocates inconditionnelles du père. Elles étaient décidées à tout tenter (légalement) pour le faire sortir de prison. Elles partageaient complètement le sentiment d’injustice du père et faisaient une forte pression sur le jeune frère pour qu’il retire les accusations qu’il avait portées, ce qui créait de vifs conflits avec la mère qui était la seule à croire le discours de son fils. Il a fallu travailler activement sur la « distance » affective entre le père et ses filles, par exemple en empêchant la seconde fille de « materner » son père lorsqu’il se mettait à pleurer lors des entretiens. Il a fallu expliquer que le fils était mis en danger par les pressions qu’il subissait de la part de tous les membres de la famille. L’ami de la fille aînée, qui vient d’une famille manifestement beaucoup moins enchevêtrée, a joué un rôle très positif en acceptant de soutenir la famille, de parler très librement avec son futur beau-père, en osant parler de son inquiétude sur le devenir de son couple (« est-ce que je risque de faire la même chose plus tard sur mes enfants ? »). Il participe ainsi activement à la mise en mots des sentiments et des émotions, tout en entretenant aussi fortement la thèse du complot, avec le grand père maternel comme bouc émissaire.

 J’ai demandé ensuite à Serge de participer au groupe thérapeutique. Groupe qui réunit 5 à 7 détenus, tous condamnés pour des crimes sexuels intrafamiliaux. Très angoissé à l’idée de parler de lui devant d’autres détenus, il a néanmoins accepté et il a été très vite soulagé, et surpris, de constater l’écoute, la compréhension, la participation des autres membres du groupe à son histoire et à sa souffrance. J’ai encore reçu une lettre de lui le lendemain de son entrée dans le groupe, mais ce fut le dernier courrier de sa part pendant la durée de son incarcération. Il m’écrivait ceci : « je suis vraiment content d’assister aux séances thérapeutiques qui, je l’espère, m’aideront beaucoup ». Il a ainsi participé aux séances chaque quinzaine, jusqu’à sa sortie. Et très vite, tous ont constaté un changement évident. Plus détendu, souriant, le ton de sa voix s’est adouci, la peau du visage a repris de la couleur. Il s’est senti lui-même beaucoup moins angoissé. Et il a fait une découverte étonnante : il s’est rendu compte que l’autorité (des surveillants, de son chef d’atelier, de la direction) pouvait être une autorité non-violente, respectueuse, juste, compréhensive, bienveillante, et que l’on pouvait reconnaître ses qualités, ses compétences, son adaptation. Autrement dit, la prison s’est révélée pour lui un lieu d’apprentissage de relations beaucoup plus adapté que le milieu familial. Le souvenir de son père, décédé 4 ans avant son incarcération, le hante encore souvent, et le groupe l’a aidé en recherchant avec lui des solutions au délicat problème dont il avait du mal à se débarrasser : que faire du fantôme de son père ? Il s’agit bien d’un groupe thérapeutique où ses co-détenus sont aussi des co-thérapeutes.

 Très engagé dans diverses activités socio-culturelles proposées aux détenus (poterie, vidéo…), il a pu reconnaître les aspects positifs de la sanction, il n’a plus réclamé en pleurant la visite de ses enfants. Le groupe lui a vivement conseillé de prendre de la distance, de téléphoner moins souvent aux enfants, de les laisser vivre leur vie… Et lorsqu’ils viennent au parloir, il constate lui-même qu’il ne se comporte plus comme un enfant avec ses filles, mais qu’il leur parle davantage comme un père. Sa deuxième fille reconnaissait, non sans une certaine ambiguïté, qu’il se comportait maintenant comme un vrai père et plus « comme un bébé ».

 

Cette situation nous montre, sans doute de manière caricaturale, ce qu’est une famille enchevêtrée.

C’est-à-dire tout d’abord une famille qui présente de gros problèmes de communication. La communication est beaucoup plus non-verbale que verbale. La violence, quelle que soit sa forme (physique, psychologique ou sexuelle) est en fait un mode de communication utilisé quand le langage verbal n’est pas possible. Dans cette famille où l’on ne sait pas parler de ses émotions, le père de Serge utilisait déjà la violence physique, psychologique et sexuelle pour communiquer avec sa famille. Et Serge n’a fait que reproduire un mode de fonctionnement appris auprès de ses parents. Les secrets et les non-dits caractérisent également le mode de communication dans ces familles.

 Une famille enchevêtrée rencontre ensuite des problèmes pour gérer les distances affectives, avec l’extérieur, et aussi à l’intérieur, entre les générations et entre les personnes. La famille de Serge est une famille très fermée, qui vit en vase clos, dont il est difficile de sortir. Et dans une famille très fermée, les communications avec l’extérieur sont limitées, et la loi sociale est vite remplacée par une loi interne, qui tout à la fois protège et met en danger chacun des membres de la famille. A l’intérieur, les distances sont au contraire tout à fait insuffisantes, et quand on est trop proches les uns des autres, les frottements peuvent dériver vers des coups ou vers des attouchements et des abus sexuels. Il est intéressant de constater dans cette famille que sur deux générations, on trouve aussi bien des violences physiques et psychologiques que sexuelles, ce qui montre que le dysfonctionnement familial, à type d’enchevêtrement, peut se manifester autant par de la violence physique que par de la violence sexuelle. Dans ces familles incestueuses, où l’enchevêtrement se situe sur plusieurs générations, le problème n’est pas d’abord un trouble sexuel de l’auteur des abus, mais un dysfonctionnement familial qui risque de se répéter d’une génération à l’autre.

 On peut dire aussi, à partir de l’histoire de Serge, que la violence agie est un mode de communication, qui parle d’une autre violence, pas nécessairement de même nature, subie par l’auteur ou par quelqu’un de son entourage. Les abus commis par Serge sont une manière de parler de la violence physique et psychologique subie dans son enfance (et dont il n’avait jamais pu parler), et aussi une façon de parler des abus sexuels subis par sa sœur aînée. En effet, Serge a commencé ses attouchements sur ses filles en passant sa main sous leurs jupes, comme il l’avait vu faire par son père à sa sœur aînée, alors qu’il considérait ces actes comme anormaux et indécents.

 Le casse-tête généalogique de Guy

 L’enchevêtrement de la famille de Serge apparaît caricatural. J’ai conservé un entrefilet du journal Ouest-France qui évoque un « casse-tête généalogique » :

Il est signé Mark Twain et propose un défi à tous ceux qui ont du mal à s’y retrouver dans les parentés. Si tel est votre cas, accrochez-vous pour essayer de suivre : « J’ai épousé une veuve ayant une grande fille. Mon père l’épousa et devint ainsi mon gendre. Ma belle-fille devint du coup ma belle-mère. Ma femme eut de notre mariage un fils, qui devint le beau-frère de mon père et l’oncle de son propre père : moi (puisqu’il est le frère de ma belle-mère). La femme de mon père ayant eu à son tour un fils, cet enfant est à la fois mon frère et mon petit-fils (puisqu’il est le fils de ma belle-fille). Si bien que ma femme est également ma grand-mère, dont je suis à la fois le mari et le petit-fils. Or, comme le mari de la grand-mère, c’est le grand-père, je suis donc mon propre grand-père ! »

 Mais la réalité dépasse parfois la fiction. J’ai eu dans l’un de mes groupes de thérapie, Guy, dont l’histoire est presque exactement calquée sur la situation décrite par Mark Twain.

 Guy a été rejeté et sévèrement maltraité par sa mère, beaucoup plus que ses deux frères. Il a eu une amie de son âge, mais le petit couple n’a pas tenu. La mère de la jeune fille, veuve avec 6 enfants a consolé Guy. Ils ont vécu ensemble et ont eu une fille. Les parents de Guy étaient séparés. Son père s’est pris d’affection pour la troisième fille de la compagne de Guy. Il vit avec elle. C’est dans cet enchevêtrement, où il est difficile de se repérer entre les générations, et où l’on ne sait pas dialoguer sur ce qu’on ressent, que Guy a commis des abus sur la dernière fille de sa compagne. Il a aujourd’hui décidé de prendre de la distance avec cette famille et de changer d’orientation, y compris d’orientation sexuelle. Il s’est mis en couple avec un homme, connu pendant sa détention, et … qui doit avoir l’âge de son père…(Nobody is perfect…)

 Les triades enchevêtrées

 Mais l’enchevêtrement n’est évidemment pas toujours aussi extrême. On peut le voir ainsi dans une relation entre trois personnes. C’est par exemple le cas de ces couples en conflit, voire déjà divorcés, avec un enfant lui-même en conflit avec la mère. Le père essaie de s’interposer dans les conflits mère-fille, fait alliance avec la fille (ou la belle-fille), prend le parti de la fille contre la mère. La mère reproche au père de ne pas la soutenir. Et l’alliance père-fille peut alors dériver vers la confidence, la complicité affective et parfois vers une relation sexualisée. On voit bien dans ces situations que la fille prend la place de la mère, et que la victime (qui est en effet le plus souvent une fille) est en quelque sorte « choisie » parce qu’elle est la fille de sa mère (comme un double de sa mère), beaucoup plus que fille (ou belle-fille) du père, auteur de l’abus. Autrement dit, je ne fais pas de différence entre l’abus commis sur la fille ou sur la belle-fille, d’autant plus que je ne constate pas de différence significative entre les vécus des victimes, que celles-ci soient la fille ou la belle-fille de l’abuseur.

 Prévention ?

 Ces familles enchevêtrées, fermées sur elles-mêmes, rendent difficile tout travail de prévention. Dans les deux groupes thérapeutiques, à Caen et à Argentan, nous avons abordé récemment la question des signaux d’alerte perçus par l’auteur. Y a-t-il eu des signes précurseurs de l’abus qui auraient pu alerter ? Plusieurs détenus nous ont fait part d’un sentiment de gêne et même de honte apparu le jour où les frottements de leur fille sur les genoux avaient provoqué une érection. Auraient-ils pu en parler à quelqu’un ? à l’épouse par exemple ?, mais les relations avec l’épouse étaient déjà conflictuelles ou rompues. A qui en parler ? alors qu’aucune offre de soins pour ce type de situations n’existe chez nous. Or, le sentiment de honte n’a pas exclu la sensation de plaisir et l’envie de reproduire la situation finit par l’emporter, malgré la culpabilité qui l’accompagne du fait de la conscience de l’interdit transgressé.

 La difficulté de concevoir un travail de prévention à destination des parents tient aussi au fait que dans ces dysfonctionnements familiaux, l’auteur des violences présente en même temps des caractéristiques individuelles particulières, avec en particulier le plus souvent une énorme immaturité et aussi un égocentrisme qui rendent encore plus difficile la communication et la prise de distance. C’est le cas de cet homme qui me disait : « j’aurais voulu que ma fille me dise d’arrêter, qu’elle me fiche des claques pour que j’arrête ». On voit bien là l’inversion complète des rôles, où le père se comporte comme un enfant qui a conscience de sa faute et qui demande à l’adulte (à l’enfant parentifié) de lui mettre des limites.

 

Troisième Partie : Réalisations thérapeutiques

 J’en viens aux soins que j’ai mis en place en prison depuis un peu plus de 10 ans.

 LA THÉRAPIE DE GROUPE

 Les groupes de thérapie, que j’anime avec une collègue, réunissent 5 à 7 détenus, tous les quinze jours, pendant une durée qui varie de 6 mois à 2 ans. Groupes de parole, d’échange, ce sont des lieux de communication sur la condamnation, les arrestations, les faits eux-mêmes (sans entrer toutefois dans le détail de l’enquête policière), le vécu des différents moments (j’ai appris ainsi que tous avaient ressenti un soulagement lors de leur arrestation), sur leur relation avec la victime, avec les autres membres de la famille, sur leur représentation de ce que peut être le vécu de la victime et des autres membres de la famille, sur les évènements du passé (les violences subies, puisqu’ils ont tous subi des violences dans leur enfance…), sur les émotions, le ressenti dans la vie en famille. Le vécu de la vie en prison constitue aussi un sujet de débats important, la sexualité en prison, les projets pour la sortie, le ressenti de la reprise des contacts avec l’extérieur lors des permissions.

 Le groupe veut être en fait une école d’expression des émotions ressenties dans le passé, lors des faits incriminés, et dans la vie présente, avec un souci constant d’apprentissage de l’empathie pour la victime. Toutes ces personnes avaient en effet dans leur vie familiale une inaptitude fondamentale à verbaliser la moindre émotion. « Dans ma famille, il n’y avait aucun dialogue » est un leitmotiv régulier chez tous ces détenus.

 Je constate par ailleurs que le groupe est un lieu étonnant où chacun fait preuve de tolérance et d’écoute de l’autre qui a vécu des expériences voisines plus ou moins graves que les siennes, mais tout aussi douloureuses. C’est dire que dans le groupe, chacun devient à un moment ou à  un autre le thérapeute de l’autre. Certains prennent même parfois un véritable rôle de co-thérapeute permanent. Je disais un jour à un participant qu’il avait fait un travail suffisant à l’intérieur du groupe. Il m’a dit : « Oui, je sais, mais quand je suis arrivé, Serge m’a beaucoup aidé. Alors, si je peux en aider d’autres à mon tour, je souhaite rester encore un peu ».

 L’échange est essentiellement verbal, à partir de l’expérience vécue par chacun. Parfois, j’utilise des supports vidéo ou des jeux de rôle. Si je parle d’école et d’apprentissage, il reste que ma « technique » consiste en fait à faciliter une circulation systémique de l’information, sans recours à des activités ou des exercices d’apprentissage de type cognitivo-comportemental, qui se pratiquent dans d’autres groupes thérapeutiques.

 Lors des bilans, réalisés en particulier à chaque arrivée d’un nouveau membre dans le groupe, il est intéressant d’entendre ces personnes reconnaître elles-mêmes le travail de maturation qui s’est opéré grâce à leur participation au groupe. Le sentiment que le travail de groupe permet d’aller « plus vite » et « plus loin » que dans les entretiens individuels ressort aussi fréquemment de ces bilans. La révélation d’abus commis antérieurement à la condamnation ou d’abus subis plus précocément et jamais encore évoqués sont ainsi souvent attribués au climat de confiance vécu dans le groupe.

 Les courriers aux victimes

 L’une des techniques utilisées consiste à demander au détenu qui se pose la question de la réparation des dommages causés à sa victime de faire une lettre à sa victime, ce même si cette lettre ne doit pas être envoyée (adresse inconnue, refus catégorique de la mère…). Pour atteindre cette « réparation », il  importe de mettre des mots sur le ressenti de la culpabilité. Ces brouillons de lettre exigent une réflexion et un travail souvent douloureux, mais toujours salutaires. Ils sont présentés au groupe et discutés. Ces lettres n’ont pratiquement jamais besoin de correction. En voici un exemple, résultat du travail thérapeutique entrepris :

 J’espère que tu auras la force d’ouvrir cette lettre et de la lire. J’ai bien réfléchi avant de savoir si je pouvais, ou si je devais écrire. J’ai demandé l’avis de Monsieur le Juge de l’application des peines, et aussi celui du psychologue que je consulte régulièrement depuis que je suis à Caen. Cette lettre sera transmise à Monsieur le Juge qui décidera si elle peut être expédiée.

J’ai bien réfléchi depuis que je suis en prison, j’ai l’impression de ne plus être la même personne que tu as malheureusement connue et je pense avoir évolué.

J’ai des choses que je pense importantes à te dire. Tout d’abord, te dire combien je regrette de t’avoir fait tant de mal et je te demande pardon. Je vis avec ces regrets chaque jour de mon existence et je sais qu’il en sera ainsi jusqu’à la fin de ma vie. Je sais aussi que je ne pourrai jamais réparer tout ce mal que je t’ai fait. C’est peut-être tout cela qui fait que je ne suis plus le même avec l’aide que m’apporte le psychologue.

Je voudrais aussi te dire de ne pas te sentir coupable, tout ce qui est arrivé est bien de ma faute, de mon unique faute. J’ai souffert dans ma jeunesse et particulièrement avec mon père. Etant devenu grand, je voulais lui dire tout ce que j’avais sur le cœur, tout le mal qu’il avait fait. Je crois que cela m’aurait fait du bien, mais je n’ai jamais eu le courage de lui dire quoi que ce soit et il est décédé et je regrette maintenant de lui avoir rien dit avant. Je te dis cela pour que tu ne vives pas la même chose avec moi. Ne te sens pas coupable, tu ne l’es pas. Si tu as l’envie de me dire tout le mal que tu penses de moi, dis-le, écris-le, cela te libérera. N’attends pas que la mort rende les choses irrémédiables.

Il n’est pas du tout dans mon intention de te déranger mais tout simplement te dire ce qui me semblait important pour ton bien-être. Oui, je le reconnais, il m’a fallu du temps pour évaluer tout ce mal, toute cette souffrance que tu as vécu par mon unique faute et je t’en demande encore pardon.

Sois sans aucune crainte, je ne te dérangerai plus en aucune façon, il me fallait la prison pour comprendre, pour réfléchir et me rendre vraiment compte des atrocités que tu as vécues par ma faute. Encore pardon.

Ton père,

 Cette lettre a été adressée à la victime, mais elle n’a pas eu la force de la lire. Elle l’a déchirée avant de la lire. Cette jeune femme n’est pas réparée. Le procès, ni l’indemnisation ne l’ont réparée. C’est bien sûr son droit de rejeter ce père abuseur et de s’enfermer dans sa souffrance. Le problème, c’est que du fait de sa souffrance, elle exerce une véritable emprise sur sa sœur (non victime) et sur une tante qui voudraient reprendre contact avec cet homme mais qui en sont empêchés, interdits par la victime. Qui pourra l’aider à se libérer et à libérer son entourage? D’autant plus que son refus de reparler de tout cela avec quiconque, y compris avec son mari, crée un risque de reproduction de violence, de quelque nature que ce soit, à l’égard de ses deux enfants.

 

LES ENTRETIENS FAMILIAUX

 La thérapie de groupe est de plus en plus utilisée aujourd’hui dans le cadre pénitentiaire. L’originalité de mon travail repose surtout sur les entretiens familiaux, qui se révèlent un excellent lieu d’exercice et de mise en application de ces changements relationnels (tolérance, empathie, écoute..). Ces entretiens permettent d’améliorer la communication dans la famille, de travailler sur les secrets, sur les distances interpersonnelles et intergénérationnelles et donc sur les règles du respect de l’autre, sur l’équilibre des relations homme-femme dans le couple, sur le contrôle des actes et des affects.

 Mais comment est-il possible de réaliser des thérapies familiales en prison ?

 Je ne parle pas de thérapies familiales stricto sensu compte tenu du contexte particulier de la prison. Je parle d’entretiens familiaux, et j’ai eu beaucoup de chance de rencontrer deux directeurs successifs de centre pénitentiaire et deux juges d’application des peines particulièrement intéressés à ce type de travail avec les détenus et avec leur famille. Je reçois donc des familles avec leur prisonnier, dans la prison, mais aussi parfois à l’extérieur, lors de permissions de sortie, ou après la mise en liberté conditionnelle. Dans ce cas, les entretiens ont lieu, soit à mon bureau, soit lors de visites à domicile toujours particulièrement intéressantes. Mais dans tous les cas, cela nécessite bien évidemment une coopération active de la famille, et parfois même une demande clairement exprimée.

 Il s’agit de familles qui ont gardé des liens avec le condamné, et qui viennent régulièrement le voir au parloir (conjointe, enfants non victimes, et parfois victime). Le but des entretiens est alors de parler des raisons de l’incarcération, pour que les enfants ne restent pas enfermés dans le non-dit. Ce fut le cas par exemple lorsque l’entretien a permis que soit révélé « officiellement » à un enfant de 11 ans, par sa mère et son « père-grand-père », sa conception incestueuse. Il était au courant, mais n’en avait jamais parlé dans la mesure où il avait compris qu’il s’agissait d’un secret puisque ses géniteurs ne lui avaient encore rien dit.

 Je considère le travail thérapeutique familial particulièrement réussi lorsque la personne condamnée peut expliquer, et « apprendre » à ses enfants (victimes ou non victimes) comment ne pas tomber dans les mêmes errements que lui (importance du dialogue dans le couple ou avec les enfants, distances physiques et affectives…). Il reprend alors un rôle de père éducateur et protecteur de ses enfants, rôle que Serge a pu reprendre comme l’a bien noté sa fille.

 Autre objectif de ces entretiens : mettre des distances entre la personne condamnée et une victime restée dans un lien affectif excessif, ou dans un lien de dépendance voire d’emprise.

 Je ne reviendrai pas sur les rencontres évoquées dans ma dernière conférence :  rencontres avec des victimes qui demandaient à reprendre contact avec le condamné, soit pour se confronter à leur peur de sa sortie, soit pour renouer des liens après la rupture causée par la condamnation et l’incarcération.

 

 CONCLUSION   en deux points

  1. Que sont devenus Serge et sa famille ?

 Serge est sorti de prison il y a 5 ans. Avant sa sortie, son fils, lors d’un des derniers entretiens familiaux, m’avait expliqué qu’il n’avait jamais subi d’abus de la part de son père. « Quand il y a eu l’histoire avec mes sœurs, moi, je n’existais plus » m’a-t-il dit. Baisse des résultats scolaires, questions inductives de la part d’un psy ou d’un policier, et cet enfant a annoncé des sodomisations, qui pourtant n’ont pas été  reconnues comme évidentes par l’expertise médicale. Tout cela a pu être parlé en présence du père. Aujourd’hui, devenu adolescent, il bénéficie du soutien de son père pour sa formation professionnelle (recherche de stages…). Il est important de considérer que, quelle que soit la compétence des policiers dans l’audition des enfants, compétence que je connais bien, il n’est pas possible de ne pas poser des questions inductives aux frères et sœurs de l’enfant qui a révélé des abus, avec le risque d’obtenir des réponses positives pour des raisons qui n’ont rien à voir avec des abus réels.

Serge s’est trouvé une nouvelle compagne, qui est au courant de tout ce qui s’est passé (il n’y a donc pas de secret). Une petite fille est née de cette nouvelle union. L’ancien employeur de Serge l’a repris dans son usine parce qu’il reconnaît ses compétences professionnelles. Il habite depuis sa sortie de prison dans un petit village touristique, une maison qui ne peut pas être plus au centre du village, ce qui ne peut pas être plus différent du clan fermé de l’époque des abus.

Les deux filles aînées sont mariées et mères de famille. Chaque nouvelle famille vit de façon indépendante, chacun chez soi, mais avec des relations épisodiques, et toujours chaleureuses et solidaires. La communication entre tous est nettement plus claire et plus directe, sans avoir besoin de garder des secrets. Les distances physiques et affectives entre les nouvelles familles sont elles aussi bien claires. La chaîne des reproductions générationnelles de la violence a été, je pense, définitivement rompue. C’est ce que me demandent souvent les hommes condamnés qui ont bien compris le mécanisme de cette répétition. « Comment casser cette chaîne ? » Je ne sais ce que sont devenues les 7 dernières filles du père de Serge, qui avaient été placées au moment de la révélation des faits.

  2. Mes objectifs thérapeutiques

 - La violence apparaît dans des systèmes enchevêtrés, mais les fonctionnements familiaux enchevêtrés ne produisent pas nécessairement de la violence.

 - Quand ils en produisent, cette violence peut aussi bien être sexuelle (incestueuse) que physique ou psychologique. Et ce sont ces fonctionnements qui se répètent, lorsque l’on parle de transmission intergénérationnelle.

 - Mon objectif thérapeutique avec ces personnes condamnées pour des crimes incestueux n’est donc pas d’abord la prévention de la récidive, puisque le taux de récidive est très bas et que je pars du principe que les futurs récidivistes ne viennent pas me voir pour comprendre ce qui leur est arrivé. Par contre le risque de reproduction du fonctionnement familial est grand si rien ne change dans ces modes de communication et dans ces distances interpersonnelles et intergénérationnelles. Le travail thérapeutique porte donc, dans ma pratique, essentiellement sur cette prévention de la transmission d’un mode de fonctionnement à risque.

 L’intérêt de pouvoir associer entretiens de groupe et entretiens familiaux (et aussi occasionnellement des entretiens individuels) est aussi de casser l’idée qu’une thérapie se fait dans le secret de la relation thérapeute patient. La seule thérapie individuelle permet certes d’aider le patient à comprendre, à verbaliser, à mentaliser ses passages à l’acte, mais la garantie du secret sur le contenu des séances reproduit quelque chose des secrets qui ont caractérisé le fonctionnement familial producteur de violence et d’abus. J’avais d’ailleurs nommé au départ mon programme d’intervention : « thérapie du secret » pour bien marquer l’importance que j’accorde au changement du mode habituel de fonctionnement familial, trop riche en secrets, et avec l’idée de faire circuler de l’information utile dans les différents lieux de rencontre avec la personne concernée.

 - Un nouvel objectif pour demain : le traitement de la violence intrafamiliale

 J’ai un autre objectif que je souhaite mettre en place dans un avenir aussi proche que possible : Je reçois déjà en consultation, dans le cadre de l’A.T.F.S. des personnes confrontées à la violence : violences conjugales, violences sur les enfants. En partant de cette idée que les violences, qu’elles soient physiques, sexuelles ou psychologiques, qu’elles s’adressent au conjoint ou aux enfants (ou aux grands-parents) expriment des fonctionnements familiaux présentant des caractéristiques voisines, je propose de constituer des groupes thérapeutiques centrés sur les violences intrafamiliales. Cela pourra concerner aussi bien des personnes bénéficiant d’une obligation de soins après intervention judiciaire (contrôle judiciaire ou suivi socio-judiciaire) que des personnes qui se sentent en risque de passage à l’acte, et donc à titre préventif. Et des interventions familiales pourront compléter éventuellement ce travail.

 Il n’y a en effet aucune raison pour que le soin de la violence, en groupe et en famille, soit réservé à des personnes condamnées à une peine de prison.

 

Michel SUARD

Psychologue, thérapeute familial

Caen Centre des Congrès 27 mars 2006

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