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DEUXIEME PARTIE :

 

LE GROUPE DE RESPONSABILISATION

DES AUTEURS ET LES STAGES DE CITOYENNETE

 

 

1.             HISTORIQUE

 

Les propos tenus par les femmes du groupe sur leurs conjoints violents ont très tôt donné, aux animateurs, l'envie de connaître et de rencontrer ces hommes afin d'arriver à mieux travailler la problématique des violences au sein du couple et des interactions.

 

La majorité des victimes reconnaissent les bienfaits de ce suivi et regrettent qu’un tel « travail » sur la compréhension des violences, leur mise en mots, leur fonctionnement et leurs conséquences ne soit pas réalisé par leur agresseur. Cette prise de conscience mettrait fin au cycle de la violence (répétition) et pourrait éviter la rupture du couple.

 

La prise en charge du partenaire violent doit être concomitante à celle de la victime. En effet, elle ne doit pas se faire au détriment du travail de reconstruction nécessaire de la victime.

 

C'est lorsqu'elles ont demandé clairement, en fin d'année 1999, de faire un travail avec les hommes violents qu’il a été décidé, avec l’accord du Conseil d’Administration du CIDFF 14, d'entreprendre les démarches en vue de la création d'un groupe réservé à des auteurs de violences.

 

Ce sont les deux mêmes professionnels (une femme, juriste victimologue et un homme, psychologue) qui animent les groupes de victimes et les groupes d’auteurs, ce qui leur permet de parler très librement dans un groupe d’expériences ou de témoignages évoqués dans l’autre. Dans les groupes d’auteurs de violences, ce soutien apporté aux victimes n’est apparu à aucun moment comme un obstacle ou un parti pris contre les auteurs. Quant aux victimes, elles avaient fait la demande de travailler aussi avec les auteurs.

 

Compte tenu du renouvellement des participantes du groupe de victimes, il est demandé régulièrement aux femmes si l’action auprès des hommes leur paraît justifiée, et en particulier si le fait que ce soient les mêmes professionnels qui interviennent auprès des victimes et des auteurs peut leur occasionner une gêne ou une perte de confiance. Les réponses de ces femmes sont toujours unanimes :

« Cela permet de mieux comprendre le problème dans sa globalité. C'est complémentaire. Ça permet de faire avancer les deux dans le couple. Il faudrait que nos maris y soient. Ainsi le suivi se ferait en même temps. Le CIDFF a une bonne connaissance des femmes et de leurs problèmes. Qui mieux que lui peut les prendre en charge »

 

L'expérience de Michel SUARD qui anime en prison des groupes de thérapie d'auteurs de violences sexuelles intrafamiliales (inceste) représentait une garantie pour la gestion d'un groupe d'hommes. En même temps, ce projet de travail auprès des auteurs de violences conjugales coïncide avec les objectifs d’aide du CIDFF 14. En effet, la prévention de la récidive des violences, la protection des victimes potentielles et la proposition systématique de rencontres individuelles pour les victimes des auteurs rentrent bien dans un programme centré sur l'aide aux victimes.

 

La possibilité d'accueillir dans le groupe des personnes volontaires a été prévu. Mais, en réalité, l'essentiel des participants est composé d'hommes condamnés par le Tribunal correctionnel. Outre la peine principale d'emprisonnement avec ou sans sursis, l'obligation de participer au « groupe de responsabilisation » peut être prononcée par le tribunal mise en œuvre par le Juge de l’Application des Peines (JAP) et contrôlée par le Service Pénitentiaire d’Insertion et de Probation (SPIP).

 

Le Parquet peut aussi prononcer une telle obligation. Il s'agit dans ce dernier cas d'une alternative aux poursuites. Si l’intéressé ne se soumet pas à cette obligation, il est alors convoqué devant le tribunal correctionnel.

 

Après plusieurs rencontres avec le Procureur de la République, le Juge de l’Application des Peines, la direction du SPIP et l’assurance d’un financement par l’Agence Régionale de Santé, le groupe a pu démarrer en décembre 2007.

 

En 2009, le Parquet et le SPIP du TGI d’un département voisin (Bernay) a sollicité le CIDFF du Calvados pour animer des « Stages de Citoyenneté » destinés à des hommes condamnés par le tribunal correctionnel pour des violences conjugales, mais aussi pour des maltraitances sur enfants. Le stage est prononcé soit comme peine principale, soit comme une obligation particulière d’un sursis avec mise à l’épreuve.

 

 

2.             OBJECTIFS

 

Ces deux formes d’intervention de groupe : groupe de responsabilisation et stages de citoyenneté ont les mêmes objectifs :

ØPrévention de la récidive, afin de protéger les conjointes, victimes potentielles

ØPrise de conscience du vécu de la victime

ØIntégration des règles élémentaires de vie en société, et des valeurs de respect, de tolérance et de dignité

ØModifier la représentation du rôle de la femme dans la société

ØPermettre une amélioration des relations de couple sur un mode plus égalitaire ;

ØExpérimenter, grâce au groupe, une relation différente avec les autres, afin de retrouver leur place dans la société avec leurs droits et leurs devoirs

ØTravailler le sens et la place de la loi dans la sphère privée (rappel des sanctions)



3.             NATURE DU GROUPE DE RESPONSABILISATION ET DU STAGE DE CITOYENNETE



3.1 Le groupe de responsabilisation

 

Cette appellation « groupe de responsabilisation » a été choisie en fonction de l’objectif de départ. Pour parvenir à une protection des victimes, il importe que les auteurs, dont on sait qu’ils ont tendance à banaliser voire à nier leur violence, prennent conscience des dommages causés à leurs victimes, avant d’espérer un changement de comportement.

L’expérience a prouvé que des auteurs de violences ont souhaité intégrer le groupe en dehors de toute obligation judiciaire.

 

Le groupe fonctionne comme un groupe « semi-ouvert ». L’obligation du suivi impose la participation à 12 séances consécutives. Les séances durent une heure et demie et ont lieu tous les quinze jours. L’obligation des 12 séances s’étale donc sur 6 mois. Les entrées se font au fur et à mesure des décisions dont nous informe le SPIP ou le Parquet. A chaque nouvelle entrée dans le groupe, toujours précédée d’un entretien individuel avec les deux animateurs, les « anciens » se présentent et font part de leur cheminement déjà réalisé. Un autre entretien individuel est prévu après 6 séances, de même qu’un entretien bilan au terme des 12 séances.

Un état des présents est adressé après chaque séance au SPIP et au Parquet. Les absents justifient directement leurs empêchements (maladie, vacances, travail) auprès du SPIP ou du Parquet, le rôle des animateurs étant d’apporter une aide dans le cadre de l’obligation, mais pas de gérer les éventuelles entorses à l’obligation. Une attestation pour chaque participant est envoyée après les 12 séances. Le contenu de cette attestation, qui rend compte du degré de participation et d’évolution du participant, est porté à sa connaissance lors du bilan final.

Les membres du groupe qui souhaitent poursuivre au-delà des 12 séances peuvent le faire à titre volontaire, et donc sans compte-rendu aux autorités.

 

Durant toute la mesure, la victime peut également bénéficier d’un accompagnement si elle le souhaite en vue de sa reconstruction. Elle est tenue informée à tous les stades du déroulement de la mesure. Deux femmes seulement, sur les 19 qui vivent encore en couple, ont demandé à bénéficier d’un entretien individuel pendant la prise en charge du conjoint.

 

 

3.2  Les stages de citoyenneté

 

Chacun de ces stages s’étale sur un mois avec une première séance d’entretiens individuels préliminaires, 5 demi-journées de groupe, et des entretiens individuels de bilan donnant lieu à une éventuelle proposition d’orientation. Des comptes rendus individuels et un bilan global du stage sont adressés au SPIP. Ce sont des groupes fermés de 7 personnes pour le premier stage, 8 personnes pour le second, et 6 pour le troisième. Comme pour le groupe de responsabilisation, le SPIP est informé de l’état des présences et gère pas les éventuelles absences. En fait, seule la neige a empêché, une fois, deux personnes de participer à une séance. Par contre, un homme de 33 ans, au chômage et ne disposant pas de moyen de locomotion, a fait à pied 20 kilomètres aller et 20 kilomètres retour pour chacune des 7 séances !



4.             LE FONCTIONNEMENT DU GROUPE DE RESPONSABILISATION ET DU STAGE DE CITOYENNETE

 

Dans les deux cas, il s’agit d’une action collective qui consiste en une prise en charge du partenaire violent dans la perspective d’éviter la récidive ou de rompre avec le processus de réitération de l’agression, qu’il y ait reprise de la vie commune avec la victime ou non.

 

 

4.1  Les principes préalables :

 

Ø  Nécessité d’un rappel à la loi préalable à l’entrée dans le groupe. Ce rappel à la loi permet de poser clairement les responsabilités : il y a un agresseur et une ou des victimes, la compagne et les éventuels enfants. Il est indispensable à la prise de conscience de l’auteur des violences et à la reconstruction de la victime.

Ø  Intérêt d’attribuer un caractère obligatoire à la prise en charge psycho-éducativo-sociale compte tenu des résistances à un tel comportement par l’auteur de violences.

 

 

4.2  L’entretien préalable

 

Il est toujours assuré par les deux animateurs. Outre les renseignements sur l’identité et l’activité, et sur le maintien ou non de la vie commune avec la victime, il permet de connaître la nature des violences commises, la décision judiciaire, le niveau de reconnaissance des faits et le ressenti relatif à la sanction prononcée. L’interrogation porte, en particulier, sur le degré de responsabilité qu’ils s’attribuent dans les violences commises, et éventuellement sur celle de la victime. L’histoire de la personne est également abordée de façon très succincte et spécifiquement les relations avec la famille d’origine et les conditions d’éducation dans l’enfance.

 

Lors de l’entretien préalable, les participants nous disent majoritairement leur opposition à parler, en groupe, d’eux-mêmes et des actes commis. Mais, dès la première séance du groupe, les plus opposés se révèlent les plus prolixes. Et ils expriment très vite leur soulagement « Ici, je ne suis pas jugé. Je me suis inquiété pour rien… Je suis en confiance »

 

L’absence de « jugement », tant de la part des animateurs que des autres membres du groupe, la découverte que les autres participants vivent des situations plus ou moins similaires, la convivialité du groupe, facilitent la liberté de parole et créent un sentiment de bien-être qu’ils reconnaissent souvent lors des bilans individuels.

 

 

4.3  Le lieu des séances.

 

Il est apparu très important que le groupe de responsabilisation ne se réunisse pas dans les mêmes locaux que le groupe de parole de victimes. Les victimes ont leur place dans les locaux du CIDFF 14, à Lisieux. Les auteurs sont invités à se réunir dans les locaux du Centre Social CAF voisin, ce qui différencie bien les deux activités, et permet en outre occasionnellement que le directeur du Centre vienne donner à ces hommes des informations sur les activités du centre CAF.

 

Les stages de citoyenneté se déroulent dans un lieu tout à fait neutre : la maison des Associations de Bernay.

 

 

 

5.             STATISTIQUES SUR LA PARTICIPATION AU GROUPE DE RESPONSABILISATION ET AU STAGE DE CITOYENNETE

 

Ces mesures concernent 63 hommes soit 43 dans le cadre du groupe de responsabilisation mené à Lisieux et 20 dans le cadre des stages de citoyenneté à Bernay.

 

Ø  Âge lors du premier entretien : entre 21 et 71 ans.  Âge moyen : 40 ans

Entre 20 et 30 ans : 16 personnes

Entre 30 et 40 ans : 17 personnes

Entre 40 et 50 ans : 19 personnes

Entre 50 et 60 ans : 7 personnes

Entre 60 et 70 ans : 4 personnes

 

Ø  Activité professionnelle

20 sont demandeurs d’emploi. Plusieurs d’entre eux ont commencé un stage de formation au cours de la période de groupe

5 sont sans activité avec un handicap

4 sont retraités

Les 34 autres ont une activité professionnelle : ouvriers, employés, chauffeurs, chefs d’équipe, pilotes, artisan, auto-entrepreneur.

 

Ø  Situation conjugale :

31 sont toujours en couple, mariés ou en concubinage, avec la victime

32 sont séparés ou divorcés (ou divorce en cours) parmi lesquels 6 ont eu une interdiction de contact avec la victime. Interdiction rarement respectée dans la mesure où, dans un cas, le couple a demandé et obtenu la levée de l’interdiction, dans deux autres cas, l’épouse appelle quotidiennement son conjoint, et pour deux autres, le couple se rencontre malgré l’interdiction. Un seul respecte l’obligation.

 

Ø  Dépendance :

25 ont une problématique alcool ou/et autres toxiques soit 40% des participants.

 

Tous les participants ont :

ü  Soit vécu des violences lourdes pendant l’enfance : maltraitances, abandons

ü  Soit été témoins des violences conjugales commises au sein du couple parental

ü  Soit ont eu une relation fusionnelle voire incestuelle avec leur mère

 

Il est à noter qu’ils n’ont pas repéré toutes les formes de violences, notamment parmi :

ü  les violences physiques : le fait de secouer ou de soulever sa compagne, cracher à la figure, tirer les cheveux, lui tenir les poignets

ü  les violences verbales : certaines insultes, notamment à caractère sexuel, leur paraissent pour certains « naturelles »

ü  les violences psychologiques : les ordres et contre ordres

ü  les violences sexuelles : les « relations forcées » avec la justification : « elles finissent par être d’accord »

 

 

 

6.             LE CONTENU DES SEANCES. LES « EXPLICATIONS » DE LA VIOLENCE

 

Face aux tentatives d’explication le plus souvent linéaires et univoques (d’une part le comportement de la conjointe, d’autre part l’alcool) proposées par les participants de ces groupes, il nous appartient de proposer des explications pluri-factorielles de ces phénomènes.

 

La très grande majorité des participants reconnaît la réalité des violences commises, tout en les banalisant. Mais ils attribuent souvent la responsabilité du déclenchement des actes violents à leur partenaire : « C’est elle qui m’a provoqué… C’est toujours elle qui frappe la première… Je n’ai pas supporté qu’elle me trompe… ».

 

Une dizaine de ces hommes évoque en effet des violences physiques de la part de la conjointe. D’où un sentiment, souvent vite partagé par l’ensemble des groupes, d’être victimes du pouvoir des femmes : elles sont violentes, physiquement et psychologiquement ; elles portent plainte, et de plus ce sont très souvent des femmes qui jugent et condamnent en correctionnelle !

 

Et lorsqu’on leur demande pourquoi ils n’ont pas porté plainte contre leur compagne lorsqu’elles les ont frappés, la réponse est unanime « On ne va quand même pas porter plainte contre une femme ! »

 

Le souci de promouvoir auprès de ces hommes l’égalité des droits entre les hommes et les femmes (droit au respect, mais aussi droit de porter plainte !) se heurte ainsi à ce constat paradoxal récurrent : leur machisme s’exprime même dans le sentiment d’être victime de la gent féminine[1]. Il faut souvent revenir sur la définition des termes « victime » et « coupable », afin d’éviter toute confusion entre les aspects judiciaires et émotionnels. Il est tout aussi nécessaire de travailler, de manière constante, la question de la place de la femme dans la société « Pourquoi elles ont plus de droits maintenant ? », et l’utilisation de vocabulaire de dénigrement « gonzesse » « elles ont ce qu’elles méritent, une tarte dans la gueule… ».

Ceci a fait l’objet de rappels et de discussions multiples sur la différence entre « vocabulaire normal et vocabulaire blessant ». A ce sujet, des efforts et donc une évolution ont été notés. Ainsi, le terme « gonzesse » a été remplacé par « bonne femme » puis par femme au fur et à mesure des regroupements.

 

C’est souvent un sentiment d’infériorité qui est à l’origine de leur violence. D’où la nécessité de travailler en profondeur sur le déclenchement du comportement agressif ou rejetant de leur compagne. Les animateurs cherchent à mettre en évidence l’enchaînement des interactions - dans lesquelles chacun porte une part de responsabilité dans le conflit originel – qui aboutit à un acte de violence injustifié pour lequel ils sont clairement et seuls coupables. Face à cette part de « responsabilité » de la conjointe dans le déclenchement du conflit, et dans la mesure où ils confondent conflit conjugal et scène de violence, nombreux sont ceux qui regrettent que leurs victimes ne soient pas incitées, voire obligées, comme eux, à participer à des groupes de parole.

Lorsque les violences sont réciproques dans le couple, violences de même type, ou bien violences physiques d’un côté et violences verbales et psychologiques de l’autre, on se trouve dans une situation de conflit de pouvoir, qui peut se prolonger dans une escalade symétrique, qui peut durer très longtemps, et déboucher sur les actes ou les paroles violents. Les désaccords à propos de l’éducation des enfants peuvent aussi provoquer ce type d’escalade, avec l’inconvénient supplémentaire de faire des enfants les enjeux de la violence.

 

Une seconde cause invoquée pour expliquer les actes violents est l’abus d’alcool, reconnu par 20 des participants (avec en plus pour 5 d’entre eux une dépendance à d’autres toxiques interdits : cannabis…). Ces personnes toxico-dépendantes ont reçu du tribunal une obligation de soins dans un service d’addictologie. Quelques-uns sont encore dépendants. Face à cette explication de l’alcoolisation comme cause de la violence, il est nécessaire de dissocier le problème de la violence et le problème de l’alcool. L’alcoolisation peut certes lever les freins qui permettent à une personne de contrôler son agressivité. Mais il importe de travailler sur cette agressivité préexistant, qui apparaît d’ailleurs parfois sans avoir besoin de l’excès d’alcool. (Le même genre de discours dans le groupe des femmes victimes, en particulier lorsque celles-ci tendent à « excuser » la violence du conjoint en raison de son abus d’alcool).  Et c’est dans l’histoire personnelle de chacun que se fait le lien avec l’actualité des comportements violents.

 

Tous les hommes rencontrés dans ces groupes ont connu des situations de violence dans leur enfance, soit comme victimes directes d’une maltraitance parentale (physique, psychologique, ou sous forme de négligences), soit comme témoins des violences dans le couple parental. Pour quelques-uns, la violence ou les humiliations ont été surtout subies dans le cadre scolaire.

«Je n’ai jamais subi de violences de la part de ma famille. C’est au collège que j’ai fait l’objet de moquerie à cause de ma taille et de mon poids. Cela a duré très longtemps. Pour les faire taire, j’ai dû me défendre avec mes poings. »

 

Ces violences subies sont souvent banalisées « Je n’ai jamais reçu de volées. Enfin, si, une bonne rouste de temps en temps. Mais jamais de coups de balai… Ah ! si, plusieurs fois, ma mère m’a cassé un manche à balai sur le dos ». « Mes parents ne m’ont jamais battu. J’ai reçu des paires de claques comme tout le monde ». Ces violences subies, banalisées, considérées comme « normales » et justifiées, sont devenues un véritable apprentissage de la violence comme mode de régulation des conflits, autant en ce qui concerne l’éducation des enfants que dans les relations de couple : « Une gifle, ça n’a jamais fait de mal à personne ». Il est d’ailleurs assez rare que les membres des groupes cherchent à justifier leur violence agie par les violences subies. Ce sont surtout les animateurs qui cherchent à faire le lien entre la violence agie et la violence subie, en veillant toutefois à considérer ce lien comme une explication et surtout pas comme une justification.

 

Pour une bonne minorité des participants, les violences subies dans l’enfance sont encore très présentes à la conscience et le traumatisme vécu ne facilite pas le travail de responsabilisation. C’est en acceptant de prendre en compte dans un premier temps leur situation d’anciennes victimes de violence qu’il est possible de rechercher  ensuite les stratégies qui pourront permettre l’évitement de la répétition des conduites violentes.

 

Mais il reste difficile de faire admettre que la violence conjugale qui ne posait guère de problème à la justice à la génération de leurs parents (c’est-à-dire à une époque où l’intimité familiale ne concernait pas la justice) les conduise aujourd’hui à des obligations de participer à des stages, voire à des peines de prison.

 

S’il y a bien dans ces situations de répétition transgénérationnelle quelque chose qui s’apparente au mécanisme bien connu de l’identification à l’agresseur, il faut aussi considérer que cette violence agie est une façon de « parler » (en actes) de la violence subie, et qu’elle exprime aussi un mouvement de colère contre l’ancien agresseur, mais colère détournée vers un autre destinataire. On peut même faire l’hypothèse, du moins pour certaines situations, que lorsque la violence subie dans l’enfance était le fait de la mère, ou de la belle-mère, la violence agie à l’âge adulte contre la conjointe s’adresse bien en fait à la femme qui a élevé cet homme devenu violent.

 

Mais la violence agie peut aussi trouver son origine dans des difficultés vécues dans le présent, la violence apparaissant alors comme une projection sur la conjointe de la colère ou la frustration contre le collègue de travail, le chef d’atelier, le chômage, ou contre soi-même parce qu’on n’a pas su réagir face une situation difficile.

 

Et toutes ces « explications » peuvent bien sûr se cumuler.

 

 

7.             LA PERSONNALITE DES AUTEURS

 

La violence agie trouve ainsi son sens dans les interactions de l’auteur tant avec sa conjointe qu’avec sa famille d’origine et l’environnement social. Mais qu’en est-il de la personnalité de cet auteur de violences ?

 

Les hommes des groupes ne ressemblent pas au portrait classique de l’homme violent qui bat sa femme, voire qui la tue. La quasi totalité des participants appartient à ce que Roland Coutanceau nomme les « immaturo-névrotiques ». Certes, ils ont tendance à banaliser la violence commise, mais ils reconnaissent le plus souvent qu’ils ont dépassé les limites permises, même s’ils tiennent à partager la responsabilité du déclenchement de la violence avec la compagne. La moitié des hommes rencontrés sont toujours en couple avec leur victime. Force est de constater que le travail réalisé dans le groupe a permis une amélioration de la qualité de la relation du couple. Quelques participants présentent des difficultés réelles pour se décentrer de leurs problèmes et ne parviennent pas à se préoccuper du devenir de leur compagne, même lorsque la vie commune est maintenue. Ce petit nombre appartient sans doute au groupe des « immaturo-égocentriques » défini par Coutanceau. Quant aux « immaturo-pervers », un seul parmi les membres du groupe « diagnostiqué » comme tel.

 

Si peu de « pervers » sont présents dans les groupes, c’est que les personnalités structurées sur un mode pervers sont certainement très peu nombreuses. De plus, les violences qu’ils commettent sont certainement plus graves que celles des hommes qui viennent dans les groupes. Ils bénéficient donc très probablement directement d’une peine d’emprisonnement, à moins que certains d’entre eux parviennent, du fait de leur personnalité, à éviter les foudres de la justice.

 

 

 

8.             LES STRATEGIES D’EVITEMENT DE LA VIOLENCE.

 

L’un des intérêts essentiels du travail en groupe est de faire vivre aux participants l’expérience d’une communication claire, directe, et confiante entre les membres du groupe et avec les animateurs. Il s’agit bien d’expérience puisqu’il arrive de revenir « en direct » sur les situations de malentendus, de projections, d’incompréhensions, de sentiments non exprimés, au cours des échanges. Et très vite, les participants reconnaissent que c’est précisément ce qui a manqué dans la relation du couple (comme cela a manqué également le plus souvent dans la relation avec les parents).

« Le groupe m’a apporté des solutions. J’arrive maintenant à privilégier le dialogue ».

 

La capacité des deux membres du couple d’exprimer leurs émotions, leurs ressentis, constituera une première garantie de protection contre les risques de violence (et on peut comprendre que les hommes qui ont fait cette « découverte » dans le groupe réclament le même type de travail pour la conjointe).

 

L’important est bien de parvenir à éviter ces situations d’escalade où la règle était de chercher qui a commencé à avoir tort.

 

Certains participants ont trouvé des solutions de mise à distance partielle : chacun chez soi, et on se retrouve quand on en a envie. Ou bien accord mutuel pour que chacun bénéficie de moments, voire de week-ends, séparés. Ou bien, accord pour que dans les moments de tension, l’un  ou l’autre parte chez un ami. Ces diverses solutions n’ont d’efficacité que si elles sont décidées d’un commun accord, signe d’un changement profond dans le mode de gestion des relations du couple. Autrement dit, il ne suffit pas de quitter la scène, de fuir la dispute ou le risque de débordement, sans rien en dire à la conjointe. Cela serait vécu comme une fuite ou comme une accusation. Là encore, des mots sont nécessaires pour expliquer à la conjointe que c’est pour éviter de s’emporter et de lui faire du mal qu’il préfère sortir de la pièce pour aller faire un tour.

 

Le travail de groupe ne pouvant suffire à lui seul à régler tous les problèmes, il a été conseillé à quelques participants de tenter de convaincre leur partenaire d’engager ensemble une thérapie de couple. Pour d’autres, et en particulier pour ceux qui ont vécu des situations de violence extrême dans leur enfance, il a été conseillé de poursuivre le travail de groupe par une thérapie individuelle.



9.             COMMENTAIRES DES PARTICIPANTS SUR LEUR EVOLUTION DANS LE GROUPE


« A la première séance, je me suis demandé ce que je faisais là. Ça m’a permis de m’ouvrir sur moi-même. J’étais dans ma bulle. J’étais isolé. Ça m’a permis de communiquer différemment avec ma femme. De voir que j’avais des œillères. »

 

« J’avais personne à qui me confier, j’avais honte. Aujourd’hui, j’ai compris qu’il faut arriver à se donner des limites, pour que l’autre puisse vivre ».

 

« Aujourd’hui la communication avec ma femme est devenue possible. Elle m’a dit qu’elle était moins stressée…vous vous rendez compte, je ne savais même pas que je lui faisais cet effet.. ;je pensais que c’était elle qui me stressait ».

 « J’ai appris beaucoup de choses sur la loi, les violences et leurs conséquences sur ma femme. Je suis seul responsable de cette situation. ».

 

« Pour moi le groupe m’a permis de voir les différentes situations et de changer ma façon de penser et d’agir. J’ai pu parler avec mon amie de ce que je ressentais réellement. Je n’attends plus de déborder. J’ai aussi appris à l’écouter et à prendre en considération son avis. Je suis moins renfermé ».

 

« Ce que vous faites c’est bien, car ça évite la prison. Je pense que je n’aurais pas autant réfléchi et partagé avec ma compagne. ».

 

« Au début je n’osais pas parler, j’avais honte. Et puis je me suis lancé, car l’ambiance était bonne. On n’est pas jugé une 2ème fois. J’ai beaucoup appris sur moi et sur mes erreurs. »

 

« J’ai compris que la violence ne mène à rien. Le groupe ça permet d’éviter de garder tout en nous. »

 

« Ça m’a aidé à savoir ce que j’ai fait ».

 

 

 

 

CONCLUSION

 

 

1.     L’INTERET DES GROUPES


Recevoir en groupe des personnes confrontées à une même problématique, en l’occurrence, les violences conjugales, présente d’abord l’intérêt, reconnu par tous les participants, de se rendre compte que l’on n’est pas le seul confronté à ce type de situation. Même si cette thématique est aujourd’hui présente dans tous les médias, les participants des groupes, victimes comme auteurs, disent être en quelque sorte rassurés de constater que d’autres vivent des difficultés voisines.

 

« Ça permet de voir ce qui se passe ailleurs.

On se rend compte que l’on n’est pas tout seul dans ce cas là, même si tous les cas sont différents ».

 

Cette découverte crée souvent un sentiment de solidarité qui se manifeste concrètement, dans le groupe des femmes victimes, par des rencontres à l’extérieur du groupe, repas, sorties, et parfois maintien de liens d’amitié même après la sortie du groupe. Lors des séances de groupe, cette entraide mutuelle apparaît dans la capacité d’écouter l’autre, voire de donner des conseils, sans se référer à ses propres difficultés. Dans le groupe de responsabilisation des auteurs de violences, les relations à l’extérieur des séances se limitent à du co-voiturage pour venir au lieu de regroupement. L’écoute mutuelle et la prise de parole pour aider l’autre ont aussi été très pratiquées. Ces groupes deviennent ainsi des lieux où chacun peut devenir à tout moment un « co-thérapeute », même s’ils ne sont pas définis comme groupes thérapeutiques. Pourtant, certains ont pu dire : « ça fait partie d’une thérapie de groupe. C’est mieux c’est plus facile en groupe. Ça permet de se comprendre les uns les autres ».

 

La satisfaction d’ensemble exprimée par tous les participants lors des bilans collectifs ou individuels doit toutefois être modulée. Près d’un tiers des femmes entrées dans le groupe n’a participé qu’à une, deux ou trois séances. Ces personnes n’ont sans doute pas trouvé dans ce dispositif ce qu’elles pouvaient attendre.

Pour les hommes, l’obligation judiciaire a nécessairement limité le nombre des défections. Les rares insatisfaits qui ont quitté rapidement le groupe ont ainsi pris le risque d’une incarcération. Mais tous ceux qui ont respecté la consigne des 12 séances obligatoires ont dit leur satisfaction d’avoir pu s’exprimer librement sans se sentir jugés, ce qui vient confirmer que l’obligation n’empêche pas l’aide, et peut même la faciliter.

 

Les animateurs de ces groupes ont eu en effet le souci constant de ne pas porter de jugement et de prendre en compte la souffrance vécue. Souffrance de la victime de violence, d’abord et surtout. Mais c’est aussi en prenant en compte les souffrances passées et présentes subies par les auteurs qu’une alliance s’est révélée possible pour un travail en profondeur sur les violences commises. Cette prise en compte, sans jugement, de la souffrance, ne signifie pas pour autant complaisance ou compassion passive. Les recherches d’explication de la violence impliquent de mettre en relief la responsabilité propre de chacun dans le processus de déclenchement du passage à l’acte, ce qui peut même amener à avoir des attitudes de « provocation » afin de mobiliser les participants. La mise en évidence et l’analyse de la volonté de telle femme de sauver, soigner, materner, son conjoint constituent un exemple de ces « provocations ». De même, lorsque les animateurs amènent un homme à prendre conscience que le fait de cogner dans le mur ou dans l’armoire pour éviter de frapper sa conjointe, crée chez elle une peur panique. Cette terreur a le même effet chez elle qu’un coup réellement reçu (ce qui est aussi une manière de travailler sur l’amélioration de l’empathie pour la victime).

 

La création du groupe de responsabilisation des auteurs, à côté du groupe de parole de victimes concrétise le souci de montrer, aux victimes comme aux auteurs, l’intérêt égal porté aux unes comme aux autres. Et le fait que les mêmes professionnels animent les deux groupes - de victimes et d’auteurs - permet d’utiliser dans un groupe des réflexions, des commentaires des analyses, fournis par l’autre groupe.

 

 

2.     LA REGULATION DES ANIMATEURS


L’animation de ces groupes nécessite des temps de « régulation ». A l’issue de chaque séance, un temps d’échange entre les animateurs est consacré sur les ressentis par rapport au climat  global de la séance, et par rapport aux propos et attitudes de chacun des participants : empathie, compassion, irritation, énervement, incompréhension…

 

L’expression de ces émotions, qui permet la prise de distance, diffère nécessairement entre les deux animateurs, de sexe, âge, formation, expérience, différents. Mais il n’est pas rare que si un(e) participant(e) agace l’un des animateurs, l’autre soit plus à l’écoute et ressente plutôt le besoin d’aider. Et lorsque les deux animateurs éprouvent les mêmes difficultés face à tel(le) ou tel(le) participant(e), ce temps de régulation permet de rechercher comment il sera possible à la séance suivante de connoter positivement ces sentiments négatifs.

 

Les participants savent que ces échanges ont lieu entre les séances. Cela leur est dit. Elles et ils savent que les animateurs peuvent ne pas toujours être d’accord. La communication faite aux participant(e)s sur ces échanges, et l’expression occasionnelle de désaccords à l’intérieur des séances, constituent un complément de l’apprentissage de la communication et en particulier de l’expression des émotions, déjà vécu entre elles, entre eux, lors de chaque séance de groupe.

 

La violence est un mode de communication inadapté.

 

Permettre aux participants, femmes et hommes, de ces groupes d’exprimer leur ressenti est un premier pas pour limiter les risques du renouvellement des situations de violence.

 

 

Nathalie PERRINGERARD 

Michel SUARD 

30 Avril 2011

 

 

 

 

BIBLIOGRAPHIE 

 

 

COUTANCEAU Roland « Amour et violence. Le défi de l’intimité » Odile Jacob 2006

 

COUTANCEAU Roland « Auteurs des violences au sein du couple, prise en charge et prévention » Ministère de la Cohésion sociale et Parité 2006

 

COUTANCEAU Roland « Les blessures de l’intimité » Odile Jacob 2010

 

FONDATION DE FRANCE « De la violence conjugale à la violence parentale » Erès 2001

 

HIRIGOYEN Marie France « Femmes sous emprise, les ressorts de la violence » Pocket 2006

 

HIRIGOYEN Marie France « Le harcèlement moral, la violence perverse au quotidien » La découverte 2003

 

PERRONE Reynaldo « Violences et abus sexuels dans la famille » ESF 1995

 

PONCET-BONISSOL Yvonne « Pour en finir avec les tyrans et les pervers dans la famille » Chiron 2003

 

VOUCHE Jean-Pierre «  de l’emprise à la résilience » Fabert 2009

 

WELZER-LANG Daniel « Les hommes violents » Payot 2005

 

 



1. Cette évocation de la violence féminine, qui peut surprendre, se trouve cependant corroborée par la dernière enquête de victimation de l’Observatoire National de la Délinquance et de la Répression Pénale. Cette enquête de l’ONDRP, en collaboration avec l’INSEE, fait état de victimes féminines de violences conjugales certes nettement plus nombreuses que de victimes masculines, mais « seulement » trois fois plus nombreuses. L’estimation est de 208 000 femmes victimes de violences physiques ou sexuelles de la part du conjoint ou de l’ex-conjoint au cours de l’année 2009,  contre 78 000 hommes victimes de la conjointe ou ex-conjointe. Les cas de violences réciproques, ou quand la violence de l’un entraine la violence de l’autre, sont évidemment contenus à l’intérieur de ces chiffres.

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